CHAPITRE XVIII
QUELS SONT LES SIGNES EXTÉRIEURS AUXQUELS ON PEUT RECONNAITRE LES PASSIONS?
Descartes les énumère dans l’ordre suivant :
Les actions des yeux et du visage,
Les changements de couleur,
Les tremblements,
La langueur,
La pâmoison,
Les ris.
Les larmes,
Les gémissements,
Les soupirs.
« II ny a , dit-il, aucune passion que quelque action des yeux ne déclare : et cela est si manifeste en quelques-uns, que même les valets les plus stupides peuvent remarquer à l’œil de leur maître s’il est fâché contre eux ou s’il ne l’est pas. Mais encore qu’on aperçoive aisément ces actions des yeux, et qu on sache ce quelles signifient , il n'est pas aisé
pour cela de les décrire, à cause que chacune est composée de plusieurs changements qui arrivent au mouvement et en la figure de l’œil , lesquels sont si particuliers et si petits, que chacun d'eux ne peut être aperçu séparément, bien que ce qui résulte de leur conjonction soit fort aisé à remarquer. On peut dire quasi le même des actions du visage qui accompagnent aussi les passions ; car, bien quelles soient plus grandes que celles des yeux, il est toutefois malaisé de les distinguer ; et elles sont si peu différentes, qu’il y a des hommes qui font presque la même mine lorsqu’ils pleurent que les autres lorsqu’ils rient. Il est vrai qu’il y en a quelques-unes qui sont assez remarquables, comme sont les rides du front en la colère, et certains mouvements du nez et des lèvres en l'indignation et en la moquerie ; mais elles ne semblent pas tant être naturelles que volontaires. Et généralement toutes les actions, tant du visage que des yeux , peuvent être changées par l'âme lorsque, voulant cacher sa passion, elle en imagine fortement une contraire : en sorte qu on s en peut aussi bien servir à dissimuler ses passions qu'à les déclarer (1). »
On n a jamais rien dit de plus sensé, en si peu de mots, sur la valeur des signes fournis par la
(1) œuvres de Descartes, !. IV. Les Passions de l’âme, Il part., art. 1 13.
physionomie. Nul doule que lame ne manifeste ses dispositions par l’action qu’elle imprime aux parties mobiles du corps, surtout aux parties mobiles du visage qui se rattachent aux organes des sens. Le cerveau affecté stimule les nerfs, et ceux-ci font mouvoir les muscles en divers sens selon l’impression ressentie par le cerveau : c’est ce jeu des muscles d’où résulte l’attitude du corps et l’expression du visage qui constitue la physionomie : notre sens intime et notre expérience nous en révèlent instantanément la signification. Descartes le reconnaît, mais en même temps il a soin de dire qu’il est presque impossible de décrire toutes les nuances de la physionomie, et d’assigner à chacun des traits, à chacun des mouvements dont elle se compose une signification bien déterminée, tant ces traits sont variés, tant ces mouvements sont rapides et compliqués; ce qui augmente la difficulté, c’est qu’ils n’ont pas exactement la même portée chez tous les individus. Cependant, comme le fait remarquer Descartes, il y a des parties du visage qui dans leur action sont plus expressives qu’aucune autre, ce sont les yeux , le front , les lèvres et les ailes du nez. Des yeux étincelants, des sourcils froncés expriment la colère et ne trompent personne; on menace, on caresse, on appelle, on supplie du regard : ce langage muet est toujours compris. Les ailes du
nez suivent le mouvement des lèvres, et, selon qu’elles se dilatent ou se rapprochent, elles expriment la joie ou la tristesse; la moquerie se peint aux angles relevés de la bouche; l’admiration, à l’ouverture des paupières, à l’immobilité du regard, à l’arcade que forment les sourcils et aussi à l’ouverture de la bouche et à la dilatation des narines qui livrent passage à une respiration plus pressée. Voilà les signes principaux sur lesquels cesse le désaccord de ceux qui ont traité de la physionomie, les signes auxquels on peut le plus sûrement se fier et que l’homme qui a quelque expérience du monde interprète mieux que le savant; encore faut-il nous souvenir, comme Descartes nous en avertit prudemment, que les muscles de la face obéissent à la volonté aussi bien qu’à un sentiment vrai et à une impression irréfléchie, et que par conséquent l’âme a toujours le pouvoir de feindre des passions qu’elle n’éprouve pas, ce qui nous oblige à nous tenir en garde contre l’expression de la physionomie pour ne pas nous laisser tromper par les apparences. En général, l’instantanéité de l’expression, son énergie et sa persistance sont des garanties de sincérité.
