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IV

Les progrès de la zoologie, au seizième siècle, ne furent pas moins sensibles que ceux de la botanique, mais nous ne pourrions les suivre sans trop nous écarter de notre sujet principal. Qu’il nous soit permis seulement de rappeler les noms de Belon, de Salviani, de Rondelet, de Gesner et d’Aldrovande.

Le premier d’entre les modernes, Belon a parlé des oiseaux d’après ses propres observations avec

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une grâce naïve et une remarquable précision. Salviani et Rondelet nous ont appris à connaître la population des mers et celle des rivières en joignant à leurs descriptions des figures exactement dessinées sur nature. Quant à Gessner et à Aldrovande, ce sont des encyclopédistes qui nous confondent par détendue de leurs connaissances. L 'Histoire des animaux de Gessner, dont le premier volume parut en 1551, est un ouvrage capital où l’on trouve une première tentative de classification zoologique. Les naturalistes qui ont suivi en ont tous profité, et plusieurs en ont tiré des notions curieuses dont ils n’indiquent pas même la source.

L institut de Bologne conserve précieusement vingt volumes de figures d’animaux recueillies par Aldrovande, et une masse énorme de manuscrits d’où on a tiré les quatorze volumes in-folio qui composent ses œuvres.

En facilitant ainsi par leurs travaux l’étude comparative des êtres, ces grands naturalistes de la.renaissance, tous médecins, ont puissamment contribué à la rénovation, au perfectionnement et aux progrès de l’anatomie qui doit particulièrement attirer notre attention comme base de la physiologie et de la médecine.

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Les Grecs, nos maîtres en tout, n’ont point négligé l’anatomie. La perfection à laquelle la statuaire est parvenue chez eux le ferait supposer, lors même que les écrits d’Hippocrate, ceux d’Aristote et de Galien ne l’attes teraient pas ; mais leurs artistes n’étudiaient que l’anatomie des formes, et les philosophes ou les médecins qui voulaient connaître plus profondément la structure de nos organes ne pouvaient guère en juger que par celle des autres animaux, le respect accordé à nos dépouilles mortelles et l’usage de l’incinération des corps s’opposant à une étude directe; et de là, d’inévitables erreurs et de fausses applications. Néanmoins, la science commençait à se constituer lorsqu’elle fut pour longtemps interrompue dans son cours progressif par la perturbation], que jeta dans le monde la chute de l’Empire romain.

11 faut arriver jusqu’au quatorzième siècle pour rencontrer chez les modernes un traité un peu complet d’anatomie. Ce traité est dû à Mondini, professeur à l’Université de Bologne. 11 est en grande partie calqué sur les descriptions des anciens. Cependant, Mondini avait disséqué par lui-même deux cadavres humains, et cet avantage, tout à fait

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exceptionnel à une époque où il fallait pour cela obtenir l’autorisation de la cour de Rome, lui permit de donner à son travail un certain air de nouveauté. Pendant plus de deux siècles, les médecins n’ont pas eu d’autre guide. Ce livre était obligatoire dans l’enseignement; il était défendu aux professeurs de s’en écarter, et on aurait ainsi perpétué indéfiniment les erreurs qu’il contenait, si l’esprit d’indépendance et de curiosité qui s’éveilla vers la fin du quinzième siècle n'eût été plus fort que les règlements.

L’innovation vint de l’Italie. Zerbis, professeur à Padoue ; Achillini et Bérenger de Carpi, professeurs à Bologne, en donnèrent le signal et l’exemple, bien qu’ils n’aient été, suitout les deux premiers, que les libres commentateurs de Mondini.

Zerbis publia en 1 502 un ouvrage, Liber anatomiœ corporis humani , qui marque déjà un progrès, et ce progrès devient plus sensible dans les écrits d’Achiliini parce qu’il a plus observé par lui-même. Nous devons à Achillini la découverte des nerfs de la quatrième paire et des notions nouvelles sur la structure du cerveau et sur celle de l’appareil auditif. Quant à Bérenger de Carpi, il est certainement le plus considérable des trois, et ce n’est pas sans raison que Descaries l’appelle le restaurateur de l’anatomie. S’il faut en croire ses biographes, il aurait

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disséqué plus de cent cadavres humains; c’est probablement une exagération, mais ce qui est incontestable, c’est qu’il s’est trouvé en état de relever un grand nombre d’erreurs commises par Galien, et qu’il a fait autant d’additions que de corrections à Y Anatomie de Mondini dans ses Commentaires publiés à Bologne en 1521. Sept ans auparavant, en 1514, Bérenger avait déjà publié un ouvrage élémentaire intitulé: Isagogœ brèves per lucidœ et uberrimœ in anatomiam corporis humani , où pour la première fois dans un ouvrage de ce genre on voyait des figures jointes au texte, ce qui n’était pas sans importance à une époque où on avait encore si peu de facilités pour les dissections.

