livre VI, IP partie
DE L’AME DES BÊTES
Leibniz se montre plus favorable aux animaux, et son opinion à leur égard s’accorde bien mieux avec l’observation de la nature que celle de Malebranche et de Descartes.
Selon lui, les animaux ont Ass perceptions ou. des idées simples de ce qui les affecte (1), quoiqu’ils ne s’élèvent pas par la réflexion et le raisonnement jusqu’aux idées générales et abstraites qui constituent,
à proprement parler, la pensée (2).
« Les bêtes connaissent apparemment la blancheur, et la remarquent dans la craie comme dans la neige; mais ce n’est pas encore l’abstraction, car elle demande une considération du commun sépare du particulier, et par conséquent il y entre la connaissance des vérités universelles, qui n’est point donnée aux bêtes (3). ».
« Les bêtes passent d’une imagination à une autre par la liaison qu’elles y ont sentie autrefois, par exemple, quand le maître prend un bâton, le
chien appréhende d’être frappé (4). »
« Les bêtes sont purement empiriques et ne font que se régler sur les exemples; car, autant qu’on
(!) Nouveaux Essais sur l'entendement humain, hv. Il, ch- § •
(2) Ibid., cil. XI, §§ 10, H. - (3) Ibid., § 10. - (+) ^d.,
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en peut juger, elles n’arrivent jamais à former des propositions nécessaires, au lieu que les hommes sont capables de sciences démonstratives, en quoi la faculté que les bêtes ont de faire des consécutions est quelque chose d’inférieur à la raison qui est dans les hommes.... Les consécutions des bêtes ne sont qu’une ombre du raisonnement (1). »
Ainsi, Leibniz refuse aux animaux la pensée proprement dite et la raison dans le sens le plus élevé du mot, mais il leur reconnaît des sentiments , des perceptions, des idées simples, et le don de lier ces sentiments , ces perceptions, ces idées dans un ordre restreint et subalterne (2).
Or, il ny a point, dit-il, de combinaison et de modification des parties de la matière, quelque petites quelles soient, qui puissent produire cle la perception ; car si la matière pouvait tirer de son sein le sentiment, la perception et la connaissance, il faudrait que ce fût une propriété de toutes ses parties d’en avoir, et nous voyons manifestement qu’il n’en est pas ainsi, et que chaque partie de la matière ne pense point. Nous ne devons donc point chercher dans un ensemble quelconque ce qui ne se trouve en aucune façon dans les parties (3).
(1) Nouveaux Essais sur V entendement humain, Avant-propo?.
(2) Ibid., liv. II, ch. xn, § H.
(3) Ibid., livre IV, ch. x, §§ 9, 10, H.
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Il faut donc admettre chez les animaux un principe immatériel sans lequel ils ne seraient pas susceptibles de sentiment et de perception, ce qui conduit Leibniz à dire : Je crois que les bêtes ont des âmes (1) ; et comme l’âme est pour lui une unité indivisible, par cela même indestructible , il ajoute : Je crois que les bêtes ont des âmes impérissables (2) ; mais par là il n’entend point attribuer aux bêtes cette sorte d’immortalité qui est liée à la conscience réfléchie de soi-même et qui ne peut être que le partage des êtres moraux et raisonnables.
Il distingue entre I’incessabilité et I’immorta.lité. L’âme de l’homme est immortelle, celle de la brute est incessable (3) .
C’est ainsi que l’échelle des êtres s’élève, aux yeux de Leibniz, de degré en degré jusqu’à l’infini, jusqu’à X unité suprême. Il y a d-es transitions; point d’interruption. L’homme est certainement fort audessus de la brute, mais il rentre pourtant dans le règne animal ; et au-dessus de l’homme, il y a sans doute d’autres êtres qui, tout en participant, sous certains rapports, de notre nature, atteignent une perfection plus haute.
(1) Nouveaux Essais, liv. II, ch. i, § 1*2.
(2) Ibid.
(3) Ibid., ch. xxvn, § 9.
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Parmi les écrivains du dix-septième siècle qui ont ouvertement combattu l’opinion de Descartes sur l’automatisme des bêtes, on ne saurait sans injustice oublier la Fontaine, cet esprit charmant qui a su attendrir et parer la raison à l’exemple de Platon et de Lucrèce, ses modèles.
Comme il voulait peindre l’homme sous le masque de la bête, il s’était fait en quelque sorte le compagnon des animaux; il épiait leurs pas et leurs gestes; il étudiait leur physionomie, leurs habitudes, leurs mœurs, pour les rapprocher des nôtres, et ce travail de comparaison ne leur avait pas toujours été défavorable dans son esprit. Il éprouvait pour ces êtres dont nous faisons nos esclaves et notre proie un sentiment de commisération. Nous voyant agir à leur égard comme nous faisons, il s’était dit :
Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts
Que ses sujets (1).
