L’AME PENSANTE PEUT-ELLE ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME LE PRINCIPE DE LA VIE
Cette question, longtemps débattue, hardiment tianchée pai Descartes dans le sens de la négative, a été îeprise depuis, et tout récemment encore avec un grand talent d’argumentation pour et contre (1), sans qu aucune des solutions proposées ait pris rang dans la science comme une vérité acquise.
D’où cela vient-il ? Nullement de l’insuffisance personnelle de ceux qui s’en sont occupés, mais bien de la nature de la question qui échappe à toute investigation positive.
L’antiquité n’a pas reculé devant cette insurmontable difficulté. A défaut de preuves directes, elle a dogmatisé en cherchant à justifier ses dogmes par le raisonnement.
Il faut pourtant en excepter Hippocrate qui s’est
M(lF)nPJa/e,R' ?• Ventura conlre ï’^ole de Montpellier; par ‘ °rdat, le plus illustre représentant de cette école; par
, M\J°Ur?ain’ ™ de la philosophie de saint Thomas d’Aquin e par MM. Albert Lemoine, F. Bouiller, et le docteur Bouchut, qui ont porté le débat devant l’Académie des sciences morales et politiques. lentes
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toujours montré très-réservé a cet égard. Ce grand et sage observateur parle souvent de la nature, de sa puissance et de ses vertus médicatrices , nulle part, du moins dans ceux de ses écrits qui sont regardés comme authentiques, il ne rapporte à lame raisonnable les fonctions de la vie.
Platon et Aristote ne gardent pas la même réserve. La vie, selon Platon, suppose toujours un principe animateur, une âme (1). La matière, dit-il, est indifférente au mouvement ou au repos ; les mouvements qu’elle exécute sont des mouvements communiqués, par conséquent, elle n’est point la cause des changements qui s’opèrent en elle : or, les corps vivants ont des mouvements qui leur sont propres, des mouvements d’accroissement et de déplacement ; les végétaux croissent ; les animaux croissent et se meuvent ; donc il y a en eux un principe supérieur à la matière brute qui tient de lui-même le mouvement et qui peut le communiquer. Ce principe des évolutions régulières et des mouvements spontanés des corps vivants est ce qu il appelle âme (2).
« Lame, dit-il, est le principe de la génération
de toutes choses (3). »
Mais il y a plusieurs sortes d’âmes. 11 y a des
(1) Voir le Phédon , Œuvres compl., trad. de V. Cousin.
(2) Voir les Lois, livre X.
(3) Ibid.
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âmes divines qui meuvent les astres, et des âmes subalternes poui les créatures inférieures (1). Il y a des âmes impérissables auxquelles appartient l’entendement, et des âmes mortelles telles que celles qui président à la nutrition et à la sensibilité. L’âme nutritive est commune aux plantes et aux animaux ; chez ces derniers, l’âme sensitive vient s’ajouter à l’âme nutritive ; et l’homme rassemble en lui ces trois sortes d âmes, l’âme raisonnable, lame nutritive et l’âme sensitive (2).
«Lame gouverne donc, dit Platon, tout ce qui est au ciel, sur la terre et dans la mer par les mouvements qui lui sont propres, et que nous appelons Volonté, Attention, Prévoyance, Délibération,
Jugement Aversion, Amour (3)... » Ce sont là
des propositions difficiles à concilier et qui jettent bien du vague sur cette doctrine ; car, d’une part, Platon distingue l’âme raisonnable, qu’il dit être seule immortelle, du principe de la nutrition et du principe de la sensibilité ; et d’autre part, il accorde à lame nutritive et à l’âme sensitive des qualités qui ne conviennent qu’à un principe intelligent.
Sans être exempte d’ambiguïté, la théorie d’Aristote, qui se rapproche beaucoup de celle de Platon,
(1) Voir le Phédon , Œuvres conipl., trad. de V. Cousin.
(2) Voir le Timée, passim.
(3) Les Lois, livre X.
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est mieux coordonnée et plus nettement exposée.
« L’âme et le corps, dit Aristote, voilà ce qui constitue l’animal : 'h ^u/yi xtxi tq <to> <jm, to &5ov (1). » Selon lui, la matière n est pas seulement inerte, ainsi que Platon le reconnaît, elle est par elle-même indéterminée c’est la forme qui 1 individualise, qui en fait une chose spéciale, un être capable de vivre, c’est-à-dire, de se renouveler sans cesse sans perdre son caractère distinct, et l’agent qui impose à la matière cette forme et qui la maintient malgré le renouvellement incessant des parties, est précisément ce qu il appelle 1 âme.
C’est à l’âme que le corps vivant, en tant que vivant, doit sa réalité, sa perfection, sa durée. L’âme , dit-il, est la cause et le principe du corps vivant; elle en est la forme essentielle , la perfection , Ventèlèchie (2).
Quatre phénomènes, isolés ou réunis, attestent la présence de la vie : la nutrition , la locomotion , la sensibilité , Y intelligence. « Pour affirmer d’un être qu’il vit, il nous suffit qu’il y ait en lui une seule de ces choses (3). »
Dans le phénomène de la nutrition, le corps est évidemment actif : «La nourriture, dit Aristote, est,
(1) Arist., De l’âme, livre II, chap. i.
(2) Arist., Traité de l’âme, traduct. de M. Barthélemy-Saint-H ilaire, livre II, chap. iv, § 3 ; et aussi chap. i et u du livre U.
(3) Ibid., livre II, ch. n, §2.