Le mouvement imprimé par l’Italie aux arts et aux sciences gagnait de proche en proche. Les Allemands et les Français, dont le livre de Mondini avait fait l’éducation en matière d’anatomie, devenaient des maîtres à leur tour. En 1525, un digne émule de Michel-Ange, Albert Durer, peintre graveur de Nuremberg, publia un traité d’anatomie pittoresque sous ce titre : De symetriâ partium corporis humani ; et c’est aussi un Allemand dont nous avons changé le nom de Gonther en celui de Gonthier, qui, venu en France au commencement de ce siècle, donnapar son enseignement aux études anatomiques une impulsion toute nouvelle.

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Gonthier démontrait l’anatomie plus souvent sur des corps d’animaux que sur des corps d’hommes, et il ne disséquait pas de ses propres mains. Il confiait ce soin à des barbiers ou à ceux de ses élèves qui se faisaient remarquer par leur intelligence et leur zèle, ce qui nous explique comment les élèves ont bientôt dépassé le maître. Un de ceux qui profitèrent le mieux de ses leçons fut Jacques Dubois, plus connu sous le nom latin de Sylvius. La carrière de Sylvius a été longue et bien remplie. Il n’a été nommé professeur au collège royal, aujourd’hui le collège de France, que vers la fin de sa vie en 1550 (1); mais depuis longtemps il faisait à Paris des cours particuliers qui attiraient la foule. On dit même qu’il avait plus d’auditeurs que l'illustre Fernel, son contemporain, dont l’éloquence professorale est pourtant restée célèbre.

Sylvius substitua, autant qu’il lui fut possible, la dissection des corps humains à celle des animaux; et, pour suivre plus aisément sur le cadavre le trajet des vaisseaux sanguins, il eut l’heureuse idée de les distendre par des injections, procédé qui n’a pas peu contribué aux progrès de l’anatomie. Il a donné un nom aux muscles qui jusque-là étaient désignés par ordre numérique, et il en a décrit plusieurs qui avaient échappé à la perspicacité de ses devanciers.

0) Sylvius mourut ù Paris en 155o.

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Nous lui devons aussi des remarques importantes sur la structure du foie et sur celle du péritoine, et de premiers aperçus sur les valvules du cœur et sur celles des veines qui commençaient à attirer l’attention. Malheureusement, une admiration outrée pour le génie des anciens et l’entêtement où il était de leur infaillibilité l’ont souvent détourné de la vérité. Si le témoignage de ses sens venait contrarier l’enseignement de Galien, plutôt que d’admettre que celui-ci avait pu se tromper, il se persuadait que ce qu’il voyait était une anomalie ou un effet de la dégénérescence de notre espèce; et, tandis que l’activité de son esprit et son aptitude à l’observation l’appelaient à élargir le cercle de la science, il le tenait étroitement fermé.

Plus de génie inspira à Yésale plus de hardiesse. André Yésale était né à Bruxelles en 151 4. Il avait, en quelque sorte, sucé avec le lait le goût des sciences médicales; sonpère était pharmacien, etses ancêtres avaient exercé la médecine à Wesel, d’où lui venait son nom. L’élude des lettres grecques et latines lui ouvrit les écrits d’Hippocrate, d’Aristote et de Galien. En remontant aux sources, il s’aperçut que les anciens avaient été mal interprétés ou servilement copiés, et il comprit pourquoi la médecine, faute de recherches nouvelles et d’observations directes, non-seulement n’avait pas fait de progrès, mais était

même déchue de l’état où les anciens l’avaient laissée.