Un système qui les réduit à l’état dépurés machines ne pouvait être de son goût. Non content d’avoir mis en lumière par mille exemples divers
(I) Livre X, fable xv.
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leur prévoyance, leur adresse, leurs affections et leurs caprices, toutes choses qui témoignent de la spontanéité et de l’intelligence, il en fit le sujet d’une véritable thèse qui, pour n’être pas écrite dans le style de l’école, n’en est pas moins concluante. Elle ouvre le dixième livre des Fables qui parut de 1678 à 1679 (1) ; elle est dédiée à madame de la Sablière, l’une de ces femmes d'élite du dix-septième siècle chez qui les grâces légères du monde couvraient le sérieux de l’esprit, et qu’un tact fin et sûr rendait philosophes sans qu’elles eussent la prétention de l’être (2).
La Fontaine expose d’abord avec une précision remarquable la doctrine des cartésiens :
Ils disent donc
Que la bête est une machine ;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
Nul sentiment, point d’âme; en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine
A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
Au dire de ces gens la bête est toute telle.
Dans la montre, un rouage en fait mouvoir un
(1) La Fontaine avait alors cinquante-sept ans.
(2) Madame de Sévigné, qui se distingue entre toutes par la vivacité et la justesse de son incomparable esprit, écrivait à madamedeGrignan, grande cartésienne, à la date du 23 mars 1672 : « Des machines qui aiment, des machines qui ont une élection pour quelqu'un, des machines qui sont jalouses, des machines
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autre et amène le résultat calculé; chez l’animal, l’ébranlement des sens gagne de proche en proche, et l’impression se fait :
Mais comment se fait-elle ?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté.
L’animal se sent agité De mouvements que le vulgaire appelle Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
Ou quelque autre de ces états.
Mais ce n’est point cela : ne vous y trompez pas. Qu’est-ce donc? — Une montre — Et nous ? — C’est
[autre chose.
Que de finesse dans cet exposé ! avec quel art la Fontaine fait sentir tout ce qu’il y a de déraisonnable à envisager chez l’animal, comme de simples effets mécaniques, ce que nous regardons chez l’homme comme des effets de la sensibilité et des émotions de l’âme !
L’admiration que le poète professe pour Descartes ajoute plus de poids encore à l’opposition qu’il fait à son système. Si sa conviction n’était pas déterminée par un sentiment profond et invincible; s’il pouvait être séduit, il le serait par
. . . Ce mortel dont on eût fait un dieu
qui craignent : allez, allez, vous vous moquez de nous. » Par le seul rapprochement des mots, madame de Sévigné réfute cetle doctrine.
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Chez les païens, el qui tient le milieu Entre l’homme et l’esprit. —
Il lui accorderait volontiers que la bête ne sait pas qu’elle pense, mais il ne peut se résoudre à admettre
Qu’elle ne pense nullement.
Et, pour preuve qu’elle pense, qu’elle combine des sensations et des idées, il cite l’exemple du cerf dont nous avons déjà rappelé les ruses lorsqu’il cherche à déjouer les poursuites du chasseur, et il s’écrie :
Que de raisonnements pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change, et cent stratagèmes Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort !
A cet exemple, il joint celui de la perdrix qui se traîne d’abord, et feint de ne pouvoir voler, pour attirer le chasseur et les chiens loin du nid où sont retenus ses petits. Puis, il décrit avec complaisance l’industrie des castors, et il dit :
Que ces castors ne soient qu’un corps vide d’esprit,
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire.
Il se révolte à l’idée de cette mémoire toute corporelle que Descartes attribue aux animaux, et il
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en décrit les opérations pour en faire mieux sentir l’inanité :
L’objet, lorsqu’il revient, va dans son magasin Chercher, par le même chemin,
L’image auparavant tracée,
Qui sur les mêmes pas revient pareillement,
Sans le secours de la pensée,
Causer un même événement.
Et de nouveau il se récrie sur le procédé illogique qui nous fait rapporter, lorsqu’il s’agit de l’homme, des effets semblables à des causes tout à fait différentes :
Nous agissons tout autrement :
La volonté nous détermine.
Non 1 objet, ni l’instinct. Je parle, je chemine :
Je sens en moi certain agent;
Tout obéit dans ma machine Ace principe intelligent :
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
Se conçoit mieux que le corps même:
De tous nos mouvements c’est l’arbitre suprême.
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts
Mais gardez-vous bien de croire qu’il y ait rien de semblable chez ces êtres dont les organes sont semblables aux vôtres, qui vont et viennent comme vous, qui crient, qui gémissent, qui chantent comme vous, qui se révoltent contre l’injustice de
444 DE L’AME DES BÊTES
vos commandements; non, il n’y a en eux rien qui
ressemble de près ou de loin à l’esprit.