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en sens, affectée par le corps qu elle nourrit, et le corps ne l’est pas par la nourriture ; de même que l’ouvrier n’est pas affecté par la matière, tandis que la matière l’est par lui (1). » Nous ue contesterons pas à Aristote cette proposition, si contestable, afin de ne pas perdre de vue son raisonnement.
L activité du corps vivant dans le phénomène de la nutrition ne saurait être attribuée à la matière inerte par elle-même. « Des philosophes ont pensé que la nature du feu était la cause absolue de la nutiition et de 1 accroissement... Il est bien possible que le feu y contribue avec d’autres causes, mais il n’est pas exclusivement cause, et c’est bien plutôt lame. L’accroissement du feu s’étend à 1 infini tant qu’il y a du combustible, tandis que dans l’accroissement et la grandeur des corps formés par la nature, il y a une limite et des proportions qui ne sont point dépassées, ce qui ne peut être attribué à 1 action du feu, mais bien à celle de l’âme (2) . »
La chaleur concourt sans doute à la digestion, cai tout, être animé a de la chaleur, « mais ce par quoi l’être est nourri est double, de même qu’est
(1) Arist., Traité de l’âme, traduct. de M. Barlhélemv-Saint- Hilaire, livre II, ch. iv, § 10.
(2) Arist., Ibid., § 8.
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double aussi ce par quoi on gouverne un vaisseau, la main et le gouvernail, l’un moteur et mû tout ensemble, l’autre moteur seulement (1). » Dans le cas présent, la distribution delà nourriture aux différentes parties du corps implique l’intervention d’un moteur prévoyant, et ce moteur n’est autre que l’âme, d’où Aristote conclut que la faculté nutritive est la première et la plus commune des facultés de
Mme (2).
C’est encore à l’âme qu’il rapporte la sensibilité dont les animaux sont doués. 11 voit qu’en vertu de la sensibilité, certains corps affectés par les qualités des corps environnants ont le pouvoir de correspondre à ces impressions ; il en conclut la présence d’un principe actif, centre commun de toutes les sensations, et il dit :
„ Nul être ne sent, à moins qu'il n’ait une ame (3) . »
Une des conséquences de la sensibilité est la locomotion qui sert les appétits et les antipathies de l’être sensible, et la locomotion suppose encore
‘ l’intervention du principe actif (4).
Quant àl’ intelligence qui est à l’égard des choses intelligibles ce que la sensibilité est à l’égard des choses
(,) Aristote, Traité de VSma (trad. Barth.-Saipt-Hltaire), liv. Il,
ch. IV, § 16.
(2) Ibid., §2.
(3) Ibid., § 6.
(4) Ibid.
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tangibles, elle est le plus haut témoignage de la présence de lame, car « le propre de l’âme, dit Aristote, c’est de connaître : rivwcmv <Lu y;?,ç é'<m (1). »
Si l’âme, par ses autres attributs, est la forme même du corps, par l' intelligence elle est la forme des formes (2), l’idée de la forme ; et elle peut aller jusqu'à se penser elle-même (3).
La sensibilité est inséparable du corps, tandis que l’intelligence, dans ce qu’elle a d’essentiel, s’en distingue parfaitement , ayant pour objet l’abstrait et l’absolu, et pour domaine l’infini (4).
L’âme est donc le principe de la nutrition, de la sensibilité, du mouvement et de la pensée (5).
Tout ce qui vit se nourrit, donc tout ce qui vit a une âme; mais tout ce quisenourrit n’apas, au même degré, la sensibilité : les plantes n’ont qu’une sensibilité obtuse ; l’animal seul est doué d’une sensibilité vraie (6) ; et parmi les animaux, très-peu ont le raisonnement et la pensée. Ceux qui ont le raisonnement ont toutes les autres facultés, mais il en est qui ont les facultés inférieures sans avoir le raisonnement (7).
(1) Arist., Traité de l’dme, livre I, ch. x, et livre III, ch. iv, § 2
(2) Ibid., livre III, ch. vu, § 2.
(3) Ibid., ch. iv, § 6.
(4) Ibid., §§ 6, 8.
(3) Ibid., livre II, ch. ii, § 6.
(6) Ibid., § 4.
(7) Ibid., livre II, ch. ni, § 7.
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L’homme seul, dit Aristote, possède l’intelligence spéculative (1). Cependant, la nutrition, selon cette doctrine, doit, aussi bien que l’intelligence, être rapportée à l’âme, et comme on rencontre chez certains êtres la nutrition sans l’intelligence, et que d’un autre côté Aristote ne veut point admettre dans l’âme des parties divisibles et séparables, il reconnaît, comme Platon, plusieurs sortes d’âmes, une âme nutritive, une âme sensitive et une âme raisonnable,accordant à cette dernière les facultés des deux autres, et à elle seule le don de l’immortalité (2).
Telle est la doctrine d’Aristote. Si nous l’avons exposée avec quelque étendue, c’est qu’elle a longtemps fait loi, et que, fortifiée de l’autorité de saint Thomas d’Aquin qui l’a adoptée, elle a régné dans l’École, presque sans contestation, jusqu’au temps de Descartes.
La vie, dit saint Thomas, se manifeste par des opérations diverses (3) ; ces opérations dépendent de la forme de l’être (4); conséquemment, le principe de la vie que nous appelons âme est le principe formel des corps vivants , ce qui fait passer la matière de la puissance à l'acte (5) .
Comme il y a des différences essentielles entre les
(1) Aristote, Traité de l'âme , livre II, ch. III, § 4.
(2) Ibid., §§ 5, 6.
(3) S. Thomæ Aquinæ Summa theologica, quæst. LXXVI, art. î.
(4) Ibid. — (5) Ibid.
