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CHAPITRE XXV

DE QUELQUES APPLICATIONS PRATIQUES QUE DESCARTES A FAITES DE SES CONNAISSANCES ANATOMIQUES ET PHYSIO- LOGIQUES A LA PATHOLOGIE, A LA THÉRAPEUTIQUE, A LA MÉDECINE LÉGALE ET A L’HYGIÈNE.

Descartes s’était trop occupé d’anatomie et de physiologie, il attachait trop d’importance à la conservation de la santé qu’il estime être le premier des biens et le fondement de tous les autres (1), pour n’être point tenté de pénétrer dans le domaine de la médecine proprement dite. « Celle qui est maintenant en usage, dit-il, contient peu de choses dont l’utilité soit si remarquable : mais, sans que j’aie aucun dessein de la mépriser, je m’assure qu’il n’y a personne, même de ceux qui en font professioif, qui n’avoue que tout ce qu’on y sait n’est presque rien en comparaison de ce qui reste à savoir ; et qu’on se pourrait exempter d’une infinité de maladies tant du corps que de l’esprit, et même aussi peut-être de l’affoiblissement de la vieillesse, si on

(I) Disc, de la Méth VIe partie, t. I des Œuvres, p. 193.

PATHOLOGIE DE DESCARTES

avait assez rie connois'sance de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus (1). »

1 1 forma donc le dessein d employer toute sa vie à la recherche d'une science si nécessaire (2) ; et il nous apprend par sa correspondance que, dès l’année 1038, c’est-à-dire un après lapublication du de la méthode et de la Dioptrique , il travaillait à composer un Abrégé de Médecine (3), non qu’il se crût encore en état d’y introduire des réformes fondées sur un assez grand nombre d’observations, mais uniquement pour fixer les connaissances qu’il avait acquises à cet égard, et se faire à lui-même un guide qui le mît sur la voie des découvertes et qui l’aidât à diriger sa santé. Le temps et l’expérience lui ont manqué pour conduire à bonne fin cette entreprise. L 'Abrégé de Médecine n’a jamais vu le jour. Nous n en connaissons point le plan ; nous n’en avons pas même 1 ébauche ; en sorte que, pour nous faire une idée de ce que Descartes savait de la médecine proprement dite, nous en sommes déduits à recueillir dans 1 ancienne édition de ses œuvres et dans les nouveaux opuscules que nous devons au zèle éclairé de M. Foucher de Careil, les trop courtes notions qui s’y rencontrent çà et là sur la pathologie, la

(1) Dîsc. de la Méth., VIe partie, t. I des Œuvres, p. 1 93

(2) Ibid. *

(3) Corresp. Œuvres compl., t. VII, p. 413.

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thérapeutique, la matière médicale, la médecine légale et l’hygiène. Descaries n’a traité dans son ensemble aucune de ces divisions delà science, mais nous trouvons sur chacune d'elles, dans ses œuvres, des aperçus que nous allons faire connaître.

En pathologie, Descaries est humoriste : il attribue les maladies dont il fait mention à l’altération des fluides vitaux, le chyle, la lymphe, le sang, labile. Comme la chaleur, condition première de la vie, résulte pour lui de la fermentation des humeurs, ce qui en change le caractère, ce qui l’augmente ou la diminue donne lieu à une foule de maladies; et comme aussi la circulation des humeurs, etleur transpiration à travers les pores des vaisseaux, sont les conditions de la nutrition, sans laquelle le corps dépérirait, les changements qui surviennent dans la composition de ces humeurs, en mettant obstacle à leur passage à travers les pores et par conséquent à la nutrition, sont encore une source de maladies nombreuses.

«Tout trésaillement et frisson dans le corps vient, dit-il, de ce que les parties fluides s’accumulent en un certain foyer unique où la chaleur est cà son comble (au détriment des autres parties)... Ainsi

PATHOLOGIE DE DESCARTES

dans les fièvres qui débutent par le frisson, on peut affirmer qu’elles ont pour point de départ quelque foyer où une humeur vitieuse est entrée en fermentation ; cette humeur infecte le sang, lequel, arrivant au cœur, produit la fièvre (1). »

L’empoisonnement du sang provoque d'abord le malaise et la concentration de la chaleur, puis l’accélération des battements du cœur et celle de la circulation, l’élévation de la température du corps et la transpiration, en un mot, cet ensemble de phénomènes qui constitue la réaction fébrile à l’aide de laquelle la matière peccante est expulsée.

Si les accès présentent entre eux des intervalles plus ou moins longs, sila fièvre est quotidienne, tierce ou quaternaire, cela vient, selon cette théorie, de ce que l'humeur corrompue qui en fournit la matière entre en fermentation avec plus ou moins de lenteur (2).

Chaque accès a pour effet de purger le corps et de le débarrasser de celte infection ; mais la purgation est rarement complète; le levain qui reste reproduit la cause du mal, quelquefois même il la développe

(1) Œuvres inédites de Descartes, publiées par M. le comte Foucher de Careil, IIe part., p. 69.

(2) Œuvres compl., t. VII, p. 359; t. VIII, p. 553; t. IX, p. 332-

PATHOLOGIE DE DESCARTES

et l’aggrave et donne lieu à de nouveaux accidents plus violents que les premiers (1).

Quoi qu’il en soit, dit Descartes à Régius, il faut bien se garder de considérer la fièvre comme quelque chose de primitif et de substantiel; ce qui est substantiel, c’est la matière de la fièvre: elle n’est en elle-même qu’un résultat.