Le changement subit de coloration du visage est
un des signes qui trompent le moins. « On ne peut pas si facilement, dit Descartes, s’empêcher de rougir ou de pâlir lorsque quelque passion y dispose, pour ce que ces changements ne dépendent pas des nerfs et des muscles, ainsi que les précédents, et qu’ils viennent plus immédiatement du cœur , lequel on peut nommer la source des passions, en tant qu'il prépare le sang et les esprits à les produire. Or il est certain que la couleur du visage ne vient que du sang, lequel, coulant continuellement du cœur par les artères en toutes les veines et de toutes les veines dans le cœur, colore plus ou moins le visage, selon qu’il remplit pi us ou moins les petites veines qui sont vers sa superficie (art. 114). »
La physiologie moderne pourrait souscrire à cette explication. Les changements de coloration du visage dépendent en effet plus immédiatement du cœur que des nerfs ; et si nous nous souvenons que le cœur, tout en subissant l’influence réflexe de la sensibilité, échappe à l’action directe de la volonté, nous n’aurons nulle peine à comprendre que nous ne puissions pas nous empêcher de rougir ou de pâlir selon l’impression vraie que nous éprouvons intérieurement.
Le contentement, la joie, les sentiments agréables, en augmentant l’activité du cœur, répandent l’animation sur le visage (art. 115); au contraire, la
tristesse, qui ralentit 1 innervation, ralentit aussi l’action du cœur, et cela se traduit extérieurement par la pâleur du visage (art. 116). Toutes les impressions pénibles ne produisent pourtant pas ce dernier effet, comme Descartes le fait remarquer, puisque la honte nous fait rougir bien plus vivement encore que la joie (art. 1 17) : c’est que la blessure subite de l’amour-propre, d’où naît la honte, retentit sur le cœur à la façon de toute émotion vive : elle en ralentit d’abord les mouvements pour un temps imperceptible, et, aussitôt après, elle les accélère.
Le tremblement partiel ou général des membres, que Descartes met justement au nombre des signes des passions, a, selon lui, deux diverses causes : l'une est qu'il vient quelquefois trop peu d'esprits du cerveau dans les nerfs , et l'autre qu’il en vient quelquefois trop La première cause , dit-il, paroît en
la tristesse et en la peur , comme aussi lorsqu’on tremble de froid L'autre cause paroît souvent en ceux
qui désirent ardemment quelque chose , et en ceux qui sont fort émus de colère , comme aussi en ceux qui sont ivres (art. 118).
Il est certain que cette agitation involontaire, qui caractérise le tremblement, se produit sous l’in-
fluence de diverses modifications de la sensibilité qui semblent opposées entre elles. On tremble sous les émotions de la jeuuesse, comme dans la caducité de l’âge; on tremble de peur, on tremble de colère ; on tremble par exaltation ou par faiblesse. D’où vient cette contradiction apparente? Évidemment de ce que, dans un cas, la force nerveuse épuisée ou concentrée n’agit plus régulièrement sur les muscles ; et, dans l’autre cas, de ce que cette même force trop exaltée imprime aux organes du mouvement une stimulation vive et continue qui n’a plus rien de volontaire. L’explication de Descartes n’est donc pas si déraisonnable.