Pour moi (dit La Fontaine), si j’en étais le maître,
Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants.
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans?
Quelqu’un peut donc penser, ne se pouvant connoîlre.
Par un exemple tout égal,
J’attribûrais à l’animal Non point une raison selon notre manière.
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort.
Voilà l’expression même du bon sens. La Fontaine, tout en faisant à l’homme une place à part, ne peut s’empêcher, avec Aristote et Platon, Bossuet et Leibniz, de voir chez 1 animal un principe, sinon égal, du moins analogue à celui qui pour nous est la source du sentiment et de la pensée.
Passons à des observateurs, non pas plus sensés, mais plus spéciaux que la Fontaine, qui ont fait de l’élude de la nature l’occupation de leur vie entière : je veux parler de Réaumur et de Buffon.
Réaumur a vu la nature au microscope ; Butfou l’a vue en grand : l’un avait plus particulièrement le don de l’observation ; 1 autre, celui ries généralisations : or, si les vues générales peuvent nous conduire à des vérités d’un ordre supérieur,
DE L’AME DES BÊTES
elles nous exposent à des erreurs où ne tombent point d’ordinaire ceux qui s’arrêtent à l’élude minutieuse des faits.
Ainsi, Buffon. pour expliquer la nature des animaux, crée tout un système où de vives clartés sont obscurcies par des hypothèses sans fondement ; tandis que Réaumur, embrassant un champ moins vaste, y regarde de plus près, et ne s’égare pas dans la théorie. Ses Mémoires 'pour set'vir à l'histoire des insectes (1) sont un trésor de bonnes observations. L’attrayant spectacle des mœurs et de l’industrie de ces petits animaux décida de sa vocation, ainsi qu’il le déclare lui-même (2) ; il apporta à cette étude toute l’ardeur que donne la passion, mais il n’en subit pas les entraînements : il conserva toujours un jugement libre et sain.
«Plusieurs auteurs, dit-il, et surtout des auteurs des siècles antérieurs à celui-ci, qui ont écrit sur l’histoire des insectes, semblent avoir été séduits par la passion qu’ils ont prise pour eux... Ce sont surtout les éloges qu'on donne cà l’intelligence des insectes qui n’ont pas été assez mesurés : on les fait penser et agir comme nous, et souvent même on les a loués de ce qu’ils pensaient et agissaient mieux que nous. Il n’est sorte de connaissance qu’on ne
(t) A Paris, de l’Imprimerie royale, 1734-1742, 6 vol. in-4°.
446 DE L’AME DES BÊTES
leur ait accordée ; on leur a trouvé toutes les vertus morales, même les plus sublimes ; et sur quels fondements? Sur des fondements souvent tout aussi puérils (1). »
Il rappelle alors, pour en faire sentir l’exagération et le ridicule, quelques-uns des contes que l’on a débités sur la prétendue sagesse des fourmis et des abeilles. « Mais, ajoute-t-il aussitôt, comme s’il craignait d’avoir fait une trop large part à la critique, refuserons-nous toute intelligence aux insectes ; les réduirons-nous au simple état de machines? C’est là la grande question de l’âme des bêtes agitée tant de fois depuis M. Descartes, et par rapport à laquelle tout a été dit dès qu’elle a commencé à être agitée...
« Nous voyons dans les animaux, et dans les insectes autant que dans aucun des autres (c’est là qu’est l’erreur), des procédés qui nous donnent du penchant à leur croire un certain degré d'intelligence; nous y sommes conduits en raisonnant par analogie (2). »
Sans doute, il est raisonnable d’accorder aux insectes un certain degré d' intelligence , mais dire que les preuves de cette intelligence sont aussi multipliées dans les insectes que dans aucun des autres
(1) Mêm. pour servir à l'histoire des insectes, t. I, p. 18.
(2) Ibid., p. 22/23.
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animaux , c’est montrer que l’on confond les actes d instinct, c est-à-dire les actes dus à une impulsion supérieure, avec ceux qui émanent d’une intelligence spontanée et personnelle.
Si, par exemple, on attribuait à l’intelligence personnelle des abeilles l’art avec lequel elles construisent leurs cellules, on ne mettrait pas de différence entre elles et les plus habiles géomètres ; tandis que les actes par lesquels elles révèlent quelque spontanéité, comme lorsqu’elles défendent les appioches delà ruche, qu elles livrent la guerre aux faux-bourdons, ou qu’elles s’appellent et se recrutent poui aller établir ailleurs une colonie, tous ces actes ne réclament évidemment qu’un commencement d intelligence ; et ce qui est vrai pour les abeilles est vrai aussi pour les fourmis .