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êtres vivants, différences de forme et de fonctions, il faut bien, dit saint Thomas, qu’il y ait une égale différence dans le principe qui les constitue; aussi n’hésite-t-il point à admettre, à l’exemple d’Aristote et de Platon, une âme nutritive , une âme sensitive et une âme intellective (1), établissant que les qualités de l’être inférieur se retrouvent excellemment dans l’être supérieur (2), et qu’ainsi l’âme intellective comprend en elle tout ce qu’il y a dans l’âme sensitive des animaux et dans l’âme nutritive des plantes (3) ; puis il s’applique à démontrer que l’âme intellective et raisonnable est pour l’homme l’unique principe de la vie.
La différence dune chose avec une autre , dit-il, vient de la forme ;or, ce qui distingue l’homme, c’est son caractère raisonnable ; ce caractère d’être raisonnable dépend évidemment de la nature du principe pensant; donc le principe pensant est aussi chez l’homme le principe de la forme (4).
L’âme, dit-il encore, est ce par quoi nous nous nourrissons, ce par quoi nous sentons, ce par quoi nous nous mouvons, comme elle est aussi ce par quoi nous comprenons (5). Il n’y a pas d’autre âme
(1) S. Thomæ Aquinæ Summa theolog., quæsl. LXXVI, § 3.
(2) Ibid., § 5.
(3) Ibid., § 3.
(4) Ibid., § 1.
(3) Ibid.
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dans l’homme que l’âme pensante (1) ; l’âme pensante lui donne ï être dune manière absolue (2), et elle est unie à son corps sans intermédiaire quelconque (3).
Quoique la doctrine de saint Thomas ait reçu la sanction de deuxconciles,de celui de Vienne en 1 2 1 3 , et du dernier concile de Latran, sous Léon X, elle n’est point passée au rang des dogmes : les opinions restent libres à cet égard ; aussi Descartes ne se fait-il nul scrupule de la réfuter.
On se rappelle avec quelle assurance il affirme l'existence de l’âme : il la regarde comme indubitable et beaucoup plus facile à prouver que celle du corps auquel l’âme est actuellement unie ; mais l'âme et le corps étant pour lui essentiellement distincts par leurs attributs et par leur nature, il en tire cette conséquence que l’âme peut exister sans le corps et le corps sans l’âme ; et partant, que l’âme ne saurait être considérée comme le principe de la vie du corps.
« Tout ce que nous expérimentons être en nous, dit Descartes, et que nous voyons aussi pouvoir être en des corps tout à fait inanimés, ne doit être attribué qu’ànotre corpsjet au contraire, tou t cequi est en nous ,
(1) S. Thomæ Aquinæ Summa theolog., quæst. LXXVI, § 3.
(2) Ibid., §4.
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et que nous îiG concevons en aucune façon pouvoir appartenir à un corps, doit être attribué à notre âme.
« Ainsi, à cause que nous ne concevons point que le corps pense en aucune façon, nous avons laison de croire que toutes sortes de pensées qui sont en nous appartiennent à l’âme ; et à cause que nous ne doutons point qu’il y ait des corps inanimés qui se peuvent mouvoir en autant et plus de diverses laçons que les nôtres, et qui ont autant ou plus de chaleur (ce que l’expérience fait voir en la flamme, qui seule a beaucoup plus de chaleur et de mouvement qu aucun de nos membres), nous devons ci oiie que toute la chaleur et tous les mouvements qui sont en nous, en tant qu’ils ne dépendent point de la pensée, n’appartiennent qu’au corps (1). »
L’attribut essentiel et caractéristique de lame, c’est la pensée (2).
L attribut essentiel et caractéristique du corps, c’est l’étendue (3).
L’étendue est divisible; la pensée ne l’est pas (4).
D ailleurs, il suffit que nous puissions concevoir clairement et distinctement une chose sans une autie, pour être assurés que l’une est distincte de 1 autre, et qu elles peuvent exister séparément; or,
(I) Œuvres de Descartes, édit, de V. Cousin, t. IV p .39 art. 111 et iv. ’ '
(2 et 3) Œuvres, t. III, p. 99.
(4) Œuvres, t. I, p. 343.
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nous concevons clairement et distinctement la pensée sans l’étendue, et l’étendue sans la pensée, d’où il résulte que notre corps, dont l’attribut essentiel est l’étendue, peut exister indépendamment de notre âme dont l’attribut est la pensée, et que l’âme n’est point nécessaire à l’existence de notre corps (1).
De ce que le corps est privé de mouvement et de chaleur lorsque l’ame 1 a abandonné, on s est imaginé, dit Descartes, que notre chaleur naturelle et tous les mouvements de nos corps dépendent de l'âme , au lieu que l'on devait penser au contraire que l'âme ne s'absente , lorsqu'on meurt , qu'à cause que cette chaleur cesse , et que les organes qui servent à mouvoir
le corps se corrompent (2).
Toute la différence qu’il y a aux yeux de Descartes entre le corps d’un homme vivant et celui d’un homme mort est celle qui existe entre une montre , lorsqu’elle est montée , et quelle a en soi le principe corporel des mouvements pour lesquels elle est instituée , et la même montre , lorsqu'elle est rompue et que le principe de son mouvement cesse d'agir (3) .
Une erreur de logique et l’ignorance de l’anatomie ont pu seules, selon lui, maintenir si longtemps la doctrine de 1 animisme.
« Parce que nous avons éprouvé, dit-il, dès notre
(1) Œuvres, t. I, p. 331 .
(2) Œuvres, t. IV, p. 40. — (3) Ibid., p. 41.