Elle semblait pourtant renaître depuis quelques années, et relever la tête , selon l’expression même de Vésale, du sein des profondes ténèbres où elle avait été connue ensevelie (1). L’émulation du jeune étudiant fut excitée par l’éclat plus vif de jour en jour que répandaient les écoles de Pise, de Padoue, de Bologne, de Montpellier et de Paris. Vésale nous le dit dans la belle préface de son Anatomie qu’il adresse sous forme d’épître dédicatoireàl’empereurCharles- Quint, et où, après avoir tracé en quelques lignes l’esquisse des origines et des progrès de la médecine, il expose les motifs qui l’ont déterminé à reprendre de fond en comble l’étude abandonnée de l’anatomie.

« Provoqué, dit-il, par l’exemple de tant d’hommes illustres qui apportent à l’envi leur tribut à la science, et ne voulant pas rester seul dans la torpeur, ne solus torpescerem, et déchoir de la réputation que mes ancêtres se sont acquise comme médecins, j’ai pensé qu’il fallait retirer de l’abîme, cib inferni.s revocandum, cette branche de la philosophie naturelle, et faire en sorte que nos travaux, s’ils n’égalaient pas ceux des maîtres, ne fussent pas in-

(l) lia reviviscere, atquc ô profundissimis tenebris capul suum erigere cœpisse. (De humant corporis fabricâ, Præfatio.)

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dignes d'en être rapprochés, afin que, dans ce siècle de rénovation universelle, l’anatomie eût la place qu’elle mérite d’avoir (1). »

Animé de ce désir, il se rendit à Paris où Gonthier commençait à céder la place à Sylvius. Il suivit leurs leçons, sans en être pleinement satisfait. Il y sentait un grand vide caché sous le luxe des paroles, et il ne tarda pas à comprendre qu’il avancerait peu dans la connaissance de l’anatomie, s’il s’en tenait aux démonstrations superficielles que les barbiers faisaient, en présence du professeur, dans les séances publiques. Il résolut dès lors de mettre lui-même la main à l’œuvre, et le fait suivant nous prouvera s’il eut raison , et ce qu’était l'enseignement pratique dans cette école qui néanmoins pouvait être considérée comme un des berceaux de la médecine renaissante.

Yésale avait à peine disséqué en son particulier quelques animaux, lorsque, assistant pour la troisième fois de sa vie à une leçon publique où, selon l’usage, il n’était question que des viscères, le professeur qui avait remarqué son application à l’étude l’invita à faire lui-même la démonstration ; et il s’en tira si bien , ses dissections furent si minutieuses et si exactes, ses observations si justes et si neuves, qu’il laissa l’auditoire surpris et charmé.

(1) De hume ni corporis fabricâ Prœfatiu.

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Ce succès, comme on peut se l’imaginer, ne fit qu’accroître son ardeur. Il recherchait partout des sujets d’étude et ne se laissait rebuter par aucune difficulté. On le voyait souvent errer dans le charnier des innocents pour y recueillir des pièces anatomiques, et il allait à la butte Mont faucon épier, jusque sous les fourches patibulaires, lemomeutoù, sans trop de péril, il pourrait enlever le corps de quelque supplicié.

Tant d’efforts ne furent pas infructueux : à vingtdeux ans, Vésale avait déjà fait des découvertes en anatomie (1) ; et simple élève, il enseignait déjà avec autorité, car les conférences où il exposait à ses condisciples ce qu’il savait étaient aussi suivies que les cours les plus fréquentés.

C’est un honneur et un bonheur pour l’école de Paris d’avoir vu les débuts d’un tel homme. 11 a donné à cette école une impulsion dont elle se ressent encore; il a contribué à développer chez elle ce goût des études pratiques qui depuis longtemps la distingue et qui finalement l’a élevée au rang supérieur qu’elle occupe aujourd’hui. Yésale fait pressentir Bicliat : il y a dans le caractère et le génie de ces deux hommes de singuliers rapports : même ardeur à l’étude, même destinée. L’un a fondé l’anatomie descriptive, et l’autre, l’anatomie générale.

(1) Il avait découvert les vaisseaux spermaliques.

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Tous deux sont morts prématurément victimes de leur zèle.