Selon lui, la langueur qui accompagne certaines passions vient , ainsi que le tremblement , de ce qu'il ne va pas assez d'esprits dans les nerfs (art. 1 19) ; et la passion qui cause le plus ordinairement cet effet est l'amour , jointe au désir d'une chose dont l'acquisition n est pas imaginée comme possible pour le temps présent. Car l'amour , ajoute-t-il, occupe tellement l’dme à considérer l'objet aimé , quelle employé tous les esprits qui sont dans le cerveau à lui en représenter l'image (art. 120).
Substituez au mot esprits celui de force nerveuse, d’activité cérébrale, et vous aurez une explication
qui paraît plausible. La concentration des forces au cerveau, l’activité exclusive de cet organe, doivent en effet entraîner l’allanguissement du reste du corps.
Ce résultat ne doit pas être exclusivement attribué à l’amour contemplatif, à l'amour dans l’attente ; la haine , la tristesse et même la joie , dit Descartes, peuvent causer aussi quelque langueur , lorsque ces passions occupent entièrement l'âme à considérer leur objet (art. 1 21). La cause est la même, c’est toujours la concentration de l’activité nerveuse sur un point. Or, nous croyons cette théorie vraie.
Il n’en est pas de même de celle par laquelle Descartes cherche à expliquer la pâmoison. « La pâmoison, dit-il, n’est pas fort éloignée de la mort, car on meurt lorsque le feu qui est dans le cœur s éteint tout à fait, et on tombe seulement en pâmoison lorsqu’il est étouffé en telle sorte qu’il demeure encore quelques restes de chaleur qui peuvent par après le rallumer. Or, il y a plusieurs indispositions du corps qui peuvent faire qu’on tombe ainsi en défaillance j mais, entre les passions il n’y a que l’extrême joie qu’on remarque en avoir le pouvoir (art. 122). » Fixons d’abord la valeur
des termes. Quel est le sens qu’il faut attacher au mot pâmoison?
Pour tout le monde, le mot pâmoison désigne un état d’abattement subit du corps et de l’esprit qui semblent l’un et l’autre comme absorbés dans un sentiment vague et unique : c’est évidemment une syncope incomplète. Dans la syncope, il y a perte momentanée de connaissance, de sensibilité et de mouvement; dans la pâmoison, c’est principalement le mouvement qui est suspendu, mais la connaissance et la sensibilité le sont aussi à quelque degré : il n’y a de différence dans ces deux états que du plus au moins ; or, nous savons que la syncope a pour cause immédiate le ralentissement subit des battements du cœur d’où il résulte que le sang n’imprime plus au cerveau l’impulsion dont il a besoin pour accomplir ses fonctions; par conséquent, la pâmoison doit tenir à une cause semblable, mais de moindre intensité. Ce ralentissement de la circulation qui entraîne une sorte de défaillance du corps, sans perte de connaissance, est dû, tantôt à une impression voluptueuse, tantôt à un sentiment de satisfaction vive et profonde, et quelquefois aussi à l’exaltation du sentiment religieux ; dans ce cas, cet état de défaillance prend le nom d’état extatique. On peut être surpris que Descartes, d’ailleurs si exact dans l'énumération des causes et des effets, n’en parle nullement ici.
Le rire touche de près à la pâmoison, puisqu’il y conduit; et pourtant, la cause immédiate qui le détermine est tout autre. Il consiste dans une succession rapide d’expirations bruyantes et saccadées a\ec dilatation des oritices de la face concourant à la respiration. Ce phénomène est dû, non au ralentissement de la circulation, mais bien à une brusque dilatation du thorax suivie d’un retour non moins brusque sur lui-même et de contractions spasmodiques du muscle diaphragme qui chasse l’air par secousses des voies respiratoires. Un sentiment de satisfaction maligne et imprévue cause toujours cette petite convulsion : si elle ne se prolonge pas trop et quelle ne devienne point excessive, elle n’est que favorable à la circulation, mais le rire excessif et prolongé peut déterminer soit la pâmoison, soit une congestion, selon que l’inspiration prévaut sur le mouvement d’expiration ou que le contraire a lieu ; car si l’inspiration favorise, par la dilatation de la poitrine, l’entrée du sang dans le cœur, elle ne favorise pas au même degré sa sortie, et on conçoit qu il puisse en résulter un commencement de syncope, c’est-à-dire l’état de pâmoison ; de même,
1 expiration facilite, par la contraction et le resser-
rement de la poitrine, la sortie du sang artériel, mais elle met jusqu’à un certain point obstacle à l’arrivée du sang veineux, et si cette contraction prédomine, la congestion devient imminente.
