CHAPITRE XXII
L’animal, parvenu à son complet développement, est sollicité à l’expansion. Il éprouve le besoin de communiquer la vie qui surabonde en lui, et pai l’addition de ses forces à celles d un être qui lui est semblable, mais non égal, il donne naissance à un autre être de même nature ; et, de la sorte, l’espèce s’accroît et se perpétue.
La génération est, pour ainsi dire, la nutrition de l’espèce, comme la nutrition proprement dite est la
génération de l’individu.
Dans l’un et l’autre cas, il y a deux éléments en
jeu : l’un actif, l’autre passif.
L’animal qui concourt activement à la nutrition de l’espèce est appelé mâle ; celui dont le rôle est
passif est appelé femelle.
La femelle fournit pour sa part la matièie piemière de l’être nouveau ; le mâle fournit 1 élément actif qui anime cette matière et qui donne lieu au développement du nouvel être.
Comment l’élément actif agit-il sur la matière de
la fécondation ? Est-ce à la manière des ferments, comme simple stimulant, ou en s’incorporant au germe et en venant se greffer sur lui ? C’est ce qui est encore dans l’obscurité.
Ce qui est certain, c’est que l’être nouveau 'qui résulte du rapprochement du mâle et delà femelle tient visiblement de l’un et de l’autre, quelquefois de l’un plus que de l’autre, mais toujours de l’un et de l’autre ; ce qui prouve que tous deux ont eu part à sa formation.
Ces questions ont de tous temps préoccupé les philosophes et les médecins. Dès que la curiosité humaine s’est éveillée, on s’est demandé comment s’accomplit la fécondation, et dans quel ordre se développe, au sein de la mère, le germe fécondé.
En cela, comme en tout le reste, l’hypothèse a précédé la science. La seule observation des faits a conduit, par degrés, les modernes à des résultats positifs. On a su quand on a vu. Cette étude expérimentale des lois de la génération date du seizième siècle. Elle a pour fondateurs le grand anatomiste Fallope, et Fabrice d’Aquapendente, le maître de Harvey. Jusque-là, nous ne rencontrons guère dans les écrits des naturalistes, des philosophes et des médecins que des conjectures plus ou moins fondées, peu ou point d’observations directes. Il faut pourtant en excepter les écrits d’Aristote. Aristote
est de tous les anciens celui qui par l’observation et par une sagacité merveilleuse s’est le plus rapproché, en ces questions comme dans beaucoup d’autres, des découvertes de la science moderne.
Il n’admet pas, ainsi qu’Hippocrate l’enseignait, que la femme fournisse une liqueur séminale qui, par son mélange avec celle de l’homme, donne lieu à la conception sous l’influence de la chaleur propre de l’utérus (1).
Selon lui, la liqueur prolifique, qui est l’élément actif de la fécondation, vient uniquement du mâle, mais la femelle fournit la matière qui est mise en mouvement et animée : à la femelle appartient le germe ; au mâle, le principe animateur : il y a là, dit-il, des rapports analogues à ceux qui existent entre la terre et l’espace éthéré où règne le soleil (2).
On acruquela femme fournissait, eommel’homme, une liqueur séminale, parce que, dans l’acte de la copulation, les parois de la vulve sont parfois baignées d’une humeur assez abondante, mais ceci est le résultat d’une sensation voluptueuse, et la preuve,
(1) Œuvres com pi. d’Hippocr., trad. par E. Liltrc5, t. MI. De la génér. et de la nature de l'enfant.
(2) Arist. Opéra omnia. Parisiis, 1654, t. II, De générât, anim., xib. I, c. h.
dit Aristote, que cette humeur n’est pour rien dans la génération, c’est qu’il y a beaucoup de femmes qui conçoivent sans éprouver un vif plaisir et sans que l’humeur dont nous parlons se produise (1). La remarque est très-juste et le raisonnement trèsconcluant.