Vésale ne fit pourtant pas un bien long séjour à Paris. La guerre qui éclata entre Charles-Quint et François 1er l’obligea à regagner Bruxelles. L’empereur y tenait son quartier général; il avait pour pharmacien le père de Vésale; celui-ci mit sous ses yeux des dessins qu’André avait exécutés pour fixer ses souvenirs et faciliter ses démonstrations ; Charles-Quint les examina avec le plus vif intérêt, se fit donner des explications par le jeune anatomiste lui-même, et conçut dès lors une haute idée de sa capacité et de ses talents, si bien que, peu de temps après, il le nomma chirurgien en chef de ses armées et l'enmena avec lui en Picardie et en Provence.

La guerre terminée, Vésale, qui participait de la mobilité de son siècle, et que la docte et brillante Italie attirait à elle, demanda à l’empereur et obtint de lui l’autorisation d’aller dans les Étals de Venise poursuivre ses études.

Venise était alors un des principaux foyers de la civilisation : elle semblait avoir attiré à elle le génie de la Grèce. L’architecture, la peinture et les lettres yfie urissaient à l’envi. Les artistes qui l’embellissaient de leurs chefs-d’œuvre, pour donner plus de correction à leur dessin, étudiaient assidûment l’anatomie. Vésale se lia avec eux, particulièrement

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avecleTilien qui paraît l’avoir beaucoup aic!6 dans l’exécution des planches anatomiques qu’il préparait depuis plusieurs années.

La réputation toujours croissante de Vésale inspira au gouvernement de Venise le désir de le fixer au sein de la république. Il fut nommé professeur de chirurgie et d’anatomie à l’école de Padoue, école fameuse alors entre toutes.

Il nous apprend qu’il y enseignait déjà depuis cinq ans lorsqu’il termina, en 1 542, 1 ouvrage qui 1 a immortalisé: De humani corporis fabricâ. Cet ouvrage est le point de départ de l’anatomie moderne ; il convient que nous nous y arrêtions un moment.

Il fut imprimé à Bâle où Vésale avait pour ami un habile et savant typographe, Jean Oporino, qui se chargea de l’entreprise. Nous lui devons un magnifique volume où la main-d’œuvre, le papier, les caractères, les figures répondent à l’excellence du fond .

Jusque-là, Galien régnait souverainement dans la science : son témoignage faisait loi. Vésale démontre dans son livre que ce témoignage, quelque imposant qu’il soit, ne saurait être accepté sans réserve, attendu que Galien juge presque exclusivement de l’organisation humaine par celle des animaux, surtout par celle du singe, et qu’il conclut sans cesse de l’une à l’autre. Cela est si vrai, dit Vésale, que de tant de différences qui distinguent le corps de l'homme de

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celui du singe, Galien n en aperçoit pas d’autre que celle qui existe dans la conformation des doigts et la flexion du genou , ce qui certainement ne lui serait pas arrivé s'il eût disséqué des corps humains.

Chez la plupart des mammifères, la mâchoire est composée de trois segments; et Galien, qui a vu cela, attribue à l’homme la même conformation. Yésale met les disciples de Galien au défi de lui montrer aucune trace de suture chez l’homme entre la racine des dents incisives et celle des canines, et il affirme que l’os intermaxillaire n’existe pas dans notre espèce (1).

De même, Galien ayant vu sur l’éléphant, dans la cloison des ventricules du cœur, un petit os en forme de lyre, on répétait d’après lui que le cœur de l’homme est muni d’un os que l’on appelait l’os incorruptible. Vésale a fait justice de celle assertion (2). Il amontréaussiqu’iln’existepas de communication, comme le croyaient les anciens, entre le cerveau et les fosses nasales, et il a fait voir que les descriptions tracées par Galien du sternum et du sacrum de l’homme convenaient mieux aux animaux secondaires ; et, à chaque page de son livre, il indique de semblables désaccords. On peut même l’acc user de quelque préoccupation à cet égard, bien que ce fût

(1) De humani corporis fabricà , lib. I, c. îx-x.

(2) Ibid., c. xx.