Descartes a bien senti la liaison qu’il y a entre le rire et les variations du mouvement circulatoire, mais, au lieu d’envisager ces variations comme des effets possibles du rire, il en fait la cause de ce phénomène. « Le ris, dit-il, consiste en ce que le sang qui vient de la cavité droite du cœur par la veine artérieuse, enflant les poumons subitement et à diverses reprises, fait que l’air qu’ils contiennent est contraint d’en sortir avec impétuosité par le sifflet, où il forme une voix inarticulée et éclatante, et tant les poumons en s’enflant, que cet air en sortant, poussent tous les muscles du diaphragme, de la poitrine et de la gorge, au moyen de quoi ils font mouvoir ceux du visage qui ont quelque connexion avec eux ; et ce n’est que cette action du visage, avec cette voix inarticulée et éclatante, qu’on nomme le ris (1). »
Tous les éléments du rire sont ici énumérés, mais non dans leur ordre de production ; et, relativement à la cause première, Descartes fait justement observer que, si le rire est un des principaux signes delà
(1) Œuvres de Descartes, t. IV. Les Passions de l’âme, 2° part., art. cxxiv.
joie et des plus constants, cela ne doit s’entendre que d’une joie maligne et superficielle et non d’une joie généreuse et profonde, laquelle est toujours grave et ordinairement silencieuse (art. 125).
«L’expérience, dit-il, nous fait voir qu’en toutes les rencontres qui peuvent produire ce ris éclatant qui vient du poumon, il y a toujours quelque petit sujet de haine (art. 126). » Il y joint la surprise, et il a parfaitement raison : c’est, en effet, ce qu’il y a d’imprévu dans la cause de notre joie qui détermine la brusque convulsion des muscles pectoraux, et par suite la sortie de l’air en saccades bruyantes à travers le larynx.
Une injure a laquelle nous nous croyons supérieurs provoque aussi le rire, mais c’est un rire qui n est pas expansif comme celui qui accompagne une franche gaieté, c’est le ricanement dû au resserrement subit de la poitrine et aux contractions répétées du diaphragme sous l’influence de l’indignation, du mépris et de la surprise : dans ce cas, le muscle orbiculaire des lèvres est distendu et un peu relevé à ses extrémités comme un arc ; la bouche est seulement entrouverte, mais la dilatation des narines est très-prononcée.
« Poui le ris, dit Descaries, qui accompagne quelquefois l’indignation, il est ordinairement artificiel et feint; mais, lorsqu’il est naturel, il semble
venir de la joie qu’on a de ce qu’on voit ne pouvoir être offensé par le mal dont on est indigné, et avec cela de ce qu’on se trouve surpris par la nouveauté ou par la rencontre inopinée de ce mal (art. 127). » En traitant du rire envisagé comme signe et effet des passions, Descartes n’avait point à parler de cette convulsion automatique du diaphragme, des lèvres et des joues, qui caractérise le rire sardonique, puisque le rire sardonique proprement dit est étranger aux dispositions de l’âme et qu’il dépend uniquement d’un état maladif des centres nerveux. Hors cela, nous trouvons ici eu quelques lignes à peu près tout ce qui a servi de matière à des volumes entiers sur la question.