Si les sécrétions de la vulve n’ont aucun rapport direct avec le fait même de la génération, en peut-on dire autant des menstrues? Assurément non, dit Aristote. Les menstrues ont un rapport manifeste avec la génération. Jusqu’à ce quelles s’établissent, la femme n’est pas nubile, elle le devient dès qu’elles se sont établies; et, quand elles cessent, la femme cesse d’être propre à la génération. Le signe apparent des menstrues est une sécrétion sanguine, secretionem sanguinecim (2) ; ce n’est pas précisément ce sang sécrété qui est la matière de la génération, mais cette matière rentre évidemment dans la constitution des menstrues, in menstruorum constitutions, car l’époque la plus favorable à la conception n’est pas celle où les menstrues sont dans toute leur force, mais bien celle où le sang n’ayant pas tout
(1) « Indicio aulem est non taie semen a fœminâ emiüi, quale « a mare, nec amborum mislurâ generari, ut aliqui volunt, quod, u sæpe numéro fœminæ concipiant sine eâ quæ coilum fil, vo- « luptate. » (A ris t. Opéra omnia. Parisiis, 1 634, De gener. anitn., Jib. I, c. xix, • Ibid.., lib. II, c. iv.)
(2) Ibid., De générât, unim., lib. I, c. xix, p. 600.
à fait cessé de couler, il n’est plus capable par son abondance d’enlraîner la semence (1).
Une autre preuve que les menstrues se rattachent à l’œuvre de la génération, c’est qu’elles sont supprimées par la conception, ou que, si elles persistent malgré cela, par très-grande exception, c’est en moindre quantité, et le plus ordinairement dans les premiers mois de la grossesse seulement. Ces faits nous démontrent , dit Aristote, que la femme fournit la matière propre a la génération , et que cette matière rentre clans la constitution clés menstrues , bien que les menstrues soient par elles-mêmes une excrétion (2).
Quand on songe à la longue suite d’observations minutieuses qu’il a fallu pour arriver à constater le rapport qui existe entre le flux menstruel et la rupture des vésicules ovariennes, on ne peut qu admirer l’étonnante perspicacité d'Aristote qui lui a fait entrevoir, si longtemps à l’avance, ce rapport.
Nous le suivrons encore dans 1 examen des faits, pour juger si Descartes a toujours raison de mépriser les travaux des anciens, et s’il a sur eux, dans cette
(1) Arist. Opéra omnia. Parisiis, 1654, t. II. De générât, amm.,
lib. 1, c. xix, p. COI. .
(2) « A fœminâ igitur conferri ad generationem materiam,
« quæ in menstruorum constilutione sit, menslrua auteui ipsa « esse excrementum, apertum jam est. » Ibid., p. 601 ; Ibid., lib. II, c. iv
rencontre, la supériorité que devrait lui assurer, à égalité de génie, le progrès des temps.
Se fondant sur la ressemblance des enfants avec les parents, et sur 1 émotion générale qui accompagne l’émission de la semence, l’écoleHippocratique enseignait quela liqueur séminaleprovient de toutes les parties du corps et de chacune d’elles en particulier (1). A quoi Aristote répond : La ressemblancedes enfants aveclesparentsn’est pas une preuve suffisante de cette provenance, d abord parce quela ressemblance n’est pas absolue, et puis, parce qu’elle n’est pas toujours directe : il arrive souvent, en effet, que l’enfant ressemble plus à son aïeul qu’à son père; et lors même que la ressemblance est directe, elle présente quelquefois , sur certains points , des divergences notables ; or, dans ce cas, d’où proviendraient les éléments organiques des parties dissemblables?
Si la semence tirait sa vertu formatrice de son origine, c’est-à-dire, de ce quelle émane de toutes les parties du corps du générateur, d’où vient que ceux qui sont privés de quelque membre, d’un bras
(I) Celte doctrine d’Hippocrate, maintenue par Galien, a été complètement adoptée par BufTon : « Les molécules organiques, dit-il, renvoyées de toutes les parties du corps dans les testicules et dans les vésicules séminales du maie, et dans les testicules ou dans telle autre partie qu’on voudra de la femelle, y forment la liqueur séminale, laquelle, dans l’un et l’autre sexe, est, comme l’on voit, une espèce d’extrait de toutes les parties du corns. » Œuvres compl., édit, de M. Flourens, t. I, p. 456.
ou d’une jambe, par exemple, peuvent, aussi bien que d’autres, donner naissance à des enfants complets? Et lors même que l’on ne serait pas arrêté par ces difficultés, comment supposer un instant que toutes ces particules de matière, issues de tant de points divers, viennent se juxtaposer dans un ordre parfaitement régulier pour former un tout organique semblable à celui d’où elles émanent? En vérité, dit Aristote, cela est dépourvu de sens, hœc omnia carent ratione. Quant à l’argument fondé sur l’émotion voluptueuse qui accompagne l’émission de la semence, il n’est pas plus valable, car cette émotition est due à un chatouillement partiel, quia prurigo vehemens accedit , et cela est si vrai, que la répétion fréquente de l’acte vénérien, en émoussant la sensation, diminue dans les mêmes proportions la volupté qu’il provoque. Si cette émotion était due à ce que chaque partie de notre corps cède quelque chose d’elle-même pour la formation de la semence, cette émotion ne se produirait pas au même moment et ne concentrerait point, en quelque sorte, toutes nos facultés sensitives ; elle serait, pour ainsi dire, disséminée, générale et partielle à la fois, une et multiple, elle devrait présenter des intervalles de temps et de lieux (1). Mais il n’est pas nécessaire d’insister tellement pour prouver ce que la nature
(1) Arist. Opéra, De générât . anm., lib. I, c. xvm.
démontre: à savoir, que la liqueur fécondante appartient au mâle seul, et que cette liqueur est un produit particulier de l’organisme, et comme un excédant de la nutrition, excrementum alimenti atilis, atque ultimi (1).
La preuve, dit Aristote, que la formation de la semence est comme un dernier résultat de la nutrition, c’est que celle liqueur ne se produit pas dans le premier âge, ou du moins n’atteint pas toute sa force, tant que le corps prend de l’accroissement; de même dans l’âge avancé, lorsque le corps est épuisé; ou dans le cours de la vie, lorsque les fonctions nutritives sont troublées ou ralenties par quelque maladie; et ce qui doit nous confirmer dans cette opinion, dit toujours Aristote , c’est que les hommes et les femmes qui deviennent obèses, qui par conséquent absorbent tous les sucs nourriciers pour l’entretien de leur personne, sont moins propres que les autres à la génération, et y sont moins portés. Nous en voyons un exemple dans le règne végétal, ajoute-t-il, car la vigne qui jette beaucoup de bois est moins productive et donne moins de raisins que celle qui ne prend pas autant de développement, et c'est pour cela qu’on la taille. Enfin, il fait remarquer que l’émission trop fréquente de la semence entraîne le marasme et la consomption, ce
(1) Arist. Opéra, De générât, anim., lib. I, c. xvm.
qui prouve encore qu’elle se forme aux dépens des sucs nourriciers (1).
Or, quel est le suc nourricier par excellence, si ce n’est le sang ? Le sang, ou son analogue (car rien n’échappe à Aristote), est pour les animaux de tous genres, l’aliment définitif, alimentum ultimum; et de même que chaque partie du corps reçoit l’accroissement et la vie du sang élaboré en une certaine façon ;de même aussi la semence, par une coction et une élaboration particulière, est séparée du sang; et l’indice certain qu’elle en vient, c’est que, dans les excès vénériens, lorsqu’on provoque coup sur coup son émission, avant qu’elle ait eu le temps de se reconstituer, au lieu de cette liqueur, on voit paraître du sang pur (2).
On peut donc, sans crainte d’errer, dire que la semence est le résultat de l’une des dernières élaborations que le sang subit dans l’économie animale : excrementum alimenti sanguinei quocl ultimum in membra digeritur (3).
Il ne se produit rien de semblable chez la femelle, mais elle fournit évidemment la matière propre à la génération, corpus atque materiam ; c’est cette matière à laquelle la semence du mâle communique le
(1) Arist., De générât, anim lib. \, c. xvm.
(2) Ibid., c. xix et c. xx.
(3) Ibid., c. xix.
mouvement et dont elle détermine la formation, formam et principium motus prœbeat. A peu près de même que pour la coagulation du lait, il y a d’une part le lait, et de l’autre un ferment qui fait passer le lait de l’état liquide à l’état solide (1).
Peut-être même est-il plus à propos de dire que la nature se sert de la semence du mâle comme les artistes se servent d’un instrument pour façonner la pierre et le marbre, car il y a réellement dans l’œuvre de la génération quelque chose qui tient de Part : in illis enim quoclam modo motio artis est (2).