L instinct domine chez les insectes, mais on pe ut y reconnaître un commencement de spontanéité et d’intelligence.
«Les insectes, dit encore Réaumur, savent varier
leurs procédés quand les circonstances le demandent (1). »
Cependant, on ne peut nier que leur manière d 'être ne soit empreinte d’un caractère à peu près constant d’uniformité, et c’est ceque confesse bientôt le sage observateur.
(1) Mémoires pour servir à l’histoire des insectes, t. F, p. 22.
DE L’AME DES BÊTES
« Pour réduire pourtant les choses au vrai, dit-il, chaque espèce d’insectes n’a, pour ainsi dire, que son tour d'adresse par lequel elle sait attirer notre admiration. Mais nous fissent-ils voir des actions plus surprenantes, plus variées, des suites d’actions semblables auxnôtres, ils negagneraient rien encore auprès de ceux qui se sont obstinément déterminés à leur refuser des âmes (1). »
C’est une question dans laquelle Réaumur ne s’engage pas : il se borne à décrire exactement l’industrie et les mœurs des insectes et tout ce qui fait ressortir ce qu’il appelle leur génie , mot exorbitant qui manque le but. On voit surtout briller chez les insectes le génie du Créateur; mais, comme nous l’ avons déjà fait remarquer, Réaumur confond l’instinct avec l’intelligence spontanée.
YI.
Buffon est tombé dans l’exagération contraire. Avec Descartes, il réduit l’animal à un mécanisme sensible, ce quiau fond est contradictoire; car l'idée du pur mécanisme exclut l’idée de sensibilité, et l’idée de sensibilité suppose autre chose que du mécanisme. La sensibilité vraie implique la perception de la chose sentie. C’est par un abus du langage que
(I) Mémoires pour servir à l’histoire des insectes, t. I, p. 22.
DE L’AME DES BÊTES. 4i!)
l’on dit d’une machine qu’elle est plus ou moins sensible à 1 action de la force motrice, cela indique seulement la perfection et la souplesse de ses ressorts. La machine exécute passivement, fatalement, des mouvements communiqués ; mais elle n’a pas de perception, elle ne sent pas. Elle fonctionne d’une manière à peu près invariable, parce quelle ne correspond pas librement à l’impulsion qu’elle reçoit. Par certains côtés, l’animal tient de la machine : ainsi, parle côté instinctif, il se répète uniformément ; il n’est évidemment qu’un instrument. Mais par d’autres côtés, il tient de l’être libre : il hésite, il délibère, il choisit.
Point de distinction à cet égard chez Bufïbn, pas plus que chez Descartes. Tous les actes des animaux sont des résultats mécaniques (1).
Les animaux ne parlent pas, donc ils n’ont point dame (2) ; leur nature est purement matérielle (3).
« 11 ne se passe, dit Buffon, dans leur intérieur, rien de suivi, rien d’ordonné, puisqu’ils n’expriment rien par des signes combinés et arrangés ; ils n’ont donc pas la pensée, même au plus petit cleyré (4) . »
(1) Œuvres compl. de Bufl'on publiées par M. Flourens, t. II,
(2) Ibid., p. 7 el 342.
(3) Ibid., t. II, p. 349.
(4) Ibid., I. Il, p. 7.
DE L’ÀME DES BÊTES
Eh quoi ! ils ri expriment rien par des signes combinés et arrangés quand ils font entendre des cris d’alarme ou de ralliement auxquels nul d’entre eux ne se trompe ; quand ils nous témoignent leur contentement ou leur frayeur ; quand ils nous supplient ou qu’ils nous menacent?
Ce langage, pour être moins intellectif que sensible, plus naturel que conventionnel, et surtout moins abstrait que le nôtre, en est-il pour cela moins expressif? En vérité, il vaudrait autant nier l’existence des animaux secondaires que de leur refuser le langage des signes.
Buffon leur accorde pourtant \z sentiment, et qui plus est, la conscience de leur existence actuelle :
« Ils ont, dit-il, le sentiment, ils Font même à un plus haut degré cpue nous ne F avons j ils ont aussi la conscience de leur existence actuelle , mais ils n’ont pas celle de leur existence passée ; ils ont des sensations, mais il leur manque la faculté de les comparer (1)... »
S’ils ont le sentiment, et s’ils l’ont même à un plus haut degré que nous ne l’avons ; s’ils ont aussi la conscience de leur existence actuelle, ils ne sont donc pas purement matériels ? Vous ne sauriez le dire, à moins de considérer le sentiment et la conscience comme des propriétés de la matière.
(t) Œuvres compl. de Buffon, édition de M. Flourens, l. 11, p. :i3t.