Ici Descartes est réellement le précurseur de Broussais. Pas plus que lui, il ne veut admettre les fièvres essentielles. Il reprend Régius de ce qu’il a écrit que l’idiopathie est une maladie subsistante par elle-même. «J’aimerais mieux dire qu’elle ne dépend point d’une autre, de peur qu’il ne prenne fantaisie à quelque philosophe de conclure que des maladies vous faites des substances (2).»

Relativement;! la classe des maladies dites inflammatoires, sa doctrine diffère radicalement de celle du réformateur moderne, car il attribue encore l’inflammation à une altération dés humeurs et à des troubles de circulation, non à l’irritation, qu’il regarde comme consécutive.

« D’autres feux non naturels, dit-il, s’allument dans tout notre corps, tels que les phlegmons, les érysipèles, les abcès, les pleurésies, etc... lorsqu’un sang plus chaud et plus âcre transpire à travers la

(1) Œuvres compl., I. VIII, p. 553; t. IX, p. 333.

(2) Ibid., t. VU!, p. 552.

PATHOLOGIE DE DESCARTES

tunique des veines, ou bien lorsque, ne pouvant plus s’exhaler par ses issues naturelles, il s’accumule aux extrémités ou sur un point quelconque d’où la corruption se communique aux veines et aux artères voisines (1). »

«Dans les blessures aussi, il s’allume des feux, parce que, les fibres des veines et des artères étant disjointes, le dépôt du sang s’y corrompt (2). »

Descartes cherche partout et toujours la lésion matérielle. Si l’exaltation ou la diminution de la sensibilité, si les troubles que nous nommons fonctionnels ne nous présentent rien de semblable, c’est, dit-il, que nos moyens d’investigation sont insuffisants. Ainsi , il attribue les spasmes et les convulsions à une pression exercée sur le système nerveux par une vapeur ou un fluide qui, en changeant les conditions de l’innervation, détermine des mouvements autres que ceux que les nerfs impriment d’habitude à notre corps (3). Les explications dans lesquelles il entre à ce sujet sont purement imaginaires et ne méritent pas d’être rapportées, mais ce qui est digne d’attention, c’est la pensée inspiratrice de cette théorie qui répond si bien à ce vers célèbre de Lucrèce :

Tangere enim et tangi, nisi corpus, -nulla potest res {4L

(i) Œuvres inédites, IIe partie, p. 72. — (2) Ibid.

(3) Ibid., IIe partie, p. 74.

(4) T. Lucretii Car., De nat. rerum, lib. I, vers. 30o.

472 PATHOLOGIE DE DESCARTES

« Quant à la gangrène, dit Descartes, quoique la circulation du sang arrêtée en quelque partie puisse être quelquefois sa cause éloignée, sa cause prochaine est seulement une corruption ou pourriture de' la partie, qui peut provenir d’autres causes que de la circulation qui a été arrêtée, laquelle corruption étant déjà formée peut empêcher la circulation (1). »

Cette pathologie, comme on le voit, a pour base l’humorisme combiné avec le solidisme. La thérapeutique doit s’y rapporter; mais, sur cette matière, les indications que nous fournissent les œuvres de Descartes sont tout à fait insuffisantes. 11 ne pouvait en être autrement puisque Descartes n'a jamais eu la prétention d’exercer la médecine, et que, s’il aspirait à acquérir les connaissances nécessaires pour cela, il ne s’est point flatté d’y être parvenu. 11 observait à cet égard la plus grande réserve ; ce n’est qu’à de rares intervalles qu’il a cédé aux sollicitations de ceux qui, connaissant son application à l’élude de l’anatomie et delà physiologie, lui demandaient des conseils pour la direction de leur santé. A peine si nous trouvons dans ses écrits quelques propositions générales de thérapeutique. En voici une qui se rapporte à la théorie des fièvres d’accès que nous venons d’exposer :

(1) Œuvres compl., Corresp., t. VIII, p. 554

«La fièvre cesserait toujours à la fin de l’accès, si on pouvait empêcher qu’il ne revînt d’autre humeur en la place où s'est corrompue la première ; et pour ce qu’il peut y avoir une infinité de divers moyens pour empêcher cela, mais qui ne réussissent pas toujours, cela fait que la fièvre peut être guérie par une infinité de divers remèdes, et que néamoins tous les remèdes sont incertains (1). »

Il en était ainsi du temps de Descartes. Les propriétés antipériodiques et antiputrides du quinquina, dont l’effet est à peu près constant, n’avaient point encore été découvertes, et chaque médecin traitait les fièvres intermittentes selon sa théorie; ceux-ci par la saignée répétée, ceux-là par les purgatifs; d'autres, et c’était peut-être le plus grand nombre, par des moyens perturbateurs qui d’ordinaire provoquaient d’abondantes transpirations. Notre philosophe avait donc raison de dire que la fièvre (il faut entendre la fièvre d’accès) peut être guérie par une infinité de divers remèdes , et que néanmoins tous les remèdes sont incertains.