à son insu, car au fond il avait de l’admiration pour Galien, et, quand son opinion lui paraissait conforme aux faits, il se rangeait volontiers de son côté contre ses adversaires. C’est ce qui se voit dans la question de l’origine des nerfs où il prend parti pour Galien contre les disciples d’Aristote qui, sur la parole du maître, faisaient dériver les nerfs du cœur. Vésale prouve aisément à quiconque ne repousse pas l’évidence, suis oculis /idem non derogans, que les nerfs proviennent tous du cerveau et de la moelle épinière, de la substance même du cerveau et de celle de la moelle, non de leurs enveloppes , comme quelques-uns l’ont cru. Ces enveloppes, dit-il, accompagnent, revêtent les nerfs, mais n’en forment pas le corps; et, quoiqu’il envisage les nerfs comme les conducteurs des esprits animaux, il n’admet pas, avec les anatomistes ses contemporains, qu’ils soient creux : il les voit tels qu’ils sont, cylindriques , allongés , sans cavité appréciable ; ajoutant à cela une remarque pleine d’intérêt, c’est que leur consistance varie comme leur destination. Ceux qui vont animer les organes des sens, tels que les nerfs olfactifs de la première paire, les nerfs optiques etles nerfs acoustiques, sont en effet plus mous et d’une texture moins dense que les nerfs qui président aux mouvements (1).

Il n’est pas, je le sais, dans l’esprit de la physio-

(1) De corporis humani fabricd lib. IV, c. i, 2e edit.

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logie moderne d’expliquer, avec Vésale, cette différence d’organisation par la différence de destination. Nous avons une juste appréhension des erreurs où peut conduire une trop grande préoccupation des causes finales , mais il ne faut pourtant pas que la crainte d’attribuer à la nature les vues de notre esprit, nous empêche de reconnaître les rapports d’appropriation qui existent entre l’organe et la fonction. Ainsi, dans le cas actuel, il est évident que la consistance moindre des nerfs sensitifs doit les rendre plus accessibles aux impressions, ce qui est tout à fait conforme aux besoins de l’économie.

Pour Vésnle, le cerveau est le foyer de l’esprit animal, animalem spiritum; comme le cœur est le foyer de l’esprit vital, vitalem spiritum ; et les nerfs, semblables à des ruisseaux, tanquam rivuli , portent à toutes les parties du corps l’esprit animal, de même que les artères qui se dégagent du cœur portent partout l’esprit vital.

Vous remarquerez que Vésale ne dit pas les esprits animaux, les esprits vitaux, comme on dira plus tard. Il dit simplement Y esprit animal , Y esprit vital; il subtilise moins là-dessus qu’on ne l’a fait vers la fin du seizième siècle et dans tout le dixseptième.

Si le livre que Vésale consacre dans son Anato-

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mie au système nerveux est d’un haut intérêt, celui où il traite de la structure du cœur, le sixième est encore plus digne d’attention, car il nous prépare à la découverte de la circulation du sang.

Dans ce livre, Vésale décrit à merveille la disposition et le jeu des valvules du cœur. Il déclare que, selon toute probabilité, ces valvules ont pour effet d’empêcher le retour sur eux-mêmes des matériaux de la vie, materierum regur gitationibus {quantum conjectura assequimur ) prœfectœ.

II voit très-bien que les valvules placées à l’orifice de la veine cave sont disposées de manière à laisser affluer le sang au cœur dans la diastole, et à empêcher son retour dans la veine lorsque le cœur se contracte; et, après avoir fait observer que le ventricule droit, en se contractant, chasse le sang dans l’artère pulmonaire, et que les valvules dont l’orifice de ce vaisseau est muni se distendent en sens contraire du cœur, de manière à empêcher le retour du sang dans ce viscère, sanguinem in cor refluere prohibent; il ajoute, par déférence pour la doctrine de Galien, que le ventricule droit ne se vide pas si complètement dans la systole qu’il ne puisse passer une partie du sang qui y était contenu, à travers les pores de la cloison commune; mais bientôt il se reprend et déclare que, s'il dit cela, c’est uniquement pour conformer son langage à

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l’enseignement de l’école et pour ne pas paraître lever l’étendard de la révolte contre Galien, et parce qu’il ne conviendrait pas d’enseigner légèrement aux étudiants que la cloison des ventricules est d’une texture dense et compacte, mais que, pour lui, bien qu’il ait présent à l'esprit le mode de l’absorption des veines à la surface des intestins , il ne voit pas comment une seule goutte de sang pourrait passer à travers la cloison des ventricules (1).