Un autre signe des passions non moins expressif et plus touchant, ce sont les larmes. « Comme le ris, dit Descartes, n’est jamais causé par les plus grandes joies, ainsi les larmes ne viennent point d’une extrême tristesse, mais seulement de celle qui est médiocre et accompagnée ou suivie de quelque sentiment d’amour, ou aussi de joie (art. 128). »
11 y a, en effet, des malheurs qui, dépassant la mesure de notre sensibilité, stupéfient le système nerveux plutôt qu’ils ne l’émeuvent : cet état se ré-
vêle par un morne silence, l’absence de larmes, el 1 immobilité ; nous ne pouvons pas pleurer ; nous sommes frappés de stupeur ; les larmes n’arrivent que lorsque l’impression a perdu un peu de sa force et que le système nerveux, selon un langage figuré qui a quelque chose de vrai, commence à se détendre. L’extrême douleur est donc muette aussi bien que l’extrême joie, mais ce n’est pas une raison pour dire que les larmes n’accompagnent qu 'une tristesse médiocre. Il y a des tristesses profondes, encore très-vives, qui s’expriment aussi par les larmes, surtout quand la tristesse vient des blessures du cœur. La mère qui pleure la mort d’un fils adoré n’a pas une tristesse médiocre : ses pleurs, il est vrai, ne coulent que lorsque le premier saisissement de ladouleur estpassé, mais bien avant que celte douleur se soit affaiblie ; si elle est matériellement moins aiguë, elle est plus réfléchie et plus profonde.
Du reste, il est juste de remarquer avec Descartes que les peines du cœur sont la source la plus ordinaire et la plus abondante de nos larmes ; l’affliction suit toujours l’affection ; on ne saurait aimer sans souffrir dans ce que l’on aime, tant il y a de fragilité et de misère en nous et autour de nous !
Sunt lacrymœ rerum, et mentes mortalia tangunt.
Bien differentes du rire, qui naît presque toujours
d’un mauvais sentiment, les larmes au contraire naissent presque toujours d’un bon sentiment : la commisération, la pitié, la tendresse, le repentir, les provoquent le plus habituellement. Aussi, ont-elles une vertu expiatoire et bienfaisante, c’est une rosée céleste qui calme et purifie l’âme.
On pleure aussi, et très-fréquemment, d’admiration. 11 y a même des natures élevées qui sont plus facilement émues par l’expression d’une grande pensée, par la vue ou le récit d’une noble action, d’un acte de dévouement, que par les calamités de la vie.
Telles sont les causes morales des larmes : quant aux causes physiques et directes, il ne faut pas les chercher dans le livre de Descartes ; il développe à cet égard une théorie purement conjecturale : les larmes, comme la sueur, sont formées, selon lui, des vapeurs du sang, et de même que les vapeurs de l’air se convertissent en eau lorsqu’elles sont plus abondantes ou moins agitées que d'habitude , de même aussi les vapeurs du sang, lorsqu’elles rencontrent un obstacle à leur sortie, s'épaississent , et donnent à la superficie du corps ou des yeux , la sueur ou les larmes (art. 128-129). Les sueurs froides viennent de ce que les vapeurs du sang , sans être plus abondantes , sont moins agitées que de coutume , comme cela arrive par suite de faiblesse quand on est malade. La sueur pro-
voquée par l'exercice du corps vient de ce que les vapeurs du sang se produisent alors en plus grande abondance ; et si les yeux dans ce cas ne suent point , c'est que la plupart des esprits passent dans les muscles qui servent aux mouvements (art. 129).
« Deux causes, dit Descartes, font que les vapeurs qui sortent des yeux se changent en larmes. La première est quand la figure des pores par où elles passent est changée par quelque accident que ce puisse être.... Ainsi il ne faut qu’un fétu qui tombe dans l’œil pour en tirer quelques larmes, à cause qu’en y excitant de la douleur, il change la disposition de ses pores : quelques-uns devenant plus étroits, les petites parties des vapeurs y passent moins vite, et, au lieu qu’elles en sortaient auparavant également distantes les unes des autres et ainsi demeuraient séparées, elles viennent à se rencontrer, à cause que 1 ordre de ces pores est troublé, au moyen de quoi elles se joignent, et ainsi se convertissent en larmes (art. 130).»
« L autre cause est la tristesse » ou toute passion qm fait que le cœur pousse beaucoup de sang par les artères. La tristesse n’augmente pas, tant s’en faut, l’activité du cœur, mais, selon Descartes, elle étrécit les pores des yeux , et par cela même elle met obstacle à la sortie des vapeurs du sang, qui alors s’épaississent et se changent en eau.
Lorsque les larmes sont l’effet d’une autre passion, par exemple, de l’amour, de l’admiration ou de la joie, c’est que cette passion /en augmentant l’activité du cœur, fait arriver aux yeux les vapeurs du sang en plus grande abondance que de coutume et que cette abondance produit le même effet que l’étroitesse des pores (art. 131).
Descartés explique de la même manière la facilité à pleurer que l’on remarque chez les enfants et les vieillards. Chez les vieillards, cest la froideur de leur naturel qui ralentit l'agitation des vapeurs du sanq et qui fait que ces vapeurs se convertissent aisément en larmes; chez les enfants, dont le tempérament est beaucoup plus chaud, les vapeurs du sang sont aussi beaucoup plus abondantes, d’où il résulte qu’à la moindre peine qui resserre les pores, ces vapeurs sont aisément ralenties dans leurs cours et par cela même épaissies et converties en eau (art. 133).
On ne peut voir dans cette théorie qu’un effort d’imagination pour expliquer mécaniquement la production des larmes. Il y a pourtant cela de vrai que le sang fournit la matière des larmes, comme il fournit celle de la sueur, comme il fournit celle de toutes les sécrétions. Les glandes lacrymales et les glandes sudorifiques n’étaient point encore connues. Quand Descartes suppose que ces transsudations qui caractérisent, soit la sueur, soit les larmes, vien-
lient tantôt de l’abondance des vapeurs du sang, tantôt du rétrécissement des orifices qui leur livrent passage, il n’est pas absolument en opposition avec la science actuelle qui nous dit par la bouche de M. Longet :
« La tension du sang, suivant qu’elle augmente ou qu’elle diminue, fait augmenter ou diminuer l’abondance des sécrétions. Le ralentissement que peut subir la circulation dans les tissus glandulaires est sans contredit un des artifices destinés à favoriser la transsudation des parties fluides du sang et conséquemment la sécrétion (1). »
La sécrétion des larmes s’accomplit, comme Descartes le reconnaît, tantôt sous l’influence d’une stimulation directe, lorsque l’œil souffre de la présence d’un corps étranger à sa surface ; tantôt sous l’influence d’une émotion morale qui est elle-même une stimulation indirecte, mais Descartes ne parle point de l’intervention du système nerveux, et cependant il est manifeste que, pour la production des larmes, c'est la sensibilité qui détermine toujours l’action mécanique de l’organe sécréteur, en quoi cette sécrétion diffère essentiellement de celle de la sueur, qui est due, dans la plupart des cas, à une action purement mécanique indépendante du
(I) Traité de Physiologie par Longet, Ire part., p. 899.
système nerveux, bien que par exception elle puisse être aussi provoquée par des émotions morales.