Je trouve dans sa Correspondance des presciptions contre l’épistaxis, qui, je le crois, ne seraient pas

(I) Œuvres compl., Corresp., t. IX, p. 333.

désavouées par les plus sages praticiens de notre temps :

«Pour votre saignement de nez, dit-il, il est de conséquence, et vous y devez prendre garde; outre le vinaigre, la moutarde, le sel et les épices, vous devez aussi vous abstenir de vin, et surtout de safran, et de toutes fortes émotions tant d’esprit que de corps, et aussi vous garder d’être enrhumé ; et si non obstanf tout cela il vous reprend, et que les remèdes ordinaires ne le puissent faire cesser, je vous conseille de vous faire ouvrir la veine au pied gauche, si c’est principalement de la narine gauche que vous saigniez, ou si c’est également de toutes les deux; et au pied droit si c’est principalement de la droite, et de laisser seulement couler une cuillerée ou deux de sang à une fois, puis après un peu de temps encore autant, et ainsi jusqu’à deux ou trois onces, en l’espace d’une heure ou deux; c’est le plus assuré remède que j’y sache : mais, ajoute-t-il, je ne désire pas que vous disiez que vous le teniez de moi, afin qu’on ne s’imagine pas que je me veuille mêler de la médecine (1). »

Sans qu’il veuille se mêler de la médecine, Descartes fait preuve ici d’une véritable sagacité médicale, car la saignée révulsive qu’il prescrit, et surtout le mode selon lequel il la prescrit, ne peuvent avoir

(I) Œuvres compl., Corresp., t. IX, p. 359.

THERAPEUTIQUE DE DESCARTES.

en pareille circonstance que les meilleurs résultats.

Étant de passage à Paris en 1G47, il y vit Biaise Pascal déjà célèbre, quoiqu’il n’eût que vingtquatre ans, par ses découvertes dans les sciences physiques et mathématiques (1), mais dont une trop grande contention d’esprit avait notablement altéré la santé (2). Pascal voulut avoir l’avis de Descartes

(1) On sait que Pascal, encore enfant, trouva de lui-méme, et sans le secours d’aucun livre, les premières propositions de la géométrie; qu’à douze ans, à propos du retentissement d’une assiette, il imagina une théorie dessous; qu’il composa, à seize ans, un traité des sections coniques supérieur à tout ce qu’on avait sur ce sujet ; et qu’à l’âge de dix-neuf ans, il inventa sa fameuse machine arithmétique à l’aide de laquelle on pouvait, sans plumes et sans jetons, faire toutes sortes de supputations avec une entière certitude. « Ce travail, dit madame Périer, le fatigua beaucoup, non pas pour la pensée ou pour le mouvement qu il trouva sans peine, mais pour faire comprendre aux ouvriers toutes ces choses, de sorte qu’il fut deux ans à le mettre dans cette perfection où il est à présent. » (Voir la Vie de Pascal par madame Périer, le Recueil d'Utrecht, et les Hommes illustres de ce siècle par Ch. Perrault.

(2) Vers la tin de l’année 1647 « il tomba, dit sa nièce Marguerite, dans un étatforlextraordinairequi était causé parlagrande application qu’il avait donnée aux sciences; car, les esprits étant montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture jusqu’en bas, en sorte qu’il fut réduit à ne marcher qu’avec des potences; ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du marbre, et on était obligé delui mettre tous les jours des chaussons trempés dans de l’eau-de-vie pour lâcher de faire revenir la chaleur aux pieds. Cet état où les médecins le virent les obligea de lui défendre toute sorte d’application; mais cet esprit si vif et si agissant ne pouvait pas demeurer oisif, a Mémoire de Marguerite Périer sur la vie de Pascal, publié parM. Cousin dans Jacqueline Pascal.

qui passait pour être fort compétent en ces matières. Celui-ci, d’après Jacqueline Pascal, qui du reste n’a pas été présente à cette visite, se serait borné à lui conseiller de rester au lit tous les matins jusqu'à ce qu'il fût las cl'y être et de prendre force bouillons ; mais aussitôt elle ajoute que, le jour même, son frère prit un premier bain et que le lendemain dimanche il lui fut fait une saignée au pied qui lui fit du bien , « car, dit-elle, lundi il parla fort toute la journée, le matin à M. Descartes, et l’après-dînée à M. de Roberval.... et il n’en eut point les maux de tête que j’attendais après cet effort (1). »

Comment supposer que Pascal eût demandé à Descartes son avis pour faire immédiatement toute autre chose que ce qu’il lui aurait conseillé et pour l’en rendre témoin ? Il est donc permis de croire que la recommandation faite par Descartes à Pascal de ne pas se lever matin et de prendre du bouillon, n’était que le complément de ses prescriptions ; et que ce qui en faisait la base, c’était encore la saignée du pied, soit qu’il en eût eu la première idée, soit qu’il l’eût approuvée. Ce moyen d’ailleurs était assez justifié par l’état de paraplégie dans lequel Pascal était tombé sous le coup d’une congestion

(I) Lettre de Jacqueline Pascal à sa sœur Gilberte (madame Périer) eu date du 25 septembre 1647. Voir le livre de M. Cousin sur Jacqueline Pascal, 3e édit., p. 94.

cérébrale qu’attestent tous les témoignages contemporains (1).

Quoi qu’il en soit, l’illustre malade recouvra assez promptement l’usage de ses membres; et, bien qu’il n’ait jamais été exempt de souffrance depuis, il eut des intervalles de santé qui lui permirent d’étendre encore par ses découvertes le domaine des sciences physiques et mathématiques, et d’enrichir les lettres et la philosophie des chefs-d’œuvre que nous connaissons.

Descartes a donné à la princesse Palatine, sur sa santé, des consultations bien autrement détaillées que celle que nous venons de rappeler; nous les trouvons tout au long dans sa Correspondance; mais, pour en sentir l’opportunité, il est nécessaire de dire quelques mots de la personne à laquelle elles sont adressées.