DE L’AME DES BÊTES
Les animaux vont et viennent à leur gré avec une sorte de liberté ; ils attaquent; ils se défendent; ils se disputent la prépondérance, ou la possession d’un bien qu ils convoitent. Comment expliquez-vous cela? Par l ébranlement des sens. Les sens, muspar les objets extérieurs, transmettent cette impression au cerveau qui est un sens intérieur et général (i).
«Le cerveau, en conséquence de cette impression, agit sur les nerfs et leur communique l’ébranlement qu’il vient de recevoir, et c’est cet ébranlement qui produit le mouvement progressif et toutes les actions extérieures du corps et des membres de l’animal (2).»
Le mécanisme obéit aux forces extérieures, voilà tout. Mais, dans ce cas, nous devrions observer un rapport exact d intensité entre la force motrice et le mouvement communiqué ; et c’est ce qui n’a pas lieu. La vue d’un objet immobile et peu éclatant, si 1 animal y rattache 1 idée d’un danger, lui causera une sensation vive, tandis que la vue de tel autre objet en mouvement le laissera insensible. Il y a donc là autre chose qu’une impulsion, il y a une appréciation intime ; et s’il se produit un ébranlement cérébral, l’ébranlement, dans ce cas, est le résultat de l’appréciation.
(1) Œuvres de Bufron, édil. de M. Flourens, t. Il, p, 322.
(2) Ibid., t. Il, p. 318.
DE L’AME DES BÊTES
On ne peut donc pas expliquer les opérations de l’animal par le seul ébranlement des sens.
Les animaux se ressouviennent ; les animaux rêvent ; les animaux ont des passions. Buffon le reconnaît : mais comme la mémoire proprement dite consiste, selon lui, dans une suite d idées que l cime tii e des sensations (1) , et qu’il refuse toute idée à 1 animal, il lui refuse aussi la mémoire proprement dite, et ne lui accorde que la réminiscence uniquement due au renouvellement de la sensation. Dans cette doctrine, le rêve serait pour l’animal quelque chose d’analogue à la réminiscence; et les passions ne seraient que des impressions plus durables , des états affectifs auxquels le physique seul aurait part. Les animaux, selon Buffon, sont incapables d'amour ou de haine ; seulement, ils éprouvent de l’attrait ou de la répulsion pour les choses qui conviennent à leur nature ou qui la contrarient. Le sentiment qui lie le chien à son maître n’est que de Y attachemen t , liaison purement matérielle. Mais d’où vient alors que cet attachement peut aller jusqu’à triompher de l’instinct même de la conservation, le plus impérieux de tous les instincts ; car on a vu des chiens, après la mort de leur maître, refuser obstinément toute nourriture et se laisser mourir sur leur tombeau ? S il n y
(1) Œuvres de BulTon, t. II, p. 330.
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a pas Jà quelque chose qui domine la matière et la subjugue, nous n’y comprenons plus rien.
La jalousie est aussi une passion fort ordinaire aux animaux supérieurs. Un chien favori se montre jaloux, non-seulement des autres chiens qui approchent son maître, mais même d’un enfant auquel il donnerait des marques d’intérêt. Cette passion suppose un retour sur soi-même et un calcul implicite qu’il est difficile de réduire à un effet mécanique.
On n’éprouve pas moins d’embarras, dans cette hypothèse , à expliquer l’orgueil dont parfois les animaux font preuve; car, de l’aveu de Buffon, ils ont leur espèce cl'orgueil (1). Ils tirent vanité de leurs avantages ; ils paraissent sensibles à la louange. On dit vain comme un paon. Or, qu’est-ce qu’une machine' qui se complaît en elle-même ?
Et qu’est-ce aussi qu’une machine qui cherche à se venger ? Car le désir de la vengeance, aussi bien que l’orgueil et la jalousie, est un sentiment commun aux hommes et aux bêtes. Il n’est pas rare de voir un cheval qui a été maltraité sans motif, profiter quelques jours après d’un moment favorable pour lancer une ruade à celui qui l’a battu ; et ne croyez pas qu’une leçon méritée et proportionnée à la faute eût fait naître le même (1) Œuvres de Buffon, édit, de M. Flourens, t. II, p. 352.
454 DE L’AME DES BÊTES
désir de vengeance. Non; dans ce cas, l’animal se résigne : c’est contre l’injustice qu’il se révolte. Il y a donc chez lui autre chose que la persistance d’une sensation pénible; il y a du discernement ; et cela étant, on ne saurait admettre, avec Buffon, que les animaux n’ont en aucune façon la puissance de réfléchir (1) ; qu’ils sont privés de toute intelligence (2); que tout en eux est nécessaire et forcé.