Lorsque la femelle a été couverte, dit Aristote en parlant de la poule, l’œuf se présente à la partie supérieure de la matrice : ce n’est d'abord qu’un point blanc , mais bientôt il rougit et paraît comme taché de sang; en augmentant de volume, il prend une teinte jaunâtre ; devenu plus gros , on y distingue au centre une partie jaune, et tout autour une substance blanche (3 .
Le blanc et le jaune sont enfermés séparément, chacun dans une membrane, membrana hœc inter se discernuntur (4) .
Au troisième jour de l’incubation, les premiers signes d’organisation et de vie se manifestent : c’est
(1) Arisl. , De générât, anim., lib. l,c. xx; Ibid., lib.IKc. iv,p 6‘>4
(2) Ibid., lib. II, e. xx.
(3) Arist., De hist. anim., lib. VI, c. n.
(4) Ibid.
alors que l’on peut distinguer clans l’œuf une sorte de point rouge qui saute et qui se meut, comme s il était animé, et qui n’est autre que le cœur, quod punctum salit jam et movetur ut animal (1).
La science moderne confirme ces observations en les précisant : « Le troisième jour de l’incubation, dit M. Flou rens (toujours en parlant de 1 œut de la poule), l’embryon se dessine sous l’aspect d’un petit corps linéaire, légèrement recourbé sur lui-même en forme de croissant. Au centre de ce croissant est un point rouge qui saute, punctum saliens; ce point sautillant est le cœur. Aristote avait vu avec admiration dans l’œuf de l’oiseau, ce point qui saute. Harvey l’observa à son tour dans l’œuf du mammifère, et son ravissement fut tel à cette vue qu’il courut chercher le roi Charles 1er, pour lui faire contempler la merveille (2). »
Mais revenons à l’enseignement d Aristote comme moyen de comparaison avec ce que nous trouverons
chez Descartes sur le même sujet.
Les œufs des quadrupèdes, dit le philosophe de Stagire, se forment de la même manière que ceux des oiseaux, gignuntur vero eodem modo ova quadrupedum quo avium (3). Cette observation nous paraît
(1) De hist. anim lib. VI, c. ni.
(2) p. Flourens, Ontologie naturelle, XVIIe leçon.
(3) Arist., De générât, anim., lib. III, c. n.
toute simple aujourd’hui ; mais, àl’époque où l’on ne voyait dans le mammifère qu’un vivipare , parler d un œuf, à piopos d un mammifère, était une chose nouvelle. Les régions supérieures du corps, dit toujours Aristote, apparaissent avant les inférieures. Toutes sont d abord indiquées par des linéaments, omma vero line ciment is primwn describuntur (1). Elles se colorent ensuite et prennent divers degrés de consistance, tout comme si la nature dans ce travail créateur avait voulu imiter le peintre qui d’abord esquisse son sujet et lui donne ensuite la perfection des formes et la coloration (2).
Le cœur se fait d’abord remarquer par son mouvement, cor primum actu secernitw' (3).
Il est le premier organe que l’on voit fonctionner, comme il est le dernier dans lequel la vie s’éteint (4) ; il est le premier vivant et le dernier mourant, a dit Harvey.
Bientôt après le cœur, la tête et les yeux du fœtus sont, parmi les choses qui commencent, ce qu’il y
a de plus apparent, caput et oculi fœtus maximi inter initia apparent (5) .
Au-dessous de l’ombilic, on aperçoit les mern-
(1) Arist. De générât, anim., lib. Il, c.vi
(2) Ibid.
(3) Ibid., lib. II, c. iv.
(4) Ibid., lib. Il, c. vj.
(5) Ibid.
bres inférieurs, encore très-petits, et sans que 1 on puisse distinguer les organes générateurs (1).
Chez le fœtus, la tête l’emporte par son volume sur toutes lesautres partiesdu corps; etparmiles organes des sens, les yeux se montrent les premiers, mais ils n’acquièrent leur perfection qu’après tous les autres (2).
Du cœur partent les vaisseaux sanguins, comme des ruisseaux, qui, se répandant de toutes paits, auraient une source commune. Les différents organes du corps naissant sont si étroitement unis à ces vaisseaux que l’on ne saurait douter qu ils ne tiennent d’eux leur accroissement (3).