Élisabeth, princesse Palatine, fdle de Frédéric V, roi de Bohême, et d’Élisabeth Stuart, était nièce de Charles 1er d’Angleterre. Tout ce qui tenait aux Stuarts semblait voué au malheur. Née sur les marches d’un trône en 1618, la princesse Élisabeth est morte dans une abbaye luthérienne de l’Allemagne en 1680.

Un an après sa naissance, son père l’électeur Pa-

(I) Recueil d’Utrecht. Mémoire de Margucrile Périer di'jà cité, etc., etc.

lalin, avait été élu roi de Bohême, et elle n’avait pas encore deux ans lorsqu’il fut dépossédé de ses Élats(1620). La Hollande offrit à la famille déchue une généreuse hospitalité. C’est là qu’Élisabeth grandit, et que l’on vit se développer chez elle les plus rares qualités de l’esprit, un jugement sûr, une pénétration extrême, une mémoire égale à sa pénétration. L’étude des langues ne futpour elle qu’un jeu : celle des mathématiques et de la philosophie la captiva à tel point que , malgré les instances de sa famille et les offres les plus brillantes, elle ne voulut jamais s’engager dans les liens du mariage pour suivre librement ses goûts.

Elle avait dix-neuf ans quand Descartes, retiré depuis quelques années déjà en Hollande, publia en 1637 ses premiers Essais de philosophie. Ils firent sur l’esprit de la jeune princesse une impression profonde ; et, dès lors, elle n’eut pas de repos qu’elle n’eût amené Descartes à lui donner directement des leçons : elle en profita si bien que, lorsque Descartes lui dédia, en 1644, son livre des Principes , il put dire avec vérité, dans l’épître dédicatoire, qu'il n' avait jamais rencontré personne qui eût si généralement et si bien entendu tout qui est contenu dans ses écrits.

Mais il n’v a pas de ciel dont la sérénité ne soit quelquefois troublée ; et celte année même, 1644,

la princesse Élisabeth, impliquée à tort ou à raison, dans la mort tragique d’un jeune et beau gentilhomme français que son frère, le prince Philippe, avait assassiné en plein jour sur une des places de La Haye, s’éloigna de la Hollande, et se rendit à Grossen auprès de l’électrice de Brandebourg, sa parente.

C’est à partir de cette époque que son commerce de lettres avec Descartes devient plus assidu, et qu elle lui parie de l’altération de sa santé.

Nous n avons point les lettres de cette princesse, mais il est aisé de juger par les réponses de Descartes qu elle se plaint d un état de langueur accompagné d’une toux sèche, de maux de tête, et de digestions laborieuses. Descartes rapporte cette langueur et ces souffrances aux épreuves que madame Élisabeth a subies, à la tristesse à laquelle elle doit être en proie, et le traitement qu’il y oppose est surtout un traitement moral. Il rappelle à sa malade (16 avril 1645) l’influence souveraine que les dispositions de notre âmeont sur notre santé; il reconnaît qu’il est de justes sujets de peine auxquels nous ne saurions nous soustraire, auxquels même nous devons penser pour chercher à en éloigner la cause, et il avoue que c’est ici le cas. « Ce sont, dit-il, des ennemis domestiques avec lesquels, étant contraint de converser, on est obligé de se tenir sans cesse sur ses gardes, afin d’empêcher

qu’ils ne nuisent ; et je ne trouve à cela qu’un seul remède, qui est d’en divertir son imagination et ses sens le plus qu’il est possible, et de n’employer que l’entendement seul à les considérer, lorsqu’on y est obligé par prudence (1). »

Il y a, en effet, des impressions tristes qui ont leur source dans la seule imagination, qui sont entretenues par des lectures romanesques d’une teinte lugubre, et qui, bien que sans motif réel, ne laissent pas à la longue que d’altérer la santé en agissant d’abord sur le cœur, et par suite sur le mouvement du sang et sur sa composition même: cette remarque est très-juste ; et Descartes fait observer à ce propos que de véritables sujets de déplaisir peuvent avoir des effets moins fâcheux , si on ny pense que lorsque la nécessité des affaires y oblige , et que l’on employé le reste du temps à considérer des objets propres à faire naître le contentement et la joie , ce qui du reste nous permet de juger plus sainement des choses par cela même que nous les regardons sans passion (2).

Il ne doute pas qu’une telle conduite ne puisse rendre la santé à madame Élisabeth, en y joignant quelque remède simple, tel que les eaux de Spa ; « surtout, dit-il, si Votre Altesse observe, en les prenant, ce que les médecins ont coutume de recoin -

(1) Œuvres compl., Corresp., t. IX, p. 200.

(2) Ibid., p. 201.

mander, qui est qu’il se faut entièrement délivrer l’esprit de toutes sortes de pensées tristes, et même aussi de toutes sortes de méditations sérieuses touchant les sciences, et ne s’occuper qu a imiter ceux qui, en regardant la verdeur d’un bois, les couleurs d'une fleur, le vol d’un oiseau, et telles choses qui ne requièrent aucune attention, se persuadent qu’ils ne pensent à rien; ce qui n’est pas perdre le temps, mais le bien employer, lorsqu’on a l’espérance que par ce moyen on recouvrera une parfaite santé, laquelle est le fondement de tous les autres biens qu’on peut avoir en cette vie (1). »

Voulant joindre l’exemple au précepte, Descarfes rappelle qu’étant né d’une mère qui mourut peu de jours après sa naissance d'un mal de 'poumon causé , dit-il, par quelques déplaisirs , il avait hérité d'elle une toux sèche et une couleur pâle qu'il a gardées jusqu’à plus de vingt ans et qui faisaient que tous les médecins ï avaient condamné à mourir jeune ; et il estime que le soin qu’il a pris de rechercher toujours le bon côté des choses et de ne faire dépendre son contentement que de lui-même , est réellement cause de l’affermissement de sa santé (2).

On peut l’admettre : un bon esprit et un bon régime sont de nature à prolonger nos jours. Par là, Des-

(1) Œuvres compl., Corresp., t. IX, p. 202.

(2) Ibid., p. 203.

cartes a gagné du temps ; mais il n’a pas pu donner un complet démenti aux médecins, car il est mort à cinquante-quatre ans d’une fluxion de poitrine : il était manifestement resté vulnérable en ce point.

Pour compléter le traitement de la princesse Palatine, notre philosophe lui adressa à cette époque une série de lettres qui composent tout un petit traité de morale. Il y établit que le bonheur, bien différent du plaisir, est un état habituel de contentement ; que cette satisfaction intime et cette paix intérieure qui le constituent, nous sont interdites si nous sommes en désaccord avec notre conscience et notre raison; que, par conséquent, nous devons toujours nous rendre attentifs à leur voix, et l’écouter dans le recueillement et le silence pour ne faire que ce qu’elle nous prescrit, bien persuadés que, lors même que nous nous tromperions, nous agissons toujours honnêtement et vertueusement quand nous faisons ce que nous jugeons être le plus équitable et le meilleur (1).

Telle est la morale que Descartes a toujours professée : elle est à ses yeux la source du vrai bonheur, et partant une condition essentielle au maintien de nos forces.

Ses conseils portèrent leur fruit, car, à la lin de l’année suivante, 1646, il félicite la princesse Pala-

(I) Œuvres compl., Corresp., t. IX, p. 210 et suiv.

line de son meilleur état de santé dans une lettre qui mérite d’être reproduite ici en grande partie, car elle est une véritable exposition de doctrine : « Vous avez maintenant, dit-il, plus de santé et plus de joie que je ne vous en ai vu auparavant.... Je ne mets point en compte ce petit mal (1 ) pour lequel les médecins ont prétendu que vous leur donneriez de 1 emploi , car, encore qu il soit quelquefois un peu incommode, je suisd un pays où il est si ordinaire à ceux qui sont jeunes, qui d’ailleurs se portent fort bien, que je ne le considère pas tant comme un mal que comme une marque de santé et un préservatif contre les autres maladies. Et la pratique a bien enseigné à nos médecins des remèdes certains pour le guérir, mais ils ne conseillent pas qu’on tâche à s’en défaire en une autre saison qu’au printemps, pour ce q u 'alors, les pores étant ouverts, on peut mieux en ôter la cause : ainsi Votre Altesse a très-grande raison de ne vouloir pas user de remèdes pour ce sujet, principalement à l’entrée de l’hiver, qui est le temps le plus dangereux ; et si cette incommodité dure jusqu’au printemps, alors il sera aisé de la chasser avec quelques légers purgatifs, ou bouillons rafraîchissants où il n’entre rien que des herbes qui soient connues en la cuisine, et en s’abstenant de manger

(I) Probablement une affection hémorrhoïdale ou bien encore une affection herpétique.

des viandes où il y ait trop de sel ou d’épiceries. La saignée y pourrait aussi beaucoup servir ; mais pour ce que c’est un remède où il y a quelque danger, et dont l’usage fréquent abrège la vie, je ne lui conseille point de s’en servir, si ce n’est quelle y soit accoutumée ; car, lorsqu’on s’est fait saigner, en même saison, trois ou quatre années de suite, on est presque obligé par après de faire tous les ans de même. Votre Altesse fait aussi fort bien de ne vouloir point user des remèdes de la chimie : on a beau avoir une longue expérience de leur vertu, le moindre petit changement qu’on fait en leur préparation, lors même qu’on pense mieux faire, peut entièrement changer leurs qualités, et faire qu’au lieu de médecines ce soient des poisons. 11 en est quasi de même de la science entre les mains de ceux qui la veulent débiter sans la bien savoir ; car, en pensant corriger ou ajouter quelque chose à ce qu ils ont appris, ils la convertissent en erreur (1). »

Nous avons trois choses à remarquer dans cette lettre : le goût de Descartes pour une médication simple et conforme au bon sens ; la prudence avec laquelle il veut qu’on use de la saignée lorsqu’elle est indiquée; et son éloignement pour les médicaments chimiques qu’il est si difficile de manier habilement. Il ne se montre pas, comme Guy-Patin, (I) Œuvres compl., Corresp., t. IX, p. 403.

partisan sans réserve de la saignée, et ennemi à outrance de la chimiatrie; il n’exclut de la pratique ni l’une ni l’autre, mais il recommande d’en user avec circonspection, etnous croyons qu’en ce point les médecins les plus expérimentés de notre temps seront de son avis.