Buffon dit cela, en effet, en propres termes, lorsqu’il envisage la question d’une manière générale dans son Discours sur la nature des animaux ; mais quand il en vient à décrire leurs mœurs, quand il en vient aux détails, oh ! alors les faits le conduisent sans cesse à dire : Tel animal est plus intelligent que tel autre, telle race l'emporte sur telle autre par l'intelligence. Le langage de l’observateur est tout autre que celui du philosophe.
Les naturalistes plus récents qui ont écarté de la discussion la question métaphysique, pour se bornera l’étude des faits, ne sont point tombés dans de telles contradictions. Frédéric Cuvier, entre autres, a particulièrement éclairé ce sujet par les nom-
(1) Œuvres de Buffon, édit, de M. Flourens, p. 344.
(2) Ibid., p. 362.
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breuses observations qu’il a consignées dans les Annales du Muséum et dans son Histoire naturelle des mammifères. « Le premier résultat des observations de Frédéric Cuvier, dit M. Flourens (1), marque les limites de l’intelligence dans les différents ordres des mammifères.
« C’est dans les rongeurs que cette intelligence se montre au plus bas degré; elle est plus développée dans les ruminants ; beaucoup plus dans les pachydermes , à la tête desquels il faut placer le cheval et F éléphant ; plus encore dans les carnassiers , à la tête desquels il faut placer le chien, et dans les quadrumanes , à la tête desquels se placent Y orangoutang et le chimpanzé.
« Et ce fait de Y intelligence graduée des mammifères, que donne d’un côté l’observation directe, la physiologie et l’anatomie le confirment de l’autre : la physiologie, en montrant la partie du cerveau, siège spécial de l’intelligence des animaux; et l’ana-
(1) Nous devons à M.P. Flourens un excellent résumé des travaux de F. Cuvier sous ce titre : De l’instinct et de l’intelligence des animaux, Paris, 1841, un vol. in-12.
M. Flourens excellait à élucider les questions. Il avait, au suprême degré. Fart de dégager les faits significatifs et concluants des détails qui les embarrassent ; et rien qu’en lesrapprochant, en les mettant en lumière, il en faisait sentir le fort ou le faible, la concordance ou l’opposition, et il conduisait rapidement son lecteur par une route unie et sobrement ornée au point où il voulait l’amener.
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tomie, en montrant le développement graduel de cette partie, des rongeurs aux ruminants , et des ruminants aux pachydermes, aux carnassiers et aux quadrumanes.
«Le rongeur (1) ne distingue pas individuellement l’homme qui le soigne de tout autre homme. Le ruminant distingue son maître, mais un simple changement d’habit suffit pour qu’il le méconnaisse. Un bison du Jardin-du-roi avait pour son gardien la soumission la plus complète; ce gardien vient à changer d’habits, et le bison , ne le reconnaissant plus, se jeta sur lui. Le gardien reprit son habit ordinaire, et le bison le reconnut. Deux béliers, accoutumés à vivre ensemble, sont-ils tondus, on les voit aussitôt se précipiter l’un sur l’autre avec fureur.
« On connaît l’intelligence de X éléphant, du cheval, parmi les pachydermes . Frédéric Cuvier pense que le cochon, malgré ses appétits grossiers, n’est peut-être pas très-inférieur à l’éléphant pour l’intelligence ; il a vu un pécari aussi docile, aussi familier que le chien le plus soumis. Le sanglier s’apprivoise facilement; il reconnaît celui qui le soigne, il lui obéit, il se prête à des exercices.
« C’est enfin dans les carnassiers et les quadrumanes que paraît le plus haut degré de l’intelligence
(1) C’est-à-dire la marmotte, le castor, Y écureuil, le lièvre, etc.
DE L’AME DES BÊTES
parmi les bêtes. Et, de tous les animaux, Yorang outang est, selon toute apparence, celui qui en a le plus.
« Le jeune orang-outang , étudié par Frédéric Cuvier, n’était âgé que de quinze à seize mois; il avait besoin de société; il s’attachait aux personnes qui le soignaient ; il aimait les caresses, donnait de véritables baisers, boudait lorsqu’on ne lui cédait pas, et témoignait sa colère par des cris et eu se roulant par terre.