Les ongles, les poils, la matière cornéeet autres choses semblables , qui sont des dépendances et des dérivés de lapeau, viennenten dernier, liœcultima efficientur{\).
Cela paraît écrit d’hier, et nous ne sommes pas au bout. L’alimentation du fœtus, dit Aristote, s’opère par le cordon ombilical ; les vaisseaux dont ce cordon est composé s’implantent sur l’utérus comme des racines. C’est de la mère que le fœtus reçoit sa nourriture, et c’est par 1 ombilic qu elle lui arrive, per umbilicum capiunt cibum (5).
(1) Arist., De générât, anim., lib. II, c. vi.
(2) Ibid.
(3) Ibid ., c.vi, vu.
(4) Ibid., ap. vi.
(5) Ibid , lib 11, c. iv ; lib. III, c. n.
Il résulte de tous ces faits que les diverses parties du corps 11e se forment pas en même temps, mais que ceci se forme en premier, cela en second. On ne saurait dire que c’est à cause de leur exiguïté que certains organes échappent d’abord à notre vue, car alors ils devraient se manifester selon l’ordre de développement qu ils atteignent, tandis que les choses ne se passent pas ainsi. Le poumon, par exemple, qui acquiert un volume beaucoup plus grand que celui du cœur, se montre bien après le cœur dans ce premier travail deformation (1).
On ne peut pas dire non plus que les organes naissent de proche en proche les uns des autres, car le cœur ne donne pas naissance au foie, pas plus que le foie ne donne naissance aux poumons : nous voyons seulement que telle chose se forme après telle autre.
Aucune pai lie n existe toute formée, et comme en abrégé, soit dans la semence, soit dans le germe, nul la pars condita in esse , mais le tout est formé par l’action de la semence sur le germe à l’aide des matériaux fournis par le sang (2).
Voilà bien la doctrine de l’épigénèse telle quelle est aujourd’hui généralement acceptée.
« fous les organes, dit M. Longet, et toutes les
(1) Arist. Oper., De générât, anim., lib. Il c i
(2) Ibid., 4.
parties des organes de l’embryon se développent à la place qui leur est assignée en vue de leur destination future. L’une ne provient pas de l’autre, et les nerfs, pas plus que les vaisseaux, n’ont d’action déterminante dans leur formation. Il n’est pas un fait embryologique qui ne justifie cette manière de
voir (1). »
Aristote a donc établi très-nettement, quant au fond, la part qui revient au mâle et à la femelle dans l’œuvre de la génération : il a distingué la semence fécondante du germe fécondé, et ne s’en est point laissé imposer sur cela par l’autorité d’Hippocrate et de son école.
11 a reconnu la liaison qui existe entre la fécondité delà femme et la crise qu’elle subit chaque mois. 11 ne croit pas que le sang cataménial soit la matière propre à la génération, mais il soupçonne que cette matière rentre dans la constitution des menstrues , ce que nous savons irrévocablement aujourd hui, giàce aux remarquables travaux de MM. Négrier, d Angers (2), Raciborski (3), Pouehet (4) et Coste (5).
(1) Longe!, Traité de physiologie, t. II, p. 838.
(2) Recherches anatomiques et physiques sur les ovaires de l espèce
humaine , Paris, 1840.
(3) De la puberté et de l'Age critique , Paris, 1844.
(4) Théorie positive de la fécondation, Paris, 1842. Théorie positive de r ovulation spontanée , Paris, 1847.
(3) Histoire générale et particulière du développement des corps organisés, Paris, 1847.
Il a été le premier observateur du cœur en mouvement chez l’embryon ; le premier, il a signalé le punctum saliens.
Enfin, dans l’étude du développement du fœtus, si difficile à suivre aux premiers temps de la vie, il s’est peu écarté de l’ordre de la nature, et sa théorie générale est, sur plusieurs points essentiels, parfaitement d’accord avec la physiologie moderne.
Galien, qui résume toute l’antiquité médicale, a suivi, dans l’examen de ces questions, les doctrines hippocratiques préférablement à celles d’Aristote, et il 11 y a rien ajouté, si ce n’est quelques erreurs nouvelles, comme la priorité du foie dans le développement embryonnaire (1).
