‹ Descartes considéré comme physiologiste et comme médecinChapitre 6 sur 46 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Fabrice fut l’élève et l’ami de Fallope. Il succéda à son maître dans la chaire d’anatomie et de chirurgie de Padoue, 1565. Pendant plus de quarante ans qu’il a occupé cette chaire, il n’a cessé d’enrichir la science de ses observations et de ses découvertes. Dès qu’il sentit baisser ses forces, il se démit de sa charge en faveur de l’un de ses élèves, Jules Casserius, pour se consacrer sans partage à la rédaction des divers écrits dont il avait depuis longtemps amassé les matériaux. C’est au milieu de ces soins qu’il finit sa carrière en 1619, âgé de 82 ans.

La pratique de la chirurgie dans laquelle il excellait ne l’empêcha pas de se livrer persévéramment à l’étude de l’anatomie comparée. Ce qu’il apercevait chez l’animal le ramenait à ce qu’il n’avait pas encore vu chez l’homme : il complétait ainsi ou rectifiait sans cesse ses connaissances. La physiologie y gagnait autant que l’anatomie, car les différences que l’on observe dans les fonctions trouvent

PROLÉGOMÈNES

Si

d’ordinaire leur explication dans la différence de structure des organes. Nous en voyons la preuve dans les traités que Fabrice a composés sur la vue , y ouïe, la voix, et le mode de progressai de l'homme et des animaux.

Il est le premier qui ait examiné scientifiquement, dans la série des êtres, les mouvements partiels dont se composent la course, le saut, la natation, la reptation.

En traitant de la trachée-artère, du larynx et de la bouche, il explique la production de la voix par le passage de l’air à travers ces organes mobiles.

Quoique l’état des sciences physiques à son époque ne lui permît pas de comprendre le rapport qu’il y a entre le phénomène de la combustion et celui de la respiration, la sagacité naturelle de son esprit lui a fait sentir que ce rapport existait, et que l’air était nécessaire à l’entretien de la chaleur animale; car, dit-il, de même que le feu s éteint faute d'air, de même aussi l'animal, dès qu'il en est privé, périt aussitôt (I).

Fabrice nous a encore laissé un mémoire sur la structure et l’usage des muscles et des articulations, et sur les téguments du corps dans toutes les espèces animales.

Il a préludé à l’étude de la formation du fœtus par

(4) H. Fabricii Opéra omnia de respir • et ejus instrum c. iv.

PROLÉGOMÈNES

l’examen approfondi de l’œuf de la poule à ses divers degrés de développement jusqu’à l’éclosion du poussin, ce qui lui a permis de faire des rapprochements du plus haut intérêt. Chacun de ces deux traités est orné d’un grand nombre de figures. Le seul traité du fœtus en a trente- trois. Il eu avait fait exécuter jusqu’à trois cents pour un grand ouvrage d’anatomie et de physiologie comparées qu’il méditait et auquel il voulait donner le titre de Théâtre complet de la structure animale, Totius fabricœ animalis Theatrum. Le temps lui a manqué, comme il a manqué à Eustachi dans une semblable entreprise, mais, au moins, nous conservons les planches de l’ouvrage projeté par Eustachi, tandis que celles de Fabrice ont été perdues, et avec elles toute trace de son travail sur ces matières.

Ses OEuvres chirurgicales, publiées à Padoue deux ans avant sa mort, 1617, en un volume in-folio, témoignent des progrès qu’il fit faire à cette branche de la science médicale et semblent donner raison à Boerhaave qui lui assigne, comme chirurgien, le premier rang sur tous ses contemporains : Superavit enim omnes , et nemo illi liane disputât gloriam.

Dès l’année 1574, il avait reconnu et démontré à ses élèves l’existence des valvules des veines, mais ce n’est qu’en 1 603 qu’il a exposé celte découverte dans un écrit très-succinct accompagné de huit tableaux.

PROLÉGOMÈNES

Au début de cet écrit, Fabrice exprime son étonnement de ce que personne avant lui n’a aperçu ces appendices organiques. — Est-il fondé à parler de la sorte? — Pour les valvules des orifices du cœur, elles sont connues depuis que l’œil de l’homme a plongé dans l’intérieur de l’organisation animale; Galien les décrit exