CHAPITRE XXIV
DE L’AME DES BÊTES
Les bêtes ont des organes, à peu de choses près, semblables aux nôtres : elles ont, pour ne parler que des organes de la vie de relation, un cerveau, des nerfs, des sens et un appareil de locomotion comme nous. Si le tact est chez elles moins développé et moins subtil; si le goût, qui est une espèce de tact, est moins raffiné; en revanche, la vue, l’ouïe, l’odorat, ont souvent beaucoup plus de développement chez elles que chez nous.
La similitude des organes implique la similitude des fonctions; aussi, voyons-nous les bêtes affectées, comme nous, par les impressions, et le témoignant, comme nous, par leur physionomie et parleur voix.' Leui voix et leur physionomie expriment tour à tour le plaisir ou la douleur, la joie ou la peine, la crainte ou la confiance, la haine ou l’amour. Par leur physionomie et par leur voix, elles se plaignent ou se montrent satisfaites, elles implorent, elles menacent, elles appellent ou repoussent.
Ces faits, qui ne pouvaient pas échapper à Descaries, n’ont pu le convaincre que les animaux, in-
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férieurs à l'homme, eussent de l’intelligence, même une intelligence inférieure à celle de l’homme.
Comme les bêtes ne font point entendre ces sons articulés que nous varions à l’infini, et que nous combinons de tant de manières pour exprimer nos sensations et nos besoins et pour donner un corps à notre pensée et représenter les choses invisibles et abstraites, Descartes en conclut que les bêtes n’ont point de pensée, et, par conséquent, que cette substance dont la nature n’est que de penser ne se trouve point en elles, comme elle se trouve en nous.
L’uniformité de leur vie lui en est une autre preuve; car, dit-il, la raison est un instrument universel qui se prête à tout, tandis que l’organe qui produit des effets admirables en un sens déterminé est tout à fait impuissant à en produire d’autres; et puisque les bêtes font plusieurs choses aussi bien ou peut-être mieux qu aucun de nous, et qu'elles manquent infailliblement en quelques autres , cela montre qU’ elles n'agissent pas par connaissance , mais seulement parla disposition cle leurs organes (1).
Et poursuivant son raisonnement, il ajoute : «C’est une chose bien remarquable qu’il n’y ait point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d'en com- ( t ) Disc, de la Méth., V» partie, Œuvres compl., t. I, p. 186.
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poser un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées; et qu’au contraire, il n’v a point d’autre animal, tant parfait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n’arrive pas de ce qu’ils ont faute d’organes, car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c’est-à-dire, en témoignant, quils pensent ce qu’ils disent; au lieu que les hommes qui étant nés sourds et muets sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d’inventer d’euxmêmes quelques signes par lesquels ils se font entendre à ceux qui étant ordinairement avec eux ont loisir d apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes , mais (quelles nen ont pas du tout, car on voit qu’il n’en faut que fort peu pour savoir parler... Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui témoignent les passions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux ; ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous n’entendions pas leur langage. Car s’il était vrai, puisqu’elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu’à leurs semblables.
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« C’est aussi une chose fort remarquable que, bien qu'il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus d'industrie que nous en quelques-unes de leurs actions , on voit toutefois que les mêmes n’en témoignent point du tout en beaucoup d'autres: de façon que ce qu’ils font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont'de l’esprit, car à ce compte ils en auraient plus qu’aucun de nous et feraient mieux en toute autre chose ; mais plutôt quils n'en ont point , et que c'est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes : ainsi qu’on voit qu’une horloge, qui n’est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence (1). »
Voici les bêtes réduites à l’état de pures machines : elles sont montées pour l’action, et c’est la nature qui agit en elles ; leurs niembres obéissent, comme des ressorts, à des impulsions dont les résultats sont nécessaires : elles ne sauraient les modifier puisqu’elles sont purement passives ; leur activité n’a rien de spontané; leurindustrie n’est qu’une preuve de la merveilleuse habileté du grand ouvrier qui opère en elles ; elles n ont qu une sensibilité fictive ; elles paraissebt hésiter, délibérer, calculer la portée de leurs actions, mais au lond elles ne délibèrent nullement ; elles ne raisonnent (O Disc. île la Méth . , Ve part., Œuvres, t. I, p. tS7.
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point : elles n’ont point d’intelligence ; elles sont tout matière, et l’homme qui y regarde de près ne peut voir en elles que des automates.
Dès lors que vous n’admettez plus chez la bête un ■principe analogue à celui qui, chez l’homme, donne lieu aux phénomènes de la pensée, de la sensibilité et de l’activité spontanée, vous n’avez plus à vous préoccuper de ce que peut devenir ce principe après la mort de 1 animal, et vous débarrassez ainsi la philosophie d’une grande difficulté ; aussi, cette opinion de Descartes fut-elle adoptée avec ardeur par ses disciples, qui l’exagérèrent encore, et qui en firent un des points fondamentaux de sa doctrine : elle passionna les esprits, divisa le monde et l’école en deux camps et suscita des controverses sans fin.
Bossuet et Malebranche entrèrent dans la querelle. Bossuet, avec cette mesure qui est un des caractères de son génie éminemment raisonnable ; et Malebranche. avec l’exagération qu’inspirent toujours les vues purement spéculatives.
Bossuet redresse même l’opinion de Descartes, tout en laissant les animaux bien loin derrière nous.
« L’ignorance de l’âme humaine est si grande, dit-il, quelle a peine à connaître combien elle est
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au-dessus des animaux. Elle leur voit un corps semblable au sien, de mêmes organes et de mêmes mouvements; elle les voit vivre et mourir, être malades et se porter bien à peu près comme font les hommes . manger, boire, aller et venir à propos, et selon que les besoins du corps le demandent, éviter les périls, chercher les commodités, attaquer et se défendre aussi industrieusement qu on le puisse imaginer ; ruser même, et ce qui est plus fin encore , prévenir les finesses , comme il se voit tous les jours à la chasse où les animaux semblent montrer une subtilité exquise.
« D’ailleurs, on les dresse, on les instruit ; ils s’instruisent les uns les autres. Les oiseaux apprennent à voler, en voyant voler leurs mères. Nous apprenons aux perroquets à parler, et à la plupart des animaux mille choses que la nature ne leur apprend pas.
« Ils semblent même se parler les uns aux autres. Les poules, animal d’ailleurs simple et niais, semblent appeler leurs petits égarés, et avertir leurs compagnes, par un certain cri, du grain qu’elles ont trouvé. Un chien nous pousse quand nous ne lui donnons rien, et on dirait qu’il nous reproche notie oubli. On entend ces animaux gratter h une porte qui leur est fermée. Ils gémissent ou crient d une manière à nous faire connaître leurs besoins, et il
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semble qu'on ne puisse leur refuser quelque espèce de langage.
« Cette ressemblance des actions des bêtes aux actions humaines trompe les hommes ; ils veulent, à quelque prix que ce soit, que les animaux raisonnent, et tout ce qu’ils peuvent accorder à la nature humaine, c’est d’avoir peut-être un peu plus de raisonnement (1). »
Il est difficile, en effet, de refuser quelque réflexion et une sorte de raisonnement à des êtres que l’on reconnaît capables de ruses et de combinaisons propres à déjouer les pièges dont ils se croient menacés. Prévenir les finesses , n’est-ce pas agir avec réflexion ? n’est-ce pas agir conséquemment ? Et agir conséquemment, n’est-ce pas raisonner ?
Cependant, Bossuet n’accorde aux animaux ni la réflexion, ni le raisonnement. « Ils ri ont pas même, dit-il, cette espèce de raisonnement qui accompagne toujours en nous la sensation , et qui est le premier effet de la réflexion (2) . »
Et la preuve qu’il en donne, c’est que les animaux n’inventent rien et qu’ils marchent toujours dans les mêmes voies depuis l’origine du monde.
« S’ils pensent, dit-il, s’ils raisonnent, s’ils ré-
(1) De la connaissance de Dieu et de soi-même. Ouvrage posthume. Paris, 1741, ch. v, § 1.
(2) Ibid., ch. v, § 11.
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fléchissent, comment ne sont-ils pas convenus entre eux du moindre signe ?... Comment n’ont-ils pas inventé un signal pour se rallier et s’entendre contre les hommes qui les font tomber dans tant de pièges (1 ) ? »
Mais que fait donc la 'poule qui appelle ses petits égarés et qui avertit ses compagnes , par un certain cri , (lu grain quelle a trouvé ? L’agneau n’appelle-t-il point sa mère par ses bêlements ? Les oiseaux que l’épervier poursuit n’ont-ils pas le soin de s’assembler en cherchant à étourdir par leurs cris et à déconcerter leur ennemi commun ? Ceux qui se déplacent périodiquement, tels que les hirondelles et les cigognes, n’ont-ils aucun signe de ralliement quand le temps de leur migration est venu ? — INonseulement les animaux s’appellent entre eux et se comprennent, mais ceux qui vivent auprès de nous varient leurs gestes et le son de leur voix selon les circonstances de manière à nous exprimer leurs désirs et leurs besoins : l’exemple même du chien cité par Bossuet le montre suffisamment; etque d’exemples encore ne pourrait-on pas joindre à celui-là ! Si donc les animaux n’ont pas le don de la parole, il faut bien avouer qu’ils ont un langage et un langage varié et expressif à l’aide duquel ils s’entendent
(I) De la connaissance de Dieu et de soi-même , ch. v, § 7.
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entre eux et se font entendre de nous. Leur infériorité à cet endroit n’est donc pas aussi grande, aussi absolue que Descartes et Bossuet veulent bien le dire.
11 en est de même de leur prétendue incapacité à profiter de l’expérience. Cette incapacité n’est pas réelle, car l’animal devient plus circonspect avec lage, plus habile à surprendre sa proie ou à déjouer les poursuites dirigées contre lui. On ne se rend pas maître aisément d’un vieux renard.
« Lorsque le cerf, dit Georges Leroy, est sans expérience , sa fuite est simple et sans méthode. Comme il ne connaît que les lieux voisins de celui où il est né, il y revient souvent, ne les quitte qu’à regret et à la dernière extrémité. Mais lorsque la nécessité répétée de se dérober à la poursuite l’a forcé de réfléchir sur la manière dont il a été poursuivi, il se compose un système de défense, et il épuise tout ce que l’action de fuir peut comporter de variétés et de desseins. Il s’est aperçu que dans les bois fourrés où le contact de tout son corps laisse un sentiment vif de son passage, les chiens le suivent avec ardeur et sans interruption : il quitte donc les bois fourrés, passe dans les futaies, ou longe les routes.... Quoiqu’il n’entende plus les chiens, il sait que bientôt il sera rapproché par eux ; ainsi, loin de se livrer à une sécurité dangereuse, il profite de
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ce temps de répit pour imaginer des moyens de tromper ses ennemis. Il a remarqué qu’il était trahi par les traces de ses pas, et que la poursuite s’y attachait constamment : pour dérober sa marche, il court souvent en ligne droite, revient sur ses voies, et, se séparant ensuite de la terre par plusieurs sauts consécutifs, il met en défaut la sagacité des chiens, trompe l’œil du chasseur et gagne au moins du temps (1). »
Le lièvre, qui occupe un rang si modeste parmi les herbivores, use à peu près, pour sa sûreté, des mêmes stratagèmes.
« Souvent, dit Georges Leroy que l’on peut toujours citer avec confiance en pareille matière, il va faire partir du gîte un autre lièvre dont il prend la place. Il déroute ainsi les chasseurs et les chiens par mille moyens qu’il serait trop long de détailler. Ces moyens lui sont communs avec d’autres animaux qui, plus habiles que lui d’ailleurs, n’ont pas plus d’expérience à cet égard.
« Les jeunes animaux ont beaucoup moins de ruses. C’est à la science des faits que les vieux doivent les inductions justes et promptes qui amènent ces actes multipliés (2). »
On ne saurait donc leur refuser, comme Bossuet
(1) Lettres philos, d’un physicien de Nuremberg, lettre III.
(2) Ibül., lettre VII.
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l’a fait, cette espèce de raisonnement qui accompagne toujours en nous la sensation, et qui est le premier effet de la réflexion.
L’animal est, à divers degrés, perfectible : l’éducation et l’expérience l’améliorent : il fait des retours sur lui-même qui lui sont profitables ; seulement nous devons reconnaître que ses progrès sont surtout individuels et ne profitent guère à l’espèce : ils ne sont pourtant pas absolument perdus pour l’espèce. L’animal perfectionné dresse ses petits avec plus d habileté, et les acquisitions mêmes qu’il a faites laissent dans l’organisation une empreinte qui peut être transmise, qui est transmise par voie de génération, comme le témoignent les différences que nous observons entre les chevaux, et aussi entre les chiens, selon leur provenance.
Descartes fait dépendre l’industrie des animaux et tous les actes de leur vie de la seule disposition de leurs organes, sans vouloir admettre qu’il y ait en eux aucune force individuelle capable de spontanéité, de connaissance et de choix ; et la raison qu’il en donne, c’est que les animaux accomplissent certains actes qui supposeraient chez eux une intelligence supérieure à la nôtre, tandis que l’état de dépendance dans lequel ils sont vis-à-vis de nous et l’uniformité de leur vie prouvent bien que nonseulement ils n’ont point un esprit égal au nôtre ,
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mais plutôt qu'ils rien ont point , et que c’est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes ( 1 ) .
Que la nature agisse en eux selon la disposition de leurs organes, cela n’est pas douteux, et c’est ce qui constitue l 'instinct, c’est-à-dire, un mode d’action irréfléchi, involontaire, mais admirablement approprié à sa fin et qui suppose une prévoyance supérieure. Celte prévoyance supérieure est manifestement agissante chez les animaux; mais faut-il dire pour cela qu’ils n’agissent jamais par eux-mêmes, qu’ils n’ont aucune spontanéité, aucune invention, rien de personnel. Cela est contraire à tous les faits.
Nous aussi, nous sommes dans beaucoup de cas les instruments d’une prévoyance supérieure, bien que nous ayons une large part de spontanéité. L’instinct prévient en nous la raison ; et dans tout le cours de notre existence, il remplace souvent, pour notre bonheur, cette lumière vacillante.
La différence qu’il y a sur ce point entre les animaux et nous, c’est que chez eux l’instinct prévaut sur l’intelligence qui leur est propre, tandis que chez nous l’intelligence personnelle a le premier rang et fait oublier l’instinct.
Nos avantages en ce monde sont la plupart du
(1) Disc, de la Mlh., Ve part.
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temps Je fruit de la conquête ; pour l’animal, c’est un don gratuit. Nous nous construisons des demeures magnifiques, mais par combien d’efforls et avec quelle étude ! tandis que l’animal arrive d’un bond, et sans apprentissage, à un degré de perfection qui nous étonne : il est vrai qu’il ne le dépasse pas, et que son œuvre est à peu près toujours la même , témoin le nid de l’oiseau , l’alvéole de l’abeille, la demeure du castor, la coquille du mollusque. En cela, l’animal obéit visiblement à une impulsion, et Bossuet a cent fois raison de dire que les animaux agis s ent par impulsion plutôt que par choix (1). Oui, mais il ne faut pas leur refuser toute espèce de faculté élective. Ils ne sont pas constamment passifs ; ils hésitent parfois, et semblent délibérer avant de se décider à ce qui leur paraît le meilleur. Si vous jetez du pain émietté à un oiseau, il regarde d’un œil furtif votre présent, et il n’en profite pas inconsidérément; il s’en approche et s’en éloigne tour à tour; il redoute évidemment quelque piège; et ce n’est qu’après avoir reconnu la place, qu’il s’empare de son petit butin , et l’emporte à tire-d’aile. Chacun de nous en a fait l’essai.
Selon Descartes, les animaux n’ont aucun vrai sentiment , aucune vraie passion (2), c’est-à-dire
(1) Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même , ch. v, § 13. (1) Œuvres compl., t. VII, p. 398.
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aucune sensation accompagnée de perception, aucune passion avec réaction volontaire ; et dans cette appréciation, Descartes est conséquent avec luimême, car à ses yeux 1 animal n est que malièie, ei il n’estime pas que la matière puisse sentir, attribuant cette faculté à lame seule.
« C’est l’âme qui sent , dit- il, et non le corps , car on voit que lorsqu’elle est divertie par une extase ou forte contemplation , tout le corps demeure sans sentiment, encore quil y ait divers objets qui le touchent (1). »
Il n’admet pas avec Aristote et saint Thomas une âme sensitive distincte de l’âme raisonnable. « La même qui est sensitive , dit- il, est raisonnable , et tous ses appétits sont des volontés (2). » Et comme il ne peut pas en bonne justice attribuer aux brutes une âme raisonnable, il ne leur accorde aucun vrai sentiment , aucune vraie passion.