Pour trouver, non des vues plus profondes que celles d’Aristote, ce qui serait difficile, mais des observations plus minutieuses et plus exactes sur la génération, il faut franchir l’antiquité, le moyenâge, et arriver au seizième siècle. Là commence l’étude expérimentale de la génération : elle commence par les découvertes de Vésale et de Fallope sur la vraie structure des organes génitaux de l’homme et de la femme; à partir de cette époque, on peut en
(1) Posterius jecore cor faclum esse credendum est. Gai., De fœtuum formatione, cap. jii.
suivre les progrès constants jusqu’à nos jours.
Le célèbre naturaliste Aldrovande observe les changements que chaque jour amène clans les membranes de l’œuf de la poule et dans leur contenu (1). Coïter , qui avait étudié ce sujet avec lui et chez lui, donne de plus amples détails sur ce qu’il a vu (2). Fabrice d’Aquapendente, à qui la physiologie est si redevable, a observé, comme eux, jour par jour les diverses phases de l’incubation, et il a éclairci et justifié ses descriptions par des figures. Le premier, il a retracé l’image du poulet naissant et du cercle vasculaire, area vasculosa, dont il est entouré (3). Son disciple Harvey, en répétant ses expériences , a vu encore plus loin et plus juste : les divers phénomènes de la formation du cœur ont particulièrement attiré son attention, sans qu’il en ait négligé- aucun autre; et dans cette longue suite d’études, il a pu redresser bien des erreurs de ses devanciers. 11 s’est aidé du microscope, mais son génie lui a plus servi encore que le microscope (4).
Entre Fabrice et Harvey qui a publié son beau livre De generatione vers la fin de sa carrière (1651), nous devons placer Descartes ; et d’avance, nous
(1) Ornilhologiœ lib. XIV.
(2) Externarum et internaium principalium corporis humani tabularum, Nuremberg..., 1572.
(3) llieron. Fabrici i De formatione ovi et pulli, Opéra omnia.
(4) tiar\ Exercitationes de generatione animalium, Londin., 1631.
sommes obligé de convenir qu’il ne brille pas à cette place.
Descartes a consigné ses observations et ses idées sur la génération dans son traité De la formation du fœtus (1) et dans des notes que Leibniz a copiées de sa main sur le texte original, et queM. Foucher de Careil a récemment exhumées de la bibliothèque de Hanovre où elles étaient, comme ensevelies (2). Quant cà l’écrit intitulé : Premières Pensées sur la génération des animaux , que l’on trouve h la fin du onzième volume des OEuvres complètes, il n’a de valeur que par quelques emprunts faits aux notes de Descartes; il a été visiblement falsifié; il ne nous donne pas l’expression de la véritable pensée du philosophe, et le considérant comme apocryphe avec l’illustre éditeur des OEuvres complètes, nous nous abstiendrons de le citer.
« Dans la formation des plantes et dans celle des animaux, dit Descartes, il y a cela de commun qu elles s’effectuent toutes deux avec les particules de matière roulées en rond par la force de la cha-
(1) Œuvres compl. de Descartes, édit, de M. V. Cousin, t. [V
(2) Supplément aux Œuvres de Descartes, manuscrits inédits, précédés d’une introduction sur la Méthode par le comte Foucher de Careil, Impartie, Paris, Ladrange el Durand, 1859.
leur : In eo convenit formcitio plant arum et animalium quocl fiant à partibus materiœ vi calons in orbem convolutœ (1).
C’est bien là l’idée première de la cellule considérée de nos jours comme le point de départ de toute trame organique. On pourrait y voir une découverte, et une importante découverte, si c’était le résultat d’une exacte et minutieuse observation; mais par toutes les explications auxquelles Descartes se livre pour rendre compte des transformations que doit subir l’élément primitif avant de constituer un être organisé, on s’aperçoit trop vite que c’est uniquement chez lui une vue de l’esprit aidée d’une observation sommaire.
Les particules de matière, dit-il, qui se meuvent sphériquement forment la tunique ronde, tunicamrotundam , qui enveloppe le fœtus ; la manière contenue dans cette tunique, en tourbillonnant sur elle-même, forme l’œsophage ; les parties les plus subtiles vont constituer le cerveau; les parties les plus grossières, au contraire, forment le foie et la rate; ensuite les esprits superflus qui sortent du cerveau forment l’artère âpre de même que la veine artérielle qui l’accompagne. D’un autre côté, les esprits surabondants du foie forment la veine cave, et de la veine arté-
(I) Supplément aux Œuvres de Descartes publié par le comte Toucher de Careil, lrc partie, p.100.
rieuse se produit en ligne continue le cœur clans le milieu du corps de l’animal (1).
Ne semble-t-il pas, en vérité, que Descartes rende compte d’une opération qu’il aurait lui-même dirigée? Qui l’obligea accumuler ainsi les assertions, et qu’il y a loin de là à la sage réserve d’Aristote !
Après cet exposé de faits imaginaires, Descartes s’écrie triomphant : « On peut facilement en déduire la conformation des trois cavités viscérales, très ventres (2), et celle des membres chez tous les animaux (3). » Oui, pour ceux qui se payent de mots.
Mais ne nous décourageons pas, et poursuivons cet examen :
Comme Aristote, Descartes reconnaît que la génération est la dernière conséquence de la nutrition.
« La nutrition, dit-il, ou l’accroissement parfait implique en même temps génération ou production de semence, et elle a lieu lorsque la matière qui remplit les ruisseaux du corps est de telle nature, qu’elle puisse s’assimiler parfaitement une autre matière arrivant d’autre part, non pas à la vérité une matière différente quelconque (car il est difficile que
(1) Supplément aux Œuvres de Descartes, lro partie, p. 101.
(2) Les anciens désignaient ainsi la tète, la poitrine et l’abdomen, très ventres ; faute de savoir cela, M. Foucher de Careil a fait ici un contre-sens, car il a traduit très ventres par ces mots : Les trois régions intestinales , ce qui ne veut rien dire.
(3) Supplément aux Œuvres de Descartes, Ire partie, p. 103.
cela se fasse jamais), mais une matière qui ne soit pas trop rebelle et n’ait pas une nature trop différente (1). »
Descartes admet la doctrine hippocratique des deux semences : « 11 ne me paraît pas douteux, ditil, que la génération des animaux ne soit due, en premier lieu, à ce que les semences du mâle et de la femelle ayant été mêlées, puis raréfiées par la chaleur, dégagent les premiers éléments de l’organisation; et, en second lieu, à ce que le feu est allumé dans le cœur par le concours et 1 action simultanée de ces deux substances. Non dubium mihi videtur quin animalici generantur primo ex eo quod semina maris et f embue permixta et calore rarescentia excernunt... ; deinde ex hanim duarum concursu accenditurignis in corde (2). »
Pour lui, ce qui résulte « de la conjonction des deux sexes , semble nêtre qu'un mélange confus de deux liqueurs , qui , servant de levain l une à l autre , se réchauffent , en sorte que quelques-unes de leurs particules , acquérant la même agitation qu a le feu, se dilatent et pressent les autres , et par ce moyen les disposent peu à peu en la façon qui est requise pou? former les membres (3). »
(t) Supplément aux Œuvres de Descartes, lre partie. ,p. 115.
(2) Celle note est datée du mois de décembre 1637. Voir le Supplément aux Œuvres, l10 partie, p. 118.
(3) De la formation du fœtus, IVe partie, t. IVdes Œuvres compl.
Quelle explication !
« Et ces deux liqueurs, ajoute-t-il, n’ont pas besoin pour cela d’être fort diverses; car comme on voit que la vieille pâte peut faire enfler la nouvelle, et que l’écume que jette la bière suffit pour servir de levain à d’autre bière ; ainsi il est aisé à croire que les semences des deux sexes, se mêlant ensemble, servent de levain l’une à l’autre.
« Or, je crois que la première chose qui arrive en ce mélange de la semence, et qui fait que toutes les gouttes cessent d être semblables, c’est que la chaleur s’y excite, et qu’y agissant en même façon que dans les vins nouveaux lorsqu’ils bouillent, «ou dans le foin qu’on a renfermé avant qu’il fût sec, elle fait que quelques-unes de ses particules s’assemblent vers quelque endroit de l’espace qui les contient, et que là, se dilatant, elles pressent les autres qui les environnent, ce qui commence à former le cœur (1). »
On se demande toujours comment un homme d une si haute intelligence peut nous proposer de pareilles hypothèses pour expliquer la formation d’un mécanisme aussi précis, aussi compliqué qu’est l’organisation humaine.