La préférence qu’il donnait à une médication simple, la plus simple possible, se manifeste de nouveau dans une autre lettre qu’il écrit 1 année d’après (1647) à la même princesse alors souffrante de l’estomac ; il lui dit : Les remèdes que Votre Altesse a choisis, à savoir la diète et Y exercice, sont à mon avis les meilleurs de tous, après toutefois ceux de lame qui a sans doute beaucoup de force sur le corps, ainsi que montrent les grands changements que la colère, la crainte et les autres passions excitent en lui (1). »

11 ne voulait pourtant pas que le médecin se privât des ressources que le règne végétal et le règne minéral lui fournissent, car nous voyons, par les manuscrits de la bibliothèque de Hanovre, qu il avait pris note d’un petit nombre de recettes qui, sans doute, lui avaient été vantées, ou dont il

(i) Œuvres cornpl., Corresp., t. X, p. 57.

avait pu constater par lui-même les effets, telles que celles-ci :

« Le safran est utile aux asthmatiques : on le donne à la dose de trois scrupules et demi, avec un demi-grain de musc dans du très-bon vin. »

« Les fèves abstergent ; par leur usage, un individu fut purgé et délivré de la toux. »

« La phthisie peut être guérie en faisant prendre à celui qui en est atteint, une heure avant les autres aliments, deux jaunes d’œufs, peu cuits, saupoudrés de soufre, et avec cela une gorgée d’un vin qui n’ait aucune âpreté (1). »

Voilà, je l’avoue, un bagage pharmaceutique qui n’est pas lourd ; du moins est-il exempt d’hérésie.

Le safran, associé au musc, sera toujours donné avec avantage dans certains cas de dyspnée, et en général dans toutes les alfections spasmodiques et catarrhales : il entre, comme on le sait, dans la composition de la thériaque et du laudanum de Sydenham.

Quant aux fèves, il est peut-être un peu ambitieux de dire quelles abstergent : les fèves fraîches relâchent quelquefois, et, sous ce rapport, elles peuvent avoir leur utilité.

La dernière recette est plus digne d’attention :

(1) Œuvres inédites de Descaries publiées par M. le comte Foucher de Careil, IIe part., p. 80.

elle mériterait même d’être expérimentée ; elle pourrait l’être sans danger et peut-être avec succès, si l’on choisissait un moment opportun, c’est-à-dire, l’absence des phénomènes inflammatoires, et en dosant convenablement le soufre.

Les phthisiques ont besoin d’une alimentation réparatrice et douce, et le jaune d’œuf est tout à fait dans ces conditions ; il est éminemment nutritif ; déplus, il y a une concomitance presque constante entre la phthisie et les affections herpétiques. La science n’a pas encore rendu compte de cette concomitance, de cette liaison mystérieuse, mais elle existe ; c’est un fait qui n’a échappé à aucun praticien attentif, et l’on sait de quelle utilité est le soufre dans la plupart des affections herpétiques : c’est peut-être à cela que l’on doit les heureux résultats que l’on obtient quelquefois de l’administration des eaux sulfureuses dans le traitement de la phthisie, lorsque ces eaux sont données à propos et avec discrétion.

Cette dernière formule conservée par Descartes n’a donc rien de suranné ni de déraisonnable.

Comme notre philosophe n’a réellement pas exercé la médecine, qu’il ne s’en est mêlé que par hasard, et en se tenant au second plan, moins pour diriger un traitement que pour contenir la fougue souvent inintelligente des médecins ses contempo-

488 RÈGLES GÉNÉRALES D’iIYGIÈNE.

rains, il n’est pas étonnant qu’il nous ait laissé si peu de formules pharmaceutiques. Il avait une juste appréhension de tous ces médicaments dans lesquels il entrait des substances dont les propriétés véritables étaient encore inconnues et que l’on administrait d’une manière tout à fait empirique et brutale ; il s’en est fort peu occupé ; son grand sens le tenait éloigné de cette voie.

En revanche, l’hygiène pour laquelle la raison, l’expérience commune et les règles de la morale sont d’un si puissant secours, lui plaisait particulièrement ; il en sentait toute l’importance, et il en exagérait même la portée, comme on va en juger.

« La conservation de la santé, dit-il, a été de tout temps le principal but de mes études, et je ne doute point qu’il n’y ait moyen d’acquérir beaucoup de connaissances touchant la médecine, qui ont été ignorées jusqu’à présent; mais le Traité des animaux que je médite, et que je n’ai encore su achever, n’étant qu’une entrée pour parvenir à ces connaissances, je n’ai garde de me vanter de les avoir ; et tout ce que j’en puis dire à présent est que je suis de l’opinion de Tibère, qui voulait que ceux qui ont atteint l’âge de trente ans eussent assez d’expérience

des choses qui leur peuvent nuire ou profiter, pour être eux-mêmes leurs médecins. En effet, il me semble qu’il n’y a personne qui ait un peu d’esprit, qui ne puisse mieux remarquer ce qui est utile à sa santé, pourvu qu’il y veuille un peu prendre garde, que les plus savants docteurs ne lui sauraient enseigner (1). »

Cela n’est pas douteux : les règles générales de l’hygiène qui se rapportent à l’alimentation pour le choix et la mesure que nous y devons observer, à l’exercice régulier de nos facultés physiques et intellectuelles, et au soin que nous devons prendre de nous défendre des intempéries, de l’excès du chaud et du froid et de l’humidité, toutes ces règles varient selon le temps, selon les lieux, selon les personnes. On a dit que l’hygiène pouvait être résumée en deux mots : exercice et sobriété ; mais tel genre d’exercice qui répond à mes forces pourra être excessif pour un autre ; ce qui ne s’écarte pas de la sobriété dans tel climat et pour un individu déterminé, sera peutêtre chez moi de l’intempérance. Tout cela est relatif. L’intempérance est ce qui va au delà de notre tempérament ; et, au contraire, la tempérance est l’art de rester dans les limites que nous impose ce

(1) Œuvres compl. de Descartes, édit, de V. Cousin, t. IX, p. 341.

tempérament. Autant d’individus, autant de règles particulières à cet égard.