Cependant, les faits qui témoignent de leur sensibilité le pressent tellement qu’il ne peut leur refuser quelque sentiment, comme il l’avoue dans sa correspondance : « H faut pourtant remarquer,
dit-il, que je parle de la pensée, non de la vie ou du sentiment ; car je n ote la vie à aucun animal, ne la faisant consister que dans la seule chaleur du cœui.
(1 )Bioptr., t. Y des Œuvres, p. 34.
(2) Des passions, (. IV des Œuvres, p. ”•
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Je ne leur refuse pas même le sentiment autant quil dépend des organes du corps. Ainsi, mon opinion n est pas si cruelle aux animaux qu elle est favorable aux hommes (1). »
Mais ce genre de sensibilité accordée par grâce aux animaux n’est que de X impressionnabilité . C’est l’impression que les objets extérieurs font sur les nerfs qui met en mouvement les esprits, vapeur subtile du sang, et les esprits, en se répandant dans les muscles, font mouvoir toute la machine.
Aussi, pour Descartes, le sang est l'âme même des brutes. Il le dit en propres termes et le répète souvent :
« L'âme des brutes n est rien autre chose que leur sang, à savoir, celui qui, étant échauffé dans leur cœur et converti en esprits , se répand des artères par le cerveau en tous les nerfs et en tous les muscles (2). »
Descartes cite, à l’appui de sa doctrine, deux passages de la Bible où il est interdit de manger la chair des animaux avec leur sang, par la raison, dit le législateur sacré, que l'âme de toute chair est dans le sang , anima enim omnis carnis in sanguine est (3).
Et ailleurs : Donne-toi de garde démanger du sang,
(1) Lettre du 5 février 1 649, t. X des Œuvres, p. 208.
(2) Œuvres compL, t. IV, p. 340.
(3 ) lèvilique, ch. xvn, vers. 14.
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car les animaux ont pour âme le sang , sanguis emm eorum pro anima est ; et à cause de cela tu ne dois pas manger î âme avec la chair , et idcirco non clebes animam comedere cum carmbus (1).
Malgré cela, Bossuet n’accepte point dans toute son extension la doctrine de Descartes. Pour lui, l’animal est capable de sentiment, et le sentiment ne peut être une affection des corps : on peut bien les subtiliser , dit-il, les rendre plus déliés , les réduire en vapeurs et en esprits ; par là , ils deviendront plus vîtes , plus mobiles , plus insinuants , mais cela ne les fera pas sentir (2).
Il pense donc, que nous devons attribuer aux animaux une âme sensitive distincte du corps , mais non pour cela indépendante de lui. Ce n est pas un corps, mais ce n’est pas non plus un esprit, c est une nature mitoyenne dont toutes les opérations sont liées à la disposition des organes, et qui, par conséquent, doit en subir la destinée (3).
Telle est la doctrine de Bossuet. On trouvera sans doute aujourd'hui quelle va au delà de ce qu’il nous est permis d’affirmer, mais elle témoigne du moins de la répugnance pour le pur automatisme, et en cela nous ne pouvons qu’y applaudir.
(1) Deutéronome, ch. xn, vers. 23.
(2) Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même , ch. v, § 13
(3) Ibid., passim.
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Malebi anche au contraire, cet autre grand disciple de Descartes, adopte sans restriction l’automatisme.
Comme il n admet dans l’animai rien que de maté- >iel, et qu il estime avec raison que les sentiments et les passions ne sont point des propriétés de la matière telle qu elle puisse être , il regarde les animaux comme incapables de sentir, d aimer ou de haïr aucune chose. « Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir : ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien ; et, s'ils agissent d’une manière qui marque de l’intelligence, c’est que, Dieu les ayant faits pour les conserver, il a formé leurs corps de telle façon qu’ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire ( I). »
Ainsi, le chien qui, aprè’s avoir désobéi à son maître, s approche de lui en tremblant, dans une posture suppliante, implorant son pardon de l’œil et de la voix, n’a nulle conscience d’avoir désobéi, et nulle crainte du châtiment qui l’attend. Cela n’est pas soutenable : de pareilles exagérations portent avec elles leur réfutation.
(\) De la recherche de la vérité , Paris 1712 ch. vu, p. 256-262.