Les larmes sont quelquefois accompagnées de gémissements et d’éclats de voix inarticulés : c’est ce que l’on appelle sangloter. Nous sanglotons lorsque la cause qui nous afflige nous remue vivement et nous prend à l’improviste ; et, chose assez étrange ! le mécanisme qui produit le rire, sous l’influence d’une émotion bien différente, est le même, comme le fait observer Descartes (art. 132), qui produit les sanglots. Dans l’un et l’autre cas, la poitrine est d’abord brusquement dilatée, surtout à sa base, et en revenant sur elle-même, elle chasse l’air par saccades des voies respiratoires ; plusieurs inspirations redoublées sont suivies d’une rapide et courte expiration, et il y a, dans l’un et l’autre cas, des contractions spasmodiques du diaphragme et des muscles pectoraux ; les orifices des voies respiratoires, la bouche et les narines, sont dilatées ainsi que dans le rire, mais pas de la même manière, ce qui donne au visage une tout autre expression, et c’est là le caractère différentiel des sanglots et du rire. Dans le rire, la bouche est entr’ouverte et le muscle orbiculaire des lèvres, dilaté horizontalement, est un#
peu relevé aux angles de la bouche ; les narines également dilatées suivent le mouvement latéral du muscle grand zygomatique qui va des pommettes à la commissure des lèvres : tout le visage est épanoui ; tandis que, dans les sanglots, il est allongé : les sourcils se froncent et se rapprochent de la côte du nez en laissant entre eux une ride longitudinale ; les ailes du nez sont relevées de bas en haut par la contraction des muscles ; la bouche est plutôt béante qu’entr’ouverte, et le muscle de la houpe du menton tient la lèvre inférieure abaissée : les traits du visage, ainsi tourmentés, sont d’un aspect disgracieux et peignent énergiquement le mécontentement et la souffrance : l’orage intérieur a tout bouleversé au dehors.
Les soupirs sont l’expression d’une tristesse plus calme : ils consistent dans une profonde inspiration suivie d’une expiration moins lente : peut-être sontils provoqués par le ralentissement de la circulation qui nous sollicite à appeler l’air dans les poumons comme moyen stimulant. Descartes soupçonne quelque chose de semblable, car il dit que l 'on est incité à soupirer quand les poumons sont presque vides de sang (art. 135). Quoi qu’il en soit, les désirs mêlés de crainte nous font soupirer tout autant que les re-
grets, et quelquefois la satiété dans les plaisirs produit le même effet, car notre faiblesse nous rend également incapables de soutenir le poids de la bonne ou de la mauvaise fortune au delà de certaines limites.
11 y a lieu de s’étonner que Descartes, qui analyse toute chose avec tant de précision, n’ait pas compris, dans l’énumération des signes extérieurs des passions, le geste et l’attitude générale du corps.
Sans doute, les muscles délicats delà face, qui se rattachent aux organes des sens, sont les premiers à en ressentir les impressions et les plus prompts à les traduire fidèlement. Aussi, le visage est-il justement considéré comme le miroir de l ame, mais il n’est pas la limite de son empire. Le corps tout entier est composé de pièces dont chaque mouvement répond soit à un besoin physique, soit à un sentiment, soit à une pensée. Nos dispositions intimes se peignent, même à notre insu et malgré nous, dans toute l’habitude du corps. « Il n’y a rien, dit La Bruyère, de si délié, de si simple et de si imperceptible, où il n’entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n’entre, ni ne sort, ni ne s’assied, ni ne se lève, ni ne se tait, ni n’est sur ses jambes comme
un homme d’esprit (1). » L’homme franc et loyal n’a ni la même démarche, ni la même attitude que l’homme dissimulé et faux; celui qui vit dans la dissipation et la débauche n’a pas l’extérieur sagement ordonné de l’homme de bien, et, s’il veut hypocritement en emprunter l’aspect, il est rare qu’il ne se trahisse par quelque endroit : le masque n’imite jamais parfaitement le visage. Outre la physionomie individuelle, il y a encore une physionomie générale que chaque profession imprime à ceux qui l'out exercée longtemps. L'homme d’égîiseetrhomme d’épée ont chacun leur physionomie et des allures qui les distinguent. La gravité du médecin n’est pas celle du magistrat ; le magistrat est ordinairement plus gourmé, moins communicatif; les gestes et l’attitude d’un vieux professeur ne sont pas les gestes et l’attitude d’un négociant retiré des affaires. Il y a autant de pantomimes différentes qu’il y a d’états et de caractères.