« Comme il se plaisait à grimper sur les arbres et à s’y tenir penché , on fit un jour semblant de vouloir monter à l’un de ces arbres pour aller l’y prendre ; mais aussitôt il se mit à secouer l’arbre de toutes ses forces pour effrayer la personne qui s’approchait ; cette personne s’éloigna, et il s’arrêta ; elle se rapprocha, et il se mit de nouveau à secouer l’arbre. « De quelque manière, dit Frédéric Cuvier, a que l’on envisage l’action qui vient d’être rap- « portée, il ne sera guère possible de n’y pas voir le orésultat d’une combinaison d’idées, et de ne pas « reconnaître dans l’animal qui en est capable la « faculté de généraliser. » — « En effet , reprend M. Flourens, l’orang-outang concluait évidemment, ici, de lui aux autres; plus d’une fois l’agitation violente des corps sur lesquels il s’était trouvé placé l’avait effrayé ; il concluait donc de la crainte qu’il
DE L’AME DES BÊTES
avait éprouvée à la crainte qu’éprouveraient les autres, ou, en d’autres termes, et comme le dit Frédéric Cuvier, « d’une circonstance particulière,
« il se faisait une règle générale. »
« Lorsqu’on lui refusait ce qu’il désirait vivement, comme il n’osait s’en prendre à la personne qui ne lui cédait pas, il s’en prenait à lui-même, et se frappait la tête contre la terre : il se faisait du mal pour inspirer plus d’intérêt et de compassion. C’est ce que fait l’homme lui-même lorsqu’il est enfant, et ce qu’aucun animal ne fait, si l’on excepte l’orang-outang, et l’orang-outang seul, entre tous les autres (1).
Mais voici un fait que nous avons nous-même entendu citer à M. Milne-Edwards, et que nous reproduisons comme un exemple frappant de l’association des sensations et des idées chez cet animal :
Un singe de l’espèce des orangs, qui vivait à la Ménagerie, avait pris son gardien en grande affection . Celui-ci, touché de ses démonstrations d’amitié, le faisait coucher dans sa propre chambre et le traitait comme un commensal; mais quand il allait le matin à ses occupations, il tirait la porte sur lui et laissait le singe tout seul. Le pauvre animal supportait ces heures d’isolement avec une impatience
(1) De l’instinct et de V intelligence des animaux, par P. Flourens, 2° édition, 1845.
DE L’AME DES BÊTES
extrême: il gambadait dans l'appartement il, frappait à la porte, et, ne pouvant l’ouvrir, il faisait entendre des gémissements, il s’arrachait les poils de la tête. Lorsque, après une longue attente, il voyait rentrer son gardien, il le comblait de caresses et montrait une folle joie.
Cela dura ainsi quelque temps; et toujours la même impatience de la part du singe dans les heures d’isolement. 11 avait remarqué que son maître ouvrait la porte en poussant de droite à gauche le bouton de la serrure, et il faisait d’inutiles efforts pour y atteindre : il était trop petit. Il s’avisa un jour d’aller prendre une chaise, et, après l’avoir approchée de la porte, il sauta dessus, put saisir le bouton delà serrure, ouvrit la porte, et courut aussitôt à la recherche de son maître qui fut bien étonné de le voir arriver.
Il est évident que dans ce cas l’animal fit preuve de mémoire, de réflexion et de raisonnement ; et si la réflexion et le raisonnement ne prouvent pas l’intelligence, il faut renoncer à définir l’intelligence, ce n’est plus qu’un vain mot, un mot vide de sens.
Rappelons à ce sujet les caractères distinctifs de l’instinct et de l’intelligence.
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L’instinct se passe de la participation réfléchie de l’animal : il le dirige comme un instrument aveugle ; tandis que l’intelligence l’éclaire sans le contraindre, provoque chez lui la délibération, et le rend capable de choix.
L’instinct est une impulsion ; l’intelligence est une lumière.
Le castor qui se bâtit une cabane, l’oiseau qui se construit un nid, n’agissent que par instinct.
Le chien, le cheval, qui apprennent jusqu’à la signification de plusieurs de nos mots et qui nous obéissent, font cela par intelligence.
Tout dans l’instinct est inné : le castor bâtit sans l’avoir appris; tout y est fatal : le castor bâtit, maîtrisé par une force constante et irrésistible (1).
Tout dans l’intelligence est spontané et progressif. Le chien résiste quelquefois à vos commandements; quand il y obéit, c’est qu il le veut bien. Dressé à la chasse, il trouve de lui-même de nouveaux stratagèmes : il profite de l’expérience ; il s’instruit ; il se perfectionne.
Et vous remarquerez encore que l’un des carac-
(I) Flourens, De l’instinct et de l’intelligence des animaux, 2° édit.
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tères distinctifs de l’instinct est d’être circonscrit et rigoureusement déterminé, applicable à une chose seulement et point à une autre, tandis que le caractère propre de l’intelligence est de se prêter à tout, d’être applicable à tout. L’instinct qui porte l’abeille à construire les cellules de son couvent ne lui permet pas de faire autre chose, tandis que l’intelligence du singe lui permet de varier son existence presque autant que ses caprices.