En établissant ainsi, contre l’opinion de Galien, l’imperforation de cette cloison, Yésale donnait le secret de la circulation pulmonaire, surtout si l’on voulait bien tenir compte de ce qu’il avait dit de la disposition et du jeu des valvules du cœur; et les communications qu’il avait indiquées entre les artères et les veines pouvaient même faire soupçonner la grande circulation, si le préjugé contraire eût été moins invétéré. Ce préjugé l’aveugla tout le premier, car il n’admit qu’un flux et reflux du sang dans les veines et dans les artères, per venas arteriasque mutuos materierum fluxus et refluxus esse (2). Ce qui n’empêclie pas qu’il ne soit encore un des grands novateurs du seizième siècle par la réforme radicale qu’il a introduite dans l’anatomie, et cela à l’âge de vingt-huit ans.

Il avait en effet à peine atteint cet âge lorsqu il

(1) Ouvr. cit., liv. Vf, ch. xv. — (2) Ibidem.

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terminait la préface du de Fabricâ dont l’élégante latinité était le moindre mérite. Les planches, gravées sur bois, qui accompagnent et éclairent le texte de cet ouvrage ont été faites pour la plupart, à ce que l’on croit, sur les dessins du Titien. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elles ont un caractère et un relief que l’on chercherait vainement dans les planches anatomiques exécutées depuis avec tant de précision.

Tout était donc nouveau dans ce livre, la forme et le fond : il ne pouvait manquer de provoquer de vives oppositions. La vérité ne se produit jamais dans le monde sans être contestée, non pas seulement par l’ignorance, mais même par des esprits d ailleurs clairvoyants. L’envie ou la paresse en est la cause. Nous sommes irrités qu’un autre ait la prétention de voir mieux et plus loin que nous; nous avons de la peine à nous persuader que ce qui nous a longtemps paru vrai ne le soit pas ; et si ce n’est l’envie qui nous fait penser et parler de la sorte, c’est la force de l’habitude; mais ces contestations, ces dénégations, loin d’empêcher le triomphe définitif de la vérité, y contribuent et l’affermissent.

Sylvius, qui avait été, après Gonthier, le maître de Vésale, fut un des premiers à l’accuser de vouloir substituer ses visions à l’autorité de Galien et à

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renseignement traditionnel de l’école. Fallope luimême, cet habile et sage anatomiste, joignit sa voix, mais en gardant plus de mesure, à celle de Sylvius, et de toutes parts il s’éleva des réclamations contre Vésale.

Il y répondit indirectement en 1546 dans un ouvrage sur le quinquina, de Radice chinœ , où, par un continuel parallèle entre l’homme et les animaux, il prouve de nouveau que les descriptions anatomiques de Galien conviennent surtout à ces derniers et n'ont point été faites sur le corps même de l’homme.

Les attaques dont le de Fabricâ étaient l’objet constant ne nuisirent point à Vésale dans l’esprit de Charles-Quint. Ce grand homme savait de reste que le propre de toutes les œuvres originales est de susciter de pareils débats. 11 rappela Vésale auprès de lui, en Espagne, et le nomma son premier médecin. Il en remplissait les fonctions lorsqu’il fit paraître à Bâle, toujours parles soins de son ami Oporino, la seconde édition de son Anatomie à laquelle il n’apporta presque aucun changement. C’était en 1555, l’année même où Charles V abdiqua en faveur de son fils Philippe II. Celui-ci, moins ami des sciences et des arts que son père, honora pourtant Vésale de sa confiance et le maintint à son poste de premier médecin de la cour. Il ne fut pas pour cela à l’abri delà critique. Fallope, qui l’avait remplacé

à Padoue dans la chaire d’anatomie et de chirurgie et qui rendait pleinement hommage à son génie et à l’importance de ses travaux, crut devoir à la vérité de déclarer que Vésale n’avait pas toujours raison contre Galien et qu’il s’était plus d’une fois trompé. Il en donna la preuve dans un ouvrage intitulé Observation.es anatomicœ (1561), qui mérite une place distinguée parmi les monuments scientifiques du siècle.

Vésale sentit qu’il ne pouvait pas laisser sans réponse des critiques d’un tel poids, et il fit, sur-lechamp, l’Examen des Observations anatomiques, Anatomicarum Observationum Fallopii Examen (1561). Mais, soit que ses convictions fussent ébranlées sur quelques points controversés, soit que les pièces justificatives lui aient manqué, et qu’il n’ait pas pu, comme on le dit, se procurer seulement un crâne à Madrid, sa réponse n’est point à la hauteur de ses précédents écrits. Il y signale pourtant quelques découvertes qui avaient été faites depuis la publication de son Anatomie, entre autres , la découverte de l’étrier de l’oreille par Ingrassias.