Tout mouvement, qu’il soit volontaire ou irréfléchi, a une signification déterminée, et cette signification nous est révélée par un secret instinct et par notre expérience personnelle (2). Que quelqu’un re-
(1) Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. Du mérite personnel 9e édit., 1696.
(2) M. Albert Lemoine dans le livre qui a pour titre : De la Physionomie et de la Parole, Paris, Germ. Baillère 1863, rapporte à notre seule expérience intime l’interprétation des signes de la
cule à notre aspect en fronçant les sourcils, nous comprenons aussitôt que nous sommes pour cette personne un objet de répulsion ou de crainte, au contraire, si le visage s’épanouit à notre présence, cela nous dit assez que le cœur est pour nous. L’usage de s’incliner devant ceux à qui l’on veut rendre hommage est partoutinterprété de la même manière ; c’est qu’en effet celui qui s’incline se fait plus petit que vous, et vous accorde par là une supériorité au moins apparente. A plus forte raison, lorsqu on s agenouille ou qu’on se prosterne; on fait alors acte de dépendance et de soumission complète ; c est l’attitude de la prière et de l’adoration : l’homme, en ce cas, paraît comme accablé par le sentiment d’une puissance qui le domine et qu’il implore. Partout et de tout temps, le sentiment religieux s’est exprimé de la sorte.
Celui qui prétend imposer 1 obéissance porte la tête haute, et avance le bras en marquant du doigt la terre comme pour indiquer que tout doit fléchir devant lui et qu’il ne met aucune restriction à son commandement. Ce langage du geste est si naturel
physionomie. Nous croyons que cette interprétation est due nonseulement à notre expérience intime, mais encore, et smtout, A un sentiment instinctif que nous avons de la valeur de ces signes, et ce qui nous porte à le croire, c’est qu’ils sont interprétés à peu près de la même façon et par les enfants et par les animaux, que l’instinct gouverne également.
et tellement instinctif qu’il est entendu de tous les êtres doués de sentiment et usité par eux. Voyez le chien qui implore la merci de son maître : il s’approche de lui en ployant le dos et en fléchissant les jambes; il se met à genoux à sa manière. L’homme audacieux qui entreprend de dompter les bêtes féroces prend vis-à-vis d’elles l’attitude impassible du commandement, et il réussit souvent à les intimider.
Si le coq veut écarter un importun rival, il le regarde en dressant la tête, en agitant les ailes et en faisant gronder sa voix.
Tout ce qui sent, tout ce qui respire parle et entend le langage du geste.
Je conviens que le geste et l’attitude générale du corps sont un peu moins spontanés chez l’homme et plus calculés que les divers mouvements des muscles de la face ; je conviens que les nuances de la physionomie proprement dite révèlent plus sûrement l’état intérieur ; mais si l’homme se rend plus aisément maître du mouvement de ses membres ; s’il lui est plus facile de feindre à l’aide du geste et d’exprimer autre chose que ce qu’il éprouve, il lui est bien difficile, sinon impossible, de mettre assez d’harmonie dans ses mouvements et de leur donner un caractère de vérité tel que le mensonge échappe à un œil clairvoyant. De là, cette remarque de La
Rochefoucauld : « Il n’y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l’amour où il est, ni le feindre où il n’est pas (1). »
L’acteur dramatique ne parvient à nous faire illusion qu’en s’identifiant au personnage qu’il représente; et si, pour un moment du moins et par un un effort de son imagination, il ne ressent la passion qu’il doit exprimer, il ne réussit jamais à la bien exprimer, jamais il n’atteint la perfection de son art.
Il faut donc reconnaître que l’attitude générale du corps et les mouvements volontaires qui constituent le geste, répondent, comme les traits mobiles du visage, à l’état intérieur, et qu’ils sont capables d’exprimer toutes les passions, moins éloquemment sans doute et moins sûrement que les yeux et la bouche, mais encore avec beaucoup d’énergie et de vérité.
(I) Réflexions morales , n° 70, 5e édit., 1678.