Voilà pourquoi l’hygiène, qui se sert des données générales de la science, relève du bon sens de chacun.

Toutefois, il est vrai de dire que l'exercice successif et régulier de nos organes, l’ordre que nous pouvons mettre dans nos pensées, la juste appréciation des choses, et la modération en tout, sont les conditions premières du maintien de la santé. Descartes en était si convaincu, que ses conseils à la princesse Palatine et les règles d’hygiène qu’il lui trace, ne se rapportent qu’à ces différents points. Il y conformait sa conduite, et il fondait sur cette pratique des espérances que nous regardons comme bien chimériques, car il croyait par là pouvoir prolonger son existence bien au delà d’un siècle.

« Je n’ai jamais eu tant de soin de me conserver que maintenant, écrivait-il au commencement de l’année 1638 ; et, au lieu que je pensais autrefois que la mort ne me pût ôter que trente ou quarante ans tout au plus, elle ne saurait désormais me surprendre qu’elle ne m’ôte l’espérance de plus d’un siècle : car il me semble voir très-évidemment que, si nous nous gardions seulement de certaines fautes que nous avons coutume de commettre au régime de notre vie, nous pourrions, sans autres inventions,

parvenir à une vieillesse beaucoup plus longue et plus heureuse que nous ne faisons (1). »

Plus heureuse, c’est-à-dire exempte de bien des infirmités, je n’en doute pas ; mais beaucoup plus longue, je ne le crois guère, et je dis volontiers avec le Psalmiste : «La mesure de nos jours est de soixante et dix années; pour les plus forts, de quatrevingts ; le surplus n’est que peine et douleur (2). » De soixante et dix à quatre-vingts ans, voilà, en effet, non la durée ordinaire, mais la durée normale de notre existence ; tout ce qui s’étend au delà fait exception, et la plupart du temps une triste exception, soit que l’affaiblissement du cerveau précède celui des organes de la vie nutritive, ce qui est le cas le plus fâcheux; soit que l’intelligence nous reste pour éclairer le spectacle de notre dépérissement. Nous pouvons ménager avec plus ou moins d’art notre organisation, mais nous ne pouvons pas empêcher quelle ne s’use et ne s’altère par le fait même de son fonctionnement, et son fonctionnement est la condition de notre existence, de sorte que le châtiment de celui qui espérerait se conserver par l’inertie serait de hâter sa fin.

La nature énergique de Descartes, autant que sa raison, repoussait l’inertie, mais il comptait sur une

(1) Œuvres compl., Corresp., t. VII, p. 412.

(2) Psaume lxxxix, verset 10.

discipline prudente et habile pour obtenir le temps que réclamaient ses grands travaux : il ne conserva même pas cette illusion jusqu’au bout, car, en 1646, il écrivait à M. Chanut, ministre de France en Suède : «Je vous dirai en confidence que la notion telle quelle de la physique que j’ai tâché d’acquérir m’a grandement servi pour établir des fondements certains en la morale, et que je me suis plus aisément satisfait en ce point qu’en plusieurs autres touchant la médecine, auxquels j’ai néanmoins employé beaucoup plus de temps. De façon qu 'au lieu de trouver les moyens de conserver la vie, j'en ai trouvé un autre bien plus aisé et plus sur, qui est de ne pas craindre la mort (1). »

C’est là, en effet, notre dernière ressource, et le couronnement véritable de l’hygiène. La pusillanimité est une mauvaise conseillère : elle augmente notre susceptibilité, et nous rend plus accessibles aux dangers qui nous menacent. Vivons sagement, mais vaillamment : cette conduite ferme, la seule digne d’un homme, est aussi la plus favorable au maintien de son existence.

Lors même que les études médicales ne nous ren-

(1) Œuvres cojnpl., Corresp., t. IX, p. 412.

ciraient point habiles au traitement des maladies, elles auraient au moins pour résultat, et ceci est déjà immense, d’appeler notre attention et de nous éclairer sur les rapports du physique et du moral : elles uous montrent, elles nous font toucher au doigt la liaison qui existe entre tel état organique, physiologique ou pathologique et le développement ou l'affaiblissement, l’exaltation ou la perversion de telle faculté, de tel penchant ; elles nous avertissent que la surexcitation prolongée des sens diminue, tout autant que leur oblitération, l’empire de la volonté, et que celle-ci, dans une foule de cas pathologiques, est entraînée ou abolie ; que, même dans l’état de santé, nous ne sommes pas tous libres au même degré, selon le développement de notre intelligence et la violence de nos passions ; que par conséquent la responsabilité des hommes en santé n’est pas exactement la même ; que, toutes choses égales d’ailleurs quant aux faits apparents, la culpabilité varie selon la constitution physique et morale des individus ; et que dans certains cas, qui heureusement sont exceptionnels et maladifs, nous devenons absolument les esclaves de notre corps, et par cela même tout à fait irresponsables. En un mot, sans nous inspirer une tolérance coupable et funeste à l’ordre social, l’étude de la médecine nous rend plus circonspects à nous prononcer sur la moralité des

actes de nos semblables, et surtout plus lents à les condamner : elle nous enseigne l’indulgence et nous impose la réserve.

C est sous cette influence et par des considérations semblables que Descartes, durant son séjour en Hollande, fut amené à prendre la défense d’un malheureux paysan de son voisinage qui, sans préméditation, s’était rendu coupable de meurtre. 11 intercéda en sa faveur auprès d’un haut personnage des États ; et voici dans quels termes il expose le fait, et les motifs qu’il invoque pour attirer la commisération des juges sur son client et pour le soustraire aux dernières rigueurs des lois.