Nous l’avons déjà dit, mais il est bon de le répéter : l’instinct est une force impersonnelle; l’intelligence au contraire est le bien propre de l’être qui en est doué : il en fait ce qu’il veut.
Or, il y a des actes que l’animal accomplit dès sa naissance d’une manière uniforme et nécessaire, comme un instrument qui obéit à une main savante et infaillible ; il en est d’autres où il montre évidemment de la spontanéité et du choix et une certaine perfectibilité, bien qu’il ne lui arrive point d’accroître ni de perpétuer par des signes fixes et certains le fruit de son expérience. 11 y a donc tout à la fois chez l’animal de l’instinct et de l’intelligence.
C’est ce que les faits démontrent visiblement s pourvu qu’on les observe sans parti pris, sans idée préconçue.
Les faits aussi nous donnent la mesure de
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l’instinct et de l’intelligence dans les différentes espèces : ils nous montrent l’instinct dominant exclusivement dans les espèces inférieures, puis faisant place par degrés à l’intelligence dans les espèces supérieures.
Cette gradation n’efface en rien les limites qui, sous ce rapport, séparent les espèces. Depuis que les hommes recueillent des observations, ces observations nous font voir les mêmes distinctions. Au temps d’Aristote, la fourmi obéissait au même instinct qui la gouverne aujourd’hui, et l’éléphant n’était ni plus ni moins intelligent; le chien était aussi fidèle, le singe aussi malicieux. Une telle fixité s’accorde mal avec les belles théories que l’on développe de nos jours sur la transformation des espèces, mais il y a eu de tout temps des hommes de grande imagination qui ont prétendu voir au delà de la portée de leurs yeux.
Plus modestes, nous nous bornerons à constater ce qui est, et à marquer, autant qu’il est en notre pouvoir, les limites qui séparent l’intelligence de l’homme de celle des animaux.
« Les animaux, dit M. Flourens, reçoivent par leurs sens des impressions semblables à celles que
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nous recevons par les nôtres; ils conservent, comme nous, la trace de ces impressions ; ces impressions conservées forment, pour eux comme pournous, des associations nombreuses et variées; ils les combinent, ils en tirent des rapports, ils en déduisent des jugements ; ils ont donc de l' intelligence. Mais toute leur intelligence se réduit là. Cette intelligence ne se considère pas elle-même, ne se voit pas, ne se connaît pas (1). »
Au contraire, l’intelligence humaine se considère elle-même, se voit et se connaît.
Ce n’est pas que l’animal soit dépourvu de réflexion. U réfléchit sur ses sensations, puisqu’il les combine et qu’il en tire des déductions ; seulement, il ne réfléchit pas sur sa propre pensée ; il ne la généralise point, ou plutôt, il ne s’élève pas jusqu a l’abstraction métaphysique, jusqu’à l’idée du nombre et des forces, jusqu’à l’idée de la loi : il n'est pas un être moral. 11 est sensible et intelligent, sans être raisonnable. Le monde intellectuel et moral est fermé pour lui.
L’homme seul en franchit les limites. L’homme est à la fois sensible , intelligent et raisonnable . La raison qui règle l’intelligence même, qui semble être un reflet de la sagesse incréée, qui nous met sur la
(i) Flourens, De l'instinct et de l'intelligence des animaux , 2e éilit., p. 49.
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voie des principes et nous donne le secret de la causalité, voilà ce qui distingue essentiellement l’homme de la brute.
Notre répugnance à attribuer les actes spontanés des animaux à un principe supra-organique, ne doit pas nous empêcher de reconnaître en eux une intelligence personnelle que ces actes démontrent ; et si des actes semblables, mais seulement mieux calculés et d'une plus haute portée, nous autorisent à admettre chez l’homme la présence d’un élément supérieur à l’organisme, il nous paraît impossible de refuser à l’animal quelque chose d’analogue. Laissons à Celui de qui tout émane le soin de concilier ce qui nous semble inconciliable.
La limite entre l’homme et la brute n’en est pas moins tranchée ; et quoi qu’on puisse dire, aucune invasion ne nous menace. Nous ne voyons pas les quadrumanes faire la moindre tentative pour s’approprier le feu et les métaux. L’homme reste le maître du monde; il étend même de plus en plus son empire sur la nature; sa pensée n’est bornée ni par le temps, ni par l’espace : elle le fait vivre dans le passé, dans le présent et dans l’avenir; et tandis que la brute demeure enfermée dans le cercle des réalités présentes, l’homme plonge en quelque sorte, dans l’infini ; et seul, il se met en rapport avec l’auteur de son être;
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Nous pouvons donc être satisfaits de la part qui nous est faite, et, sans crainte d’abdiquer notre dignité, reconnaître qu’il y a chez l’animal une étincelle de la flamme qui nous éclaire.