La passion de l’anatomie dont Vésale était possédé dès sa jeunesse finit par causer sa perte. Un gentilhomme auquel il donnait des soins étant mort, il voulut faire son autopsie devant témoins. Comme il pénétrait dans le thorax, le cœur, par un effet mé-

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canique, parut tressaillir; on cria au meurtre; l’inquisition s’empara de l’affaire ; et Yésale, pour sauver sa vie, dut entreprendre un pèlerinage en terre sainte. Il était encore à Jérusalem lorsque le sénat de Venise lui offrit la chaire qu’il avait déjà si glorieusement occupée à Padoue, et qui était devenue vacante par la mort prématurée de Fallope (1563). Tout disposé à répondre à cette offre, il s’embarqua pour l’Italie, mais il ne devait plus la revoir. Le vaisseau qui le portait échoua sur les côtes de l’île de Zante. Ce ne fut qu’à grand’peine qu’il parvint à gagner la terre, et encore, se trouvant loin de toute habitation, il mourut bientôt épuisé de fatigue et de faim dans la cinquantième année de son âge (1564).

Deux grands anatomistes disparurent donc presque en même temps de la scène du monde, Vésale et Fallope.

Gabriel Fallopio, né à Modène en 1513, avait été l’élève de Vésale. Comme son maître, il apporta à l’étude de l’anatomie une ardeur et une application extrêmes, et s’il n’a pas, comme lui, fait un traité complet d’anatomie, il en a du moins éclairé bien des parties, et la science s’est enrichie de ses découvertes.

Une étude comparative du corps humain à l'état de fœtus et à l’état adulte lui a permis d’établir des distinctions importantes sur la disposition et le

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nombre des pièces qui composent le crâne à ces deux moments de l’existence, et sur les différences que présente alors le système vasculaire.

Nous lui devons les premières descriptions détaillées de l’oreille interne : c’est lui qui a découvert le vestibule et les canaux semi- circulaires, le limaçon et sa lame spirale, la corde du tympan et le canal tortueux de l’os temporal connu sous le nom d’Aqueduc de Fallope.

11 a mieux décrit que Vésale les muscles de la face et ceux du voile du palais, la membrane interne des intestins et les replis qu’elle forme, et il a avancé la connaissance que l’on avait de l’appareil de la génération chez la femme (1).

Ces découvertes sont constatées dans les Observations anatomiques déjà citées, ouvrage de peu d’étendue, mais qui était le fruit d’un travail de vingt années. C’est là que Fallope releva, ainsi que nous l’avons dit, certaines erreurs commises par Vésale : il le fit avec toute la déférence due à un tel homme, et il est bien à regretter que cet exemple n’ait pas été suivi par un de leurs contemporains, fort habile homme aussi, mais violent et grossier, Bartholomeo Eustachi.

Eustachi professait la médecine à Rome quand parut le de Fabricâ corporis humani. 11 vit avec co- ()) Les (rompes utérines portent son nom.

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1ère celte tentative de réforme, sans cloute parce qu’un autre que lui en était l’auteur. C’était en frémissant et l’injure à la bouche qu’il parlait de Vésale. Il niait ses découvertes. Il entreprit de le convaincre de mauvaise foi; et, pour y parvenir, il se livra aux plus actives recherches. Ces recherches eurent un tout autre résultat ; elles ne ruinèrent pas la doctrine de Vésale, et elles firent d’Eustachi, à son insu et malgré lui, un novateur.

En étudiant les modifications dont les races sont susceptibles, et les différences que présentent entre eux les individus d’une même race, il se proposait de prouver que les erreurs attribuées à Galien ne doivent être imputées qu’à l’ignorance de ses détracteurs, et, à quelques égards, il y réussit, mais ce ne fut que le moindre avantage qu’il retira de ses études : elles l’amenèrent à découvrir dans l’organisation des particularités qui jusque-là étaient restées inaperçues.

