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11 en est àpeu près de même de cette autre science qui a pour but la connaissance des fonctions orga-
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niques ; non que la physiologie ait été constituée au seizième siècle, il s’en faut de beaucoup, mais parce que son avènement a été préparé, visiblement hâté par les découvertes faites en ce temps.
Harvey qui, au commencement du siècle suivant, a donné à la physiologie une face nouvelle, Harvey par la date de sa naissance, 1578, et par son éducation, appartient au seizième siècle. Son génie a été incontestablement provoqué à la découverte de la circulation du sang par les observations dues à Servet, à Realdo Colombo, à Césalpin, à Fabrice d’Aquapendente son maître.
Michel Servet est une des figures les plus singulières de ce siècle où tout était original et singulier.
Né en Espagne, dans le royaume d’Aragon, en 1509, il montra de bonne heure un esprit ardent et investigateur, et l’inquisition s’émut de la hardiesse de ses opinions théologiques. Pour se soustraire aux poursuites du redoutable tribunal, il passa en France, et après avoir erré quelque temps dans les provinces du Midi, il se rendit à Paris où il étudia l’anatomie et la médecine sous le fameux Gonthier, le même qui a donné des leçons à Sylvius et à Vésale.
Grâce à sa pénétration naturelle, Servet devint en peu d’années habile anatomiste et médecin instruit. Il fut quelque temps attaché en cette qualité à l’archevêque de Vienne en Dauphiné; mais l’esprit de
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controverse le détourna des sciences et le perdit. Le vent était alors aux innovations en tout genre. 11 suivit le courant; il entra dans les voies de la réforme religieuse ; il disputa, dogmatisa, et finit par se trouver en désaccord avec son coreligionnaire Calvin. L’inflexible Calvin n’était pas homme à supporter patiemment la contradiction ; son orgueil lui persuada que le salut de l’Église réformée était intéressé dans la question. Il dominait souverainement à Genève; il y attira Servet, et sachant que celui-ci venait de terminer l’impression du livre où il développait ses doctrines, il traduisit le livre et l’auteur devantle synode, et les fit condamner tous deux à être brûlés en place publique, ce qui fut exécuté à la honte éternelle de la réforme le 26 octobre 1553.
C’est précisément dans le livre incriminé qui a pour titre Christianismi Restitutio dont un exemplaire soustrait aux flammes est conservé à la bibliothèque impériale, que Servet a le premier décrit la circulation pulmonaire. Il le fait à l’occasion de ces paroles de la Bible : « L’âme de toute chair est dans le sang. ..le sangest l’âme même.» Anima omnis carnis in sanguine est. (Lev., xvu.) Sanguis pro anima est. (Deut., xvii) (1).
(1) Il s'agit ici de ce que les anciens appelaient l’âme végétative, le principe de la vie, anima carnis.
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Si l’âme est dans le sang, si le sang est l’âme même, il importe, pour connaître l’âme, de savoir ce qu’est le sang, d’où il vient et où il va. C’est en cherchant la solution de ce problème que Servet décrit la circulation pulmonaire et la transformation que subit dans ce trajet le suc nourricier.
« Le ventricule droit, dit-il, transmet au ventricule gauche le sang élaboré. Cette communication n’a pas lieu, comme on le croit communément, à travers les parois de la cloison des ventricules ; mais le sang est conduit par un long et merveilleux détour à travers le poumon où il est agité, préparé, et où il devient jaune, flavus, après quoi il passe de la veine artérieuse (artère pulmonaire) dans l’artère veineuse (veine pulmonaire) et à vend arteriosâ in arteriam venosam transfundilur . »
Servet ne se contente pas d’énoncer le fait, il en donne la preuve anatomique en décrivant les connexions et les anastomoses de l’artère et de la veine pulmonaires, en montrant que ces deux vaisseaux débouchent l’un dans l’autre, et que par conséquent le sang passe de l’un à l’autre pour aller du ventricule droit au ventricule gauche ; et à cette démonstration sensible, il joint le raisonnement suivant :
« Si la veine artérieuse (l’artère pulmonaire) n’avait d’autre destination que de porter au poumon le sang nécessaire à la nutrition de ce viscère, elle ne se-
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rait pas d’un aussi gros calibre, et elle ne charrierait, pas tant de sang, d’autant plus que dans l’embryon la nutrition du poumon ne saurait se faire par cette voie. Si donc le sang, après la naissance, afflue au poumon en si grande abondance, ce ne peut être que pour y recevoir le contact de l'air. L'air change sa couleur et ranime d'une vie nouvelle. Cette transformation s’opère dans le poumon et non dans le cœur. Flavus ille color à pulmonibus datur sanguini non à corde (1). »
Servet a donc reconnu, ou tout au moins constaté le premier, Don-seulement la petite circulation, mais encore la transformation que le sang subit dans le poumon au contact et sous l’influence de l’air.
Six ans après sa mort, un professeur de la grande école de Padoue, un successeur de Vésale et de Faollpe, Realdo Colombo, fit paraître un Traité d’anatomie, deRe anatomicâWhn. XV. Venet., 1559, qui est aussi un livre de découvertes. Entre autres nouveautés, on y remarque l’exposé de diverses expériences relatives à la respiration, et une description précise de la circulation pulmonaire dont on ne peut pas renvoyer l’honneur à Servet, puis-
(1) Cliristianismi Restilutio. M. Flourens, dans son excellente Histoire de la découverte de la circulation du sang, donne un long extrait du livre de Servet. C’est de cet extrait que nous avons tiré les citations ci-dessus.
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que son livre avait été supprimé avant d’avoir obtenu aucune publicité, et que Realdo Colombo n avait pas eu la moindre relation avec lui. Ce que Realdo dit de la circulation pulmonaire lui appartient donc réellement, et l’assurance avec laquelle il se vante d’être le premier à décrire ces phénomènes semble bien prouver qu’il était fondé à le croire. Ce n’est point du reste une rareté dans l’histoire des sciences qu’une même découverte faite presque simultanément par deux individus étrangers l’un à l’autre ; et cela se conçoit. L’état des connaissances régnantes, à un moment donné, implique telle ou telle découverte ; l’inventeur est celui qui démêle le mieux ce qu’il y a au fond des choses. Est-il donc étonnant que deux hommes également bien doués, également clairvoyants, aperçoivent presque en même temps ce qui commence à poindre et l’indiquent de concert aux yeux moins pénétrants.
Depuis le commencement du siècle, les progrès de l’anatomie appelaient l’attention des physiologistes sur la distribution du sang dans l’économie. Sylvius en décrivant les valvules du cœur avait signalé l'existence de membranes toutes semblables à l’embouchure des principales veines. Vésale avait confirmé ces données, et il avait de plus établi, contrairement à l’opinion de Galien, l’imperforation
de la cloison des ventricules. Il était naturel d’en conclure que le sang ne pouvant pas, h cause des valvules du cœur, rétrograder dans les veines, passait du ventricule droit dans l’artère pulmonaire, et de l’artère pulmonaire revenait au cœur à travers le poumon par la veine qui débouche dans l’oreillette gauche. C’est ce que Servet avait compris et très-clairement exprimé ; c’est aussi ce que Realdo Colombo reconnaît et enseigne; c’est ce qu’un savant d’un génie supérieur aux deux autres, André Césalpin, expose sans aucune ambiguïté, d’abord dans un ouvrage de philosophie, Quœstionum peripateticarum libri F, Flor., 1569, puis dans un ouvrage de botanique, de Plantis libri XYI, Flor., 1583.
Dans les questions péripatéticiennes, Césalpin fait plus que décrire le passage du sang du cœur droit dans le cœur gauche, il donne au phénomène son véritable nom, il l’appelle une circulation.
« Tout ce que nous montre la dissection, dit-il, répond parfaitement à l’idée que nous devons nous faire de cette circulation du sang du ventricule droit du cœur dans le ven tricule gauche par le poumon (1). »
II va plus loin dans son traité des Plantes, \\zx$v\mz
(\) Quœstiomm perip., Jib. V.
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clairement l’idée d’une circulation générale du sang à propos de la circulation de la sève.
<( Chez les animaux, dit-il, nous voyons le suc nourricier, alimentum , porté au cœur par les veines, per venas duci ad cor , comme à l’officine de la chaleur naturelle, y recevoir sa dernière perfection et être ensuite distribué par les artères dans tout le corps, per arterias in universum corpus distribui (1).
11 est difficile d’être plus explicite; et la preuve que ce n’est point une idée en l’air, une idée vague et flottante dans l’esprit de Césalpin, c’est qu’il justifie son opinion par l’observation même que plus tard Harvey invoquera à l’appui de sa découverte, à savoir, que les veines se gonflent toujours au-dessous et j amais au-dessus d' une ligature appliquée sur les membres , ce qui n' aurait pas lieu , ajoute Césalpin, si le sang allait uniquement du cœur aux extrémités (2).
Que fallait-il pour arriver à la notion de la circulation générale? presque rien, si l’on peut compter pour rien les derniers efforts du génie.
§ vu
Un jour nouveau éclairait les sommets de la
(1) De Plantis, lib. I, c. n. — (2) Quæstiommi medicanim
lib. II.
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science. Ceux qui se tenaient à ces hauteurs commençaient à entrevoir les rapports des êtres entre eux. La chimie naissait. La vraie méthode pour la classification des plantes était trouvée ; et Conrad Gessner avait fondé la zoologie sur des bases plus régulières et plus larges. Une connaissance plus exacte de l’organisation animale devait produire une physiologie moins arbitraire, et donner plus de sûreté à l’art de guérir. La chirurgie fut la première à profiter des progrès de l’anatomie : les noms de Fracastor, deVigo, d’Eustachi, de Fallope et d’Ambroise Paré l’attestent suffisamment. La médecine proprement dite n’était pas aussi dignement représentée, quoique l’école Hippocratique eût déjà fourni des praticiens éminents en tète desquels il faut placer Fernel ; mais, nous devons en convenir, d'épaisses ténèbres couvraient encore les bas-fonds de la science. La plupart des médecins, laissant aux barbiers et aux apothicaires les connaissances positives, cachaient sous un vernis d’érudition une ignorance réelle, et distribuaient un peu au hasard, ou d’après des théories chimériques, leurs belles prescriptions.