Des molécules de diverses formes, mues par la chaleur, dans une cavité déterminée, voilà, selon Descartes, tout le secret de la génération et de la
(1) Œuvres compl., t. IV. De la formation du fœtus, p. 4G7.
formation du fœtus. Il explique tout par là, et tout comme s’il le Yoyait faire.
Cette même chaleur qui, en dilatant la matière , fait que ses particules s’éloignent et se séparent, produit à point nommé un effet tout contraire ; elle est cause que quelques autres particules s’assemblent et se pressent , et, en se froissant et se divisant, acquièrent une véritable fluidité et constituent le sang (1).
Ne craignez pas que Descartes s’arrête en si beau chemin.
« Sitôt, dit-il, que le cœur commence à se former, le sang raréfié qui. en sort prend son cours en ligne droite vers l’endroit où il est le plus libre d aller, et c’est l’endroit où se forme après le cerveau (2). »
Le fluide nourricier, rencontrant de la résistance, redescend, et forme l’épine du dos, puis les organes de la génération, et le chemin qu, il tient en descendant est la partie inférieure de la grande artère ; puis, refoulé par de nouveaux obstacles, il remonte et donne naissance au foie et aux poumons, et le chemin que prend ainsi le sang en retournant de part et d'autre vers le cœur, est ce qu'on nomme par après la veine cave (3).
Tout est de cette force, de plus amples citations
(1) Œuvres compl., t. IV, De la formation du fœtus, p. 467.
(2) Ibid., p. 470.
(3) Œuvres compl. de Descartes, t. IV, De la formation du fœtus, 1V° partie, p. 471 .
fatigueraient le lecteur et ne tourneraient point à l’honneur de Descartes. Il s’agit toujours pour lui de particules de matière qui, étant mises en mouvement par la chaleur, montent ou descendent, vont à droite ou cà gauche selon les obstacles quelles rencontrent, se plient et s’ entrelacent en diverses façons pour former soit le cœur, soit le foie, soit le cerveau, ou bien le tube digestif, le sang, les veines, les artères, les os, les muscles et la peau. En sorte que « si on connoissoit bien (ce sont les propres expressions de notre philosophe) quelles sont toutes les parties delà semence de quelque espèce d’animal en particulier, par exemple de l’homme, on pourroit déduire decela seul,/>«r desraisons entièrement mathématiques et certaines , toute la figure et conformation de chacun de ses membres, comme aussi, réciproquement, en connoissant plusieurs particularités de cette conformation, on en peut déduire quelle est la semence (1).»
Plus d’un physiologiste contemporain souscrirait sans perne à ces dernières propositions, tout en blâmant Descartes d avoir prétendu dire comment cela se fait sans avoir pu l’observer de ses yeux. Ce n’est pas l’hypothèse en général qu’ils repousseraient, mais 1 application particulière de cette hypothèse.
Nous ne nous engagerons pas dans cette question
(I) Œuvres compl. de Descaries t. IV, De la formation du fœtus Ve partie, p. 494.
d’origine à peu près inaccessible à nos investigations. En physiologie, il ne faut raisonner que sur des faits connus. Nous tenons seulement à constalei que par ses théories, soit sur la formation du fœtus, soit sur la formation du monde, entre lesquelles Descartes croyait voir une sorte d’analogie, il n’avait nullement la pensée d’exclure de l’univers une cause souverainement intelligente; nul plus que lui n était convaincu de son existence, ainsi que le prouvent ses Méditations; seulement, il fait remonter son action à l’origine des choses; et pour lui, tout s’accomplit dans l’ordre physique en vertu des dispositions primitivement imprimées à la matière. Quant à la question de la génération, Descartes ne lui a pas fait faire un pas : aux faits observés par Aristote, et plus récemment par Fabrice d’Aquapendente, il a substitué des hypothèses. En voulant tout décrire et tout expliquer, il a tout obscurci. Que son exemple du moins nous serve de leçon !