Avant la fin du quinzième siècle, on ne s’était point avisé de scier l’os temporal ; on ne connaissait pas la structure de l’oreille interne. Fallope, Eustachi et Ingrassias en firent l’exploration. Eustachi découvrit en même temps qu’Ingrassias ce petit osselet qu’on nomme l’étrier; il découvrit aussi le conduit qui va de l’oreille à l’arrière-bouche; il fit connaître la structure des reins, et ce qui mérite

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particulièrement d’être signalé, c’est qu’il a découvert, avant Pecquet, le canal auquel celui-ci a donné son nom.

Pecquet a mieux vu qu’Eustachi le caual thoracique, il l’a décrit plus exactement, il a mieux fait connaîtrelerôle qu’il remplit dans l’économie, et, par là, il s’est acquis un titre incontestable à l’estime et à la reconnaissance des anatomistes, mais on ne saurait dire que cette découverte lui appartienne uniquement, quand on lit dans Eustachi le passage suivant :

« Au côté interne de la veine sous-clavière s’étend « chez les animaux un gros vaisseau qui se dirige <( vers la partie inférieure du corps, et dont l’em- « bouchure est garnie d’une valvule semi-lunaire. (( Ce canal est de couleur blanche, et contient un « liquide aqueux (1). »

Cela est formel. Pecquet n’a fait que retrouver et d’écrire plus amplement ce qu’Eustachi avait trouvé avant lui.

Un seul volume in-4°, imprimé à Venise, en 1564, sous le titre de Opuscules anatomiques , Opuscuiu anatomica , réunit tout ce qu’Euslachi a publié (2).

(1) Eustachi, De vend sine 'pari, p. 280.

(2) Eustachi avait fait exécuter des planches anatomiques auxquelles il se proposait de joindre un texte explicatif fort étendu ; la mort ne lui en laissa pas le temps. Ces planches qui avaient été gravées sur cuivre en 1552 n’ont été imprimées qu’en 17H par les soins de Lancisi auquel le Pape en fit présent.

PROLÉGOMÈNES

C’en est assez pour qu’il mérite d’être compté parmi les fondateurs de l’anatomie moderne.

Les premiers par ordre de date, et les plus considérables par l’importance de leurs travaux sont Bérenger de Carpi, Vésale et Fallope, mais ces maîtres ne sont pas les seuls qui aient contribué au renouvellement de la science.

Peu de temps après la publication de Y Anatomie de Yésale, en 1545, Charles Étienne, l’un des membres de cette docte famille à laquelle l’art typographique et les lettres sont si redevables, faisait paraître, lui aussi, une Anatomie ornée de planches qui n’est pas indigne de figurer à côté du de Fabrice! ; et quelques années plus tard (1549) un homme de génie qui de l’humble profession de barbier s’est élevé au rang des chirurgiens les plus considérables de son temps et qui a doté son art de procédés et d’instruments nouveaux, Ambroise Paré, publia son Traité de l' administration des parties où , à l’exemple de Yésale, de Fallope et d’Eustachi, il pose les bases de l’anatomie comparée en étudiant la structure du squelette chez l’homme, chez le quadrupède et chez l’oiseau.

Il est assez ordinaire d’entendre dire que l’anatomie comparée ne remonte guère dans les temps modernes au delà de la seconde moitié du dixseptième siècle, et qu’elle a surtout été fondée par

les travaux des premiers membres de l’Académie des sciences, particulièrement par ceux de Duverney et de Claude Perrault : cela n’est pourtant pas exact. Claude Perrault et Duverney ont sans doute puissamment contribué par leurs dissections et leurs études au développement de l’anatomie comparée, mais ils n’ont pas été les premiers à reprendre cette étude interrompue depuis Aristote. Tous les grands anatomistes du seizième siècle s’en sont activement et fructueusement occupés. Vésale, à l’occasion du quinquina, trouve moyen de faire un traité d’anatomie comparée. Sylvius, Fallope et Eustachi, dans leur polémique avec Vésale, invoquent perpétuellement les notions fournies par la zoologie ; et les naturalistes les plus célèbres de ce siècle, les Belon, les Rondelet, les Gessner, les Aldrovande, en signalant persévéramment dans leurs écrits les similitudes et les différences qui existent entre l’organisation de l’homme et celle des autres animaux, que font-ils si ce n est de l’anatomie comparée? Cette science, telle que la conçoivent les modernes, est donc encore une œuvre de la Renaissance.

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