C’est d’une part cette forfanterie meurtrière, et de l’autre, la crédulité imbécile de la foule, qui provoquaient la verve railleuse de Montaigne et lui suggéraient les sarcasmes qu’il a si libéralement déversés sur le monde médical.
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« J’honore bien, dit-il, ce glorieux nom, sa proposition, sa promesse si utile au genre humain; mais ce qu’il désigne, entre nous je ne l’honore ni ne l’estime (1). »
Il loue les médecins de s’être fait un langage à. part , une écriture à part pour cacher l’inanité de leur science.
« Le choix même de la plupart de leurs drogues, dit-il, est aucunement mystérieux et divin... Je laisse à part le nombre impair de leurs pilules, la destination de certains jours et fêtes de l’année, la distinction des heures à cueillir les herbes de leurs ingrédients, et cette grimace rébarbative et prudente de leur part et contenance, de quoi Pline même se moque (2). »
Les variations de la médecine depuis les temps anciens jusqu’à nos jours sont un nouveau sujet de triomphe pour le sceptique : « Depuis ces anciennes mutations de la médecine, il y en a eu infinies autres jusqu’à nous, et le plus souvent mutations entières et universelles comme sont celles que produisent de notre temps Paracelse, Fioravanti et Argenterius, car ils ne changent pas seulement une recette, mais, à ce qu’on me dit, toute la contexture et police du corps de la médecine, accusant d’igno-
(1) Essais, liv. Il, ch. xxxvu.
(2) Ibidem.
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rance et de piperie ceux qui en ont fait profession jusqu’à eux. Je vous laisse à penser où en est le pauvre patient (1) ! »
Cela est triste, et malheureusement cela n’est que trop vrai. Des systèmes opposés sur les procédés de l’art de guérir se succèdent les uns aux autres de temps immémorial. Ces contradictions sont assurément bien regrettables dans un ordre de choses où il serait si important de connaîlre et de suivre toujours la bonne voie, mais il faut dire à la décharge de la médecine, qu’elle a cela de commun avec toutes les sciences qui n’ont pas les mathématiques pour base. C’est une suite naturelle des limites de l’esprit humain qui, faute de pouvoir embrasser la vérité dans son ensemble, l’envisage tantôt sous un aspect, tantôt sous un autre exclusivement. Telle qu’elle est, avec ses incertitudes et ses oppositions, la médecine est inévitable, par la raison que nous ne saurions nous défendre de chercher des remèdes à nos maux ; et il est avantageux qu’elle soit l’objet d’un art professionnel, car, si nous ne demandions des remèdes à ceux qui en font leur étude et leur emploi, nous les demanderions à de pires ignorants.
Au seizième siècle, il y eut un retour marqué vers les doctrines hippocratiques qui préconisent l’observation de la nature et qui recommandent de l'ai—
(1) Essais, liv. II, ch. xxxvj.
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der doucement sans la contrarier jamais ; mais ces sages doctrines ne dirigeaient encore que les meilleurs esprits, toujours en petit nombre; les vaines théories, les formules arbitraires, les pratiques superstitieuses tenaient la plus grande place dans le monde médical. Si les travaux de quelques hommes d’élite annonçaient l’aurore d’une ère nouvelle, l’état général delà médecine, son état actuel, n’était pas de nature à satisfaire un esprit bien fait, pas plus au seizième siècle que dans le siècle suivant, et c’est là l’excuse de Montaigne et de Molière, ces immortels détracteurs de la médecine et des médecins.
Néanmoins , tandis que Montaigne écrivait ses Essais où l’imagination, malgré quelques incohérences, donne tant d’éclat au bon sens, Guillaume Baillou traçait d’une main sûre, dans ses Êphèmèricles, l’histoire des constitutions épidémiques de 1570 à 1579, et l’année même où Montaigne publiait les deux premiers livres des Essais , en 1580, l’auteur des Éphémèrides était élu doyen de la faculté de Paris. Ambroise Paré, déjà vieux et depuis longtemps célèbre, transmettait le sceptre de la chirurgie à Guillemeau, son disciple; et l’anatomiste André Dulaurens, ainsi que Laurent Joubert, soutenaient l’honneur de l’école de Montpellier. En Italie, les universités de Pise, de Padoue, de Bo-
Aogne, étaient dans toute leur gloire. Césalpin promulguait la vraie méthode qui doit diriger le botaniste, et Fabrice d’Aquapendente, par l’enseignement de l’anatomie et de la chirurgie, ouvrait à la science une voie nouvelle.