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enfance, que plusieurs des mouvements du corps obéissaient à la volonté, qui est une des puissances de 1 âme, cela nous a disposés à croire que l âme est le principe de tous ; à quoi aussi a beaucoup contribué l'ignorance de l’anatomie et des mécaniques : car, ne considérant rien que l’extérieur du corps humain, nous ne nous sommes point imaginé qu’il y eût en lui assez d’organes ou de ressorts pour se mouvoir de soi-même en tant de diverses façons que nous voyons qu’il se meut ; et cette erreur a été confirmée de ce que nous avons jugé que les corps morts avaient les mêmes organes que les vivants, sans qu’il leur manquât rien autre chose que lame, et que toutefois il n’y avait en eux aucun mouvement. Au lieu que, lorsque nous tâchons à connaître plus directement notre nature, nous pouvons voir que notre âme, en tant qu’elleest une substance distincte du corps, ne nous est connue que par cela seul qu elle pense, c’est-à-dire qu’elle entend, qu’elle veut, qu elle imagine, qu’elle se ressouvient et qu’elle sent, parce que toutes ces fonctions sont des espèces de pensées; et que, puisque les autres fonctions que quelques-uns lui attribuent, comme de mouvoir le cœur et les artères, de digérer les viandes dans l’estomac, et semblables qui ne contiennent en elles aucune pensée, ne sont que des mouvements corporels, et qu’il est plus ordinaire qu’un corps soit mû
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par un autre corps que non pas qu’il soit mû par une âme, nous avons moins de raison de les attribuer à elle qu’à lui.
« Nous pouvons voir aussi que lorsque quelques parties de notre corps sont oflensées, pai exemple quand un nerf est piqué, cela fait qu’elles n’obéissent plus à notre volonté, ainsi qu’elles avaient de cou- tume, et même que souvent elles ont des mouvements de convulsion qui lui sont contraires, ce qui montie que l’âme ne peut exciter aucun mouvement dans le corps, si ce n’est que tous les organes corporels qui sont requis à ce mouvement soient bien disposés; mais que, tout au contraire, lorsque le corps a tous ses organes disposés à quelque mouvement, il n’a pas besoin de l’âme pour les produire, et que par conséquent tous les mouvements que- nous n’expérimentons point dépendre de notre pensée, ne doivent pas être attribués à l’âme, mais à la seule disposition des organes , et que même les mouvements qu’on nomme volontaires procèdent principalement de cette disposition des organes, puisqu’ils ne peuvent être excités sans elle, quelque volonté quenous ayons, bien que ce soit 1 âme qui les détermine.
« Et encore que tous ces mouvements cessent dans le corps lorsqu’il meurt et que 1 âme le quitte, on ne doit pas inférer de là que c'est elle qui les produit, mais seulement que c’est une même cause
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qui fait que le corps n’est plus propre à les produire, et qui fait aussi que l’âme s’absente de lui (1). »
Descartes explique tous les phénomènes de la vie par les lois de la chimie, de la physique et de la mécanique.
Pour lui, le suc gastrique, qui réduit les aliments en une liqueur homogène, est l’ageut principal delà digestion.
La chaleur, dont le cœur est le foyer, en dilatant le sang, provoque sa sortie du cœur, et par suite les mouvements alternatifs de cet organe et la circulation générale.
Le sang, raréfié par la chaleur, envoie au cerveau une vapeur spiritueuse, les esprits animaux, qui deviennent les agents de la sensibilité et de la motilité. Le cerveau est leur centre; les nerfs sont leurs conducteurs. Ces esprits, mus par l’ébranlement des nerfs, transmettent au cerveau les impressions internes et externes, et du cerveau ils se portent, suivant les impressions reçues, vers les muscles qu’ils font mouvoir en les gonflant.
Quant à la répartition des sucs nourriciers, elle est due, selon Descartes, à la différence de calibre des vaisseaux et à la grandeur de leurs pores qui tamisent le sang à la façon d’un crible, et qui en déposent les divers éléments dans les différentes parties du corps.
(I) Œuvres de Descaries, De la formation du fœtus, Préface.
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La chaleur est, à ses yeux, l’unique principe de la vie (1). Il lui paraît déraisonnable d’en chercher un autre et surtout d’attribuer à l’âme les fonctions de l’organisme; car, dit-il, ces fonctions peuvent être en nous sans que nous y pensions , ni par conséquent que notre âme , dont la nature n est que de penseï , y contribue (2) .
C’est assurément le plus solide argument que l’on puisse faire valoir contre la doctrine de l’animisme. Si l’âme est en effet la forme même du corps et le principe de ses fonctions, comment se fait-il qu’elle ignore absolument la structure des organes qu elle aurait façonnés, et que ces mêmes organes, quelle mettrait en mouvement, puissent fonctionner à son insu ? Comment expliquer, dans ce cas, la lenteur avec laquelle se sont formées nos connaissances anatomiques, et l’époque avancée où le génie, aidé de l’expérience, est parvenu à découvrir que le sang circulait en nous ? Comment cette étrange nouveauté, une fois découverte, a-t-elle rencontré tant de contradicteurs, tant d’incrédules ? On peut en dire autant de toutes les découvertes du même ordre. Comment se fait-il que 1 âme, principe de la vie et cause déterminante de la forme, ne puisse pas pré-
(1) Œuvres de Descartes, édit. deV. Cousin, t. IV, p. 435; I. IX, pp. 347-355; t. X, p. 208.
(2) Œuvres, 1. 1, p. 174.
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venir l’altération des organes, et y porter remède quand elle est accomplie ? D’où vient que nous digérons si mal, quand nous voudrions si bien digérer? D’où vient que tous les efforts de la volonté ne sauraient rendre le mouvement à un membre paralysé? D’où vient enfin que la vie s’éteint en nous malgré nous ?
On n’a pas répondu, on ne répondra jamais d’une manière satisfaisante à ces objections.
Ce que nous disons là est peut-être bien hardi après la publication du beau mémoire de M. F. Bouillier sur la question (1). Personne de notre temps n’a plaidé la cause de l’animisme avec plus de vigueur; mais quelque spécieux que soient les arguments mis en œuvre par M. Bouillier, nous ne croyons pas qu’ils puissent résister à la logique des faits.
« Sans doute, dit M. Bouillier, la conscience ne nous apprend rien sur la structure des organes. J’aurai beau l’interroger, jamais je ne saurai combien il y a de reinsou comment sont faits le cœur et les poumons. L’âme ne connaît directement qu’elle-même ; parla conscience nous ne pouvons pas plus connaître notre propre corps que celui d’un oiseau ou d’un poisson. Mais c est de 1 action de 1 âme, c est de la conscience de cette action qu il s’agit ici, non de la connaissance
(I) De l’unité de l'âme vcnsante et du principe vital, Paris A. Durand, 1 838.
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des organes et delaperceptiondece qui s’y passe (1). »
L’âme n’est pas seulement une chose qui pense , comme le prétend Descartes, elle est aussi xms force, une force vive ; et comment admettre qu une force vive soit unie au corps sans agir incessamment sui lui?
Nous avons la preuve, par les mouvements volontaires, que lame agit sur le corps, et nous voudrions soustraire à son intervention toute-puissante les organes de la vie nutritive?
Si nous n’avons pas conscience de ce travail, s’il s’accomplit à notre insu, c’est uniquement un effet de l’habitude qui en affaiblit en nous la sensation.
D’ailleurs, ajouteM. Bouillier, la conscience est un état, un degré , une perfection de l âme , ce n est pas l'âme elle-même.
«L’âme a existé d’abord sans la conscience; lame, après en avoir joui, peut la perdre, au moins momentanément, sans cesser d’exister. Assurément le moin’était pas encore dans l’embryon, dans le fœtus, dans les premiers développements de 1 être humain ; si le moi n’y était pas, il fallait bien que déjà une
âme y fût pour présider aux origines, à l’arrangement et à la conservation du corps. Non-seulement le moi ne se manifeste pas tout d abord, et n appaiait qu a une époque ultérieure du développement de notre
(I) De l’unité de l’âme pensante et du principe vital, p. 44.
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être, mais après avoir apparu, il peut disparaître, il est sujet à des défaillances de plus ou moins longue durée, comme il arrive pendant certains états d’épilepsie et de léthargie, ou même pendant un sommeil profond (1). »
Tout cela est, en grande partie, vrai ; mais rien de tout cela ne prouve que ce qui pense et veut en nous soit aussi ce qui nous fait vivre, ce qui a formé notre corps, ce qui le conserve.
Quoi que puisse direM. Bouillier, le sentimeutde laconscience est un attribut essentiel et caractéristique de lame personnelle. Lame, nous en convenons, n’est pas seulement une chose qui pense, elle est aussi une force active, mais c’est une force qui se sent et qui se connaît.
Dès que lame est en pleine possession de nousmêmes, et tant que ses rapports avec l’organisme demeurent intacts, sa présence nous est attestée par le sentiment de conscience.
Si ce sentiment ne serait jour que par degrés, s’il suit les défaillances du corps, c’est que dans les deux cas les organes sont comme réduits à eux-mêmes, n étant pas encore propres à la vie intellectuelle et morale, ou ayant cessé de l’être.
Nous ne saurions admettre dans l ame humaine avecM. Bouillier, d’une part des forces inconscientes,
(1) De l’vnité de l’dme cl du ■principe vital, p. 38.
m DU PRINCIPE VITAL.
et de l’autre une activité consciente d’elle-même: il y a là une trop grande opposition, ou plutôt, une
trop grande contradiction.
Les rapports qui existent entre les organes, leur structure si bien appropriée à leurs fonctions, le concours harmonieux de ces fonctions pour 1 entretien de la vie servent précisément de base a l’argumentation des animistes : c’est là, disent-ils, une œuvre d’art à laquelle l’âme • préside cer
tainement.
or je leur répondrai : si l'âme a déployé une industrie merveilleuse dans la formation du corps, si elle l’entretient avec une prévoyance admirable, elle fait preuve en cela de plus d’intelligence et d’habileté quelle n’en montre dans la plupart des opérations que nous lui attribuons, et vous voudriez qu’elle n’eùt point conscience d’un travail si intelligemment conduit ? Nous ne pouvons vous l’accorder.
C’est un effet, dites-vous, de l’habitude qui, en émoussant les sensations, nous empêche de les percevoir.— L’habitude, il est vrai , affaiblit le sentiment des impressions répétées au point que nous n’en avons plus qu’une perception obtuse, mais de la à l’iguorance absolue où nous sommes des secrets de l’organisation et de la vie, il y a bien loin .
Si l’habitude peut nous rendre inattentits a un
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phénomène qui s accomplit sous nos yeux , elle ne nous rend pas incapables de le percevoir, et pour peu que l’attention y soit ramenée, la perception se rétablit; or, vous convenez vous-mêmes que la conscience ne nous apprend rien sur la structure des organes, et que nous ne pouvons pas plus , sans étude, connaître notre corps que celui d'un oiseau ou d'un poisson. Conciliez, si vous le pouvez, cet aveu avec le rôle que vous attribuez à l’âme dans la formation et 1 entretien du corps. Voilà une force intelligente qui fait des merveilles sans le savoir. La contradiction est dans les termes parce que l’opposition est dans les choses.
, Personne ne songe à nier, ni même à contester l’influence de lame sur le corps, et réciproquement celle du corps sur l’âme, du moins sur les manifestations et les dispositions de lame. Qui ne sait que les impressions morales tristes troublent la digestion; que le contentement et la joie la favorisent; que l’indignation, la colère, après avoir un instant ralenti les battements du cœur, les accélèrent bientôt et rendent la circulation plus active ; que la pudeur fait monter le rouge au visage; que par la volonté nous pouvons, jusqu’à un certain point, surmonter la douleur, maîtriser le sentiment de la faim et de la soif, et même retenir quelque temps la vie près de nous échapper? Qui ne sait tout cela? Mais
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aussi qui peut ignorer qu’une mauvaise digestion trouble nos pensées; qu’une circulation du sang trop active ou trop lente s’oppose à leur développement ; que tout ce qui porte atteinte à l’intégrité du cerveau dérange notre esprit; que les passions de lame naissent des stimulations organiques; et que l’extrême faiblesse du corps entraîne l’affaiblissement delà volonté? Personne ne l’ignore; et on en
conclut justement que le principe e a pensée et de
la volonté est intimement uni en nous à 1 organisation et qu’elle est la condition de sa manifestation; mais on ne peut pas en inférer que les fonctions de la vie nutritive soient sous la dépendance de ce principe, car nous sentons au contraire et nous voyons que ces fonctions s’accomplissent indépendamment de notre volonté et sans que nous en ayons connaissance; les modifications, quelquefois profondes , qu’elles subissent sous l’influence morale tiennent à une action réflexe de la sensibilité, nullement à une action directe. Nous vivons et nous mourons, sans notre consentement, par une force supérieure. 11 faut donc chercher ailleurs que dans l’animisme les conditions de notre existence.
Voyons ce que la science, au point où elle est parvenue aujourd’hui, nous apprend à cet égard. Partout où nous rencontrons, à l’air libre, de 1 lui midilé et de la chaleur , nous observons des pheno-
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mènes de végétation, ou, tout au moins, nous découvrons des corpuscules qui se contractent et paraissent s’animer. Si la température s’élève au point d’entraîner la vaporisation de l’eau et la coagulation de l’albumine, ces phénomènes cessent ; de même, si elle s’abaisse au point de déterminer la solidification de tout liquide ; et encore, si l’on place les éléments organiques et les germes dans un milieu entièrement privé d’oxygène. Ainsi, l’absence d’oxygène, le froid excessif, la chaleur extrême, causent la mort des êtres organisés avec plus ou moins de rapidité selon leur degré de résistance. lien est, et en grand nombre, qui, après avoir été soumis à ces diverses épreuves, peuvent, après un laps de temps quelquefois considérable, être rappelés à la vie, et comme ressuscités, par le retour de l’oxygène, de l’humidité et d’une chaleur modérée. Les expériences de Spallanzani (1), renouvelées par Doyère (2), ont mis ces faits hors de doute.
La fructification de la graine, le développement et les évolutions de l’ovule ne peuvent avoir lieu sans l’influence, directe ou indirecte, de l’oxygène
(1) Opuscules de physique animale et végétale, Pavie, 1787, t. II, p. 203 et suiv. Observations et expériences sur quelque animal que 1 observateur peut à son gré faire passer de la mort à la vie.
(2) Annales des sciences naturelles, 2e série, Zoologie, 1842 t. XVIII, p. 5.
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que Lavoisier appelait si justement l’air vital. Ce gaz vient-il à manquer dans le milieu où nous nous trouvons, par un effet de la combustion ou d’une trop grande accumulation d’individus qui l’absorbent, nous éprouvons des angoisses qui vont toujours croissant ; la poitrine se contracte laborieusement, le sang s’altère, la tête s’alourdit, nos idées se troublent, notre intelligence s’évanouit, et nous tombons dans un état comateux qui aboutit infailliblement à la mort, si l’air respirable ne nous est pas rendu à temps.
Et par contre, « lorsqu’on injecte, dit M. Claude Bernard, du sang oxygéné dans les tissus musculaires, nerveux, glandulaires, cérébraux, dont les propriétés vitales sont éteintes ou considérablement amoindries, on voit, sous l’influence de ce liquide oxygéné, chaque tissu reprendre ses propriétés vitales spéciales. Le muscle reprend sa contractilité ; la motricité et la sensibilité reviennent dans les nerfs, et les facultés cérébrales reparaissent dans le cerveau. En injectant par exemple du sang oxygéné par la carotide dans la tête d’un chien décapité, on voit revenir peu à peu non-seulement les propriétés vitales des muscles, des glandes, des nerfs , mais on voit revenir également celles du cerveau ; la tête reprend sa sensibilité, les glandes sécrètent, et l’animal exécute des mouvements de la face et
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des yeux qui paraissent dirigés par la volonté (1). » Qu’est-ce à dire ? Est-ce qu’il résulte de ces faits que l’intelligence , aussi bien que la sensibilité, n’est qu’une propriété de la matière , et que la vie n’est qu’un résultat de l’organisation? Pas le moins du monde. Mais il résulte de ces faits que la fécondation et le développement de l’ovule, la contractilité et la sensibilité des tissus organiques, les manifestations de l’intelligence aussi bien que toutes les manifestations de la vie, tiennent à des conditions physico-chimiques. Voilà tout ce que vous pouvez en inférer; autrement, ce serait confondre les conditions de l’existence avec la cause même de l’existence.
La matière organisée est tout aussi inerte par elle-même que la matière inorganique : l’une et l’autre n’entrent en action que sous l’influence des excitants extérieurs, l’air, l’eau, la chaleur, la lumière, l’électricité. La germination, à l’aide de ces agents, du blé trouvé dans les caisses des momies égyptiennes où il séjournait depuis près de trois mille ans, et la vivification par les mêmes moyens, des rotifères et des tardigrades depuis longtemps desséchés, en sont la preuve éclatante.
« Si l’on voit l’intelligence revenir dans un cer-
(I) Claude Bernard, le Problème de la physiologie , Revue des deux Mondes du 15 décembre 1867.
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veau et dans une physionomie auxquels on rend le sang oxygéné qui leur manquait pour fonctionner, on aurait tort, dit Claude Bernard, d’y voir la preuve que la conscience et 1 intelligence sont dans
l’oxygène du sang ou dans la matière cérébrale
Dès que nous avons reconnu que la matière organisée est dépourvue de spontanéité comme la matière brute, elle ne peut pas plus qu elle avoit conscience des phénomènes quelle présente... Les mécanismes vitaux, en tant que mécanismes , ne diffèrent pas des mécanismes non vitaux... Les uns et les autres sont passifs ; les uns et les autres ne font qu exprimer ou manifester l idee qui les a conçus ou
créés (1). »
La force créatrice se manifeste particulièrement dans la génération des êtres organisés et dans leur mode de conservation.
« Quand on observe l’évolution ou la création d’un être vivant dans l'oeuf, dit encore Claude Beinaid, on voit clairement que son organisation est la conséquence d'une loi organogénique qui préexiste d après une idée préconçue, et qui s est transmise par tiadition organique d'un être à l autre. On pour i ait trouver dans l’étude expérimentale des phénomènes d’histogénèse et d’organisation la justification
(1) Claude Bernard, le Problème de la physiologie, Revue des deux Mondes du la décembre 1807.
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des paroles de Goethe qui compare la nature à un grand artiste (1). C’est qu’en effet la nature et l’artiste semblent procéder de même dans la manifestation de l’idée créatrice de leur œuvre. Nous voyons dans l’évolution apparaître une simple ébauche de l’être avant toute organisation. Les contours du corps et des organes sont d’abord simplement arrêtés, en commençant, bien entendu, par les échafaudages organiques provisoires qui serviront d’appareils fonctionnels temporaires au fœtus. Aucun tissu n’est d’abord distinct ; toute la masse n’est constituée que par des cellules plasmatiques ou embryonnaires ; mais dans ce canevas vital est tracé ledessin idéal d’une organisation encore invisible pour nous , qui a assigné d’avance à chaque partie , à chaque élément, sa place , sa structure et ses propriétés. Là où doivent être des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles, des os, les cellules embryonnaires se changent en globules de sang, en tissus artériels, veineux et osseux. L’organisation ne se réalise pas d’emblée; d’abord vague et seulement ébauchée, elle ne se perfectionne que par des différentiations élémentaires, c’est-à-dire, par un fini dans le détail de plus en plus achevé (2). »
(1) Bien avant Goethe, Aristote a fait cette comparaison et l’a savamment développée dans son traité De la génération des animaux.
(2) Revue des deux Mondes du la décembre 1 867.
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Les mêmes faits amènent M. Longet aux mêmes conclusions :
« S’il est, dit-il, une loi générale de formation, relativement à la succession de développement des diverses parties, s’il est une conclusion de laquelle on ne puisse méconnaître la justesse , c’est que F unité de plan préside toujours et partout à la grande diversité des phénomènes organogêniques.
« Tous les appareils, tous les tissus, tous les organes, se forment du blastoderme (membrane élé-
mentaire) ou des sucs qui le pénètrent, dans le point même où ils doivent servir à l’accomplissement des fonctions transitoires de l’embryon, ou des fonctions permanentes de l’animal parfait. Aucune de ces parties ne semble provenir d’une autre ; elles paraissent:, pour ainsi dire , indépendantes ; mais elles tendent en réalité vers un but commun , et Ton ne tarde pas à les voir se raccorder entre elles, suivant les fins d’une sorte de prévision ordonnatrice aussi admirable que mystérieuse ( 1 ) . »
Si les premières manifestations de la vie semblent indiquer clairement l’intervention d’une force intentionnelle et active, il n’est guère possible de méconnaître une pareille intervention dans l’entretien de la vie et dans le maintien de la forme typique, malgré l’instabilité de la matière et ses perpétuelles
(I) Traité de physiologie, par F. A. Longet, 2e édit., t. Il, p. 8lJ8.
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mutations sous l’empire des influences cosmiques.
« Dans les corps vivants, dit G. Cuvier, aucune molécule ne reste en place; toutes entrent et sortent successivement : la vie est un tourbillon continuel, dont la direction, toute compliquée qu’elle est, demeure constante, ainsi que l’espèce des molécules qui y sont entraînées, mais non les molécules individuelles elles-mêmes ; au contraire, la matière actuelle du corps vivant n’y sera bientôt plus, et cependant elle est dépositaire de la force qui contraindra la matière future à marcher dans le même sens qu elle. Ainsi, la forme de ces corps leur est plus essentielle que leur matière , puisque celleci change sans cesse , tandis que l’autre se conserve (1). »
La cause delà vie est visiblement dans cette force organisatrice et conservatrice. Quelle est celte force? d’où vient-elle? quelle est sa nature? C’est ce qu’il nous est interdit de savoir, et qu’il serait aussi inutile que téméraire de rechercher.
Lorsque Barthez a rapporté les phénomènes de la vie à un principe autre que l’âme pensante, il a fait preuve d’une grande sagacité; et lorsqu’il s’est refusé à déterminer la nature de ce principe, il a fait preuve de sagesse; mais du moment qu’il l’a indivi-
(I) G. Cuvier, Rapports historiques sur les progrès des sciences naturelles.
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dualisé et qu’il a voulu le mettre en action, il a perdu tous ses avantages et il a encouru le reproche d’une systématisation conjecturale.
On ne peut pourtant pas exclure de la physiologie la question de savoir si la vie est ou n’est pas un résultat de l'organisation. Les faits bien observés doivent donner sur ce point une réponse positive; et il nous semble que nous trouvons cette réponse dans le livre du docteur Bouchut, intitulé : La vie et ses attributs(1). M. Bouchut suit attentivement tous les phénomènes de la vie, depuis l’éclosion de la graine et les évolutions de l’ovule jusqu’au complet développement de l’être organisé : il voit la plante s’approprier la matière inorganique et la transformer en tissus organisés ; des végétaux d’espèces différentes fermer, croître et produire des combinaisons particulières dans le même sol et sous 1 influence des mêmes matériaux nutritifs, et il se dit : « La conclusion à tirer de ces faits est que la vie est une force qui pousse la matière à des formes et à des combinaisons nouvelles différentes de ses propriétés ordinaires (2). »
Tout ce qu’il observe dans le règne animal le conduit aux mêmes inductions. Les molécules dont se compose le germe fécondé entrent en mouvement,
(1) Paris, J. B. Buillèrc et (ils, 1802. Un vol. in-12.
(2) Page 240.
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et viennent, pour ainsi dire d’elles-mêmes et sans aucun agent visible d’impulsion, se grouper, se combiner, dans un ordre merveilleux pour formelles organes. Ces organes de composition et de structure différentes naissent au sein d’un liquide homogène ; d’abord isolés, ils sont peu à peu unis les uns aux autres, dans une dépendance mutuelle, pour l’harmonie de l’ensemble. Les os du squelette prennent et conservent des formes différentes en rapport avec leurs fonctions respectives; et chaque tissu, une fois formé, puise dans le sang les éléments propres à son entretien et à sa rénovation, absolument comme les animaux choisissent leur nourriture. Si c’est là du hasard, il faut convenir qu’il ne saurait être plus ingénieux.
Reconnaissons, au contraire, avec M. Bouchut, que « tout dans la forme des êtres vivants, dans l’agencement des organes de la vie, dans l’exercice de leurs fonctions, révèle la présence d’une force dirigeante, et une disposition rationnelle pour le jeu de cette force en vue d’une fin préconçue, qui est la conservation des espèces végétales ou animales à travers les mutations des individus (1). »
Comment faire de la vie un résultat de l’organisation, puisque la vie se manifeste avant l’organisme,
(I) La Vie et ses attributions, p. 10.
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puisqu’elle transforme dans le règne végétal la matière brute en matière organique ?
« Sans doute, dit M. Bouchut, la sensibilité, la contractilité, l’hématose, l’excrétivité, etc., sont des propriétés d’organisation inhérentes à la structure du système nerveux, fibro-musculaire, excréteur, etc. Mais ces propriétés qui aident à la vie ne sont pas la vie; créées par elle, ce sont des propriétés organiques qu’elle forme à son usage et qui ne se réveillent que très-longtemps après sa première manifestation ovulaire. Elles sont, par leur importance et par la date de leur apparition, des propriétés secondaires. Inhérentes à la structure organique, ce sont des forces intérieures que l’on ne peut concevoir sans la substance des organes où elles se développent, mais leur ensemble obéit à une influence supérieure. Une de ces propriétés organiques ne fait pas la vie ; il en faut plusieurs ; et dans cette agrégation où l’on voit que chaque propriété dépend de son organe, on ne comprend plus, et il serait impossible d’établir sans hypothèse que l’une de ces propriétés fasse l’autre, en règle l’exercice, et réciproquement, de manière à rendre possible l’accomplissement des phénomènes de la vie. Cela ne ressort pas logiquement de la configuration anatomique des êtres. S’il est évident que les propriétés organiques sont la conséquence de la structure des organes, il
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n’en est pas de même de la force ou de la pensée qui les assemble et les harmonise en vue d’un but commun. C’est un non-sens de le croire Les pro-
priétés organiques de la locomotive ne font pas la locomotion, et sans l’ingénieur qui crée l’appareil et le construit, qui en dirige l’action vers un but déterminé, il n’y aurait là qu’une machine inerte prête à faire explosion et à porter la mort autour d’elle (1). » Rappelons-nous d’ailleurs , et ceci nous parait décisif, que si tous les êtres vivants sentent, respirent, se nourrissent et se reproduisent, il s’en faut de beaucoup que ces fonctions essentielles s’accomplissent chez tous par des organes semblables. L’absence de système nerveux n’entraîne pas pour tous les êtres organisés l'absence de sensibilité, témoin les végétaux et certains animaux inférieurs ; tous respirent, mais par combien d’organes différents, depuis la plante jusqu’au mammifère! L’insecte respire par des trachées , le poisson par des branchies. Il en est de même de la nutrition : s’accomplit-elle par les mêmes voies et par de semblables moyens chez le végétal et chez l’animal ! Et parmi les animaux, son mode d’accomplissement n’offre-t-il point de notables différences ?
« Aux derniers degrés de l’échelle animale, dit M. de Quatrefages, on ne trouve plus d’organes dis— (1) La Vie et ses attributions , p. 293.