Il déclare d’abord que, ne recherchant rien tant que la sécurité et le repos, il s’estime heureux d’être en un pays où les crimes sont châtiés avec rigueur, l’impunité des méchants leur donnant trop de licence ; mais il se hâte d’ajouter « que, les mouvements de nos passions n'étant pas toujours en notre pouvoir , il arrive quelquefois que les meilleurs hommes commettent de très-grandes fautes ; et que pour cela l’usage des grâces est plus utile que celui des lois, à cause qu’il vaut mieux qu'un homme de bien soit sauvé, que non pas que mille méchants soient punis ; aussi est-ce l’action la plus glorieuse et la plus auguste que puissent faire les princes que de pardonner. »

Après cet exorde, il entre ainsi en matière :

« Le paysan pour qui je vous prie est ici en réputation de n’être nullement querelleur et de n’avoir jamais fait de déplaisir à personne avant ce malheur. Tout ce qu’on peut dire le plus à son désavantage, est que sa mère était mariée avec celui qui est mort ; mais si on ajoute qu’elle en était aussi fort outrageusement battue, et l’avait été pendant plusieurs années qu’elle avait tenu ménage avec lui, jusqu’à ce qu’enfin elle s’en était séparée, et ainsi ne le considérait plus comme son mari, mais comme son persécuteur et son ennemi, lequel même, pour se venger de cette séparation, la menaçait d oter la vie à quelqu’un de ses enfants (l’un desquels est celui-ci), on trouvera que cela même sert beaucoup à l’excuser. Et comme vous savez que j’ai coutume de philosopher sur tout ce qui se présente, je vous dirai que j’ai voulu rechercher la cause qui a pu porter ce pauvre homme à faire une action de laquelle son humeur paraissait être fort éloignée, et j’ai su qu’au temps que ce malheur lui est arrivé il avait une extrême affliction, à cause de la maladie d’un sien enfant dont il attendait la mort à chaque moment, et que, pendant qu’il était auprès de lui, on le vint appeler pour secourir son beau-frère qui était attaqué par leur commun ennemi. Ce qui fait que je ne trouve nullement étrange de ce qu’il ne fut pas maître de soi-même en telle rencontre : car, lorsqu’on a quelque grande

affliction, et qu’on est mis au désespoir parla tristesse, il est certain qu’on se laisse bien plus emporter à la colère, s’il en survient alors quelque sujet, qu’on ne ferait en un autre temps. Et ce sont ordinairement les meilleurs hommes qui, voyant d’un côté la mort d’un fils, et de l’autre le péril d’un frère, en sont le plus violemment émus. C’est pourquoi les fautes ainsi commises, sans aucune malice préméditée, sont, ce me semble, les plus excusables ; aussi lui fut-il pardonné par tous les principaux parents du mort, au jour même où ils étaient assemblés pour le mettre en terre. Et de plus les juges d’ici l’ont absous, mais par une faveur trop précipitée, laquelle ayant obligé le fiscal à se porter appelant de leur sentence, il n’ose pas se présenter derechef devant la justice, laquelle doit suivre la rigueur des lois, sans avoir égard aux personnes, mais il supplie que l’innocence de sa vie passée lui puisse faire obtenir grâce de Son Altesse.

« Je sais bien qu’il est très-utile de laisser quelquefois faire des exemples pour donner de la crainte aux méchants ; mais il me semble que le sujet qui se présente n’y est pas propre : car, outre que, le criminel étant absent, tout ce qu’on lui peut faire n’est que de l’empêcher de revenir dans le pays, et ainsi punir sa femme et ses enfants plus que lui, j’apprends qu’il y a quantité d’autres paysans en ces provinces

qui ont commis des meurtres moins excusables et dont la vie est moins innocente, qui ne laissent pas d’y demeurer, sans avoir aucun pardon de son Altesse (et le mort était de ce nombre), ce qui me fait croire que, si on commençait par mon voisin à faire un exemple, ceux qui sont plus accoutumés que lui à tirer le couteau diraient qu’il n’y a que les innocents et les idiots qui tombent entre les mains de la justice, et seraient confirmés par là en leur licence. Enfin, si vous contribuez en quelque chose à faire que ce pauvre homme puisse revenir auprès de ses enfants, je puis dire que vous ferez une bonne action, et que ce sera une nouvelle obligation que vous aura, etc. ..(!).»

Cette curieuse lettre, tout en conservant le mérite de la brièveté, est un plaidoyer complet, des plus solides et des plus concluants. Nous y trouvons rassemblées toutes les raisons qu’une connaissance approfondie de la nature humaine, jointe au sentiment de la justice et à celui des exigences de l’ordre social, peut inspirer pour la défense d’un malheureux qu’une indignation légitime pousse à un excès regrettable.

On ne s’était point encore avisé de chercher ce que nous appelons aujourd’hui les circonstances atténuantes dans de pareilles dispositions morales. Il appartenait à la philosophie, éclairée par la science*

(I) Œuvres compl.j Cortesp., t. VIII, p. 59.

d’établir nettement que l’exaltation involontaire des passions, en entraînant la volonté, sans laisser place à la réflexion, crée pour celui qui est dans cet état une sorte d’irresponsabilité. Dès ce moment, un esprit nouveau va redresser et adoucir la jurisprudence, et c'est Descartes qui en est le premier organe, pour l’honneur de la France et de la philosophie, et aussi pour l’honneur des sciences médicales où Descartes a puisé ses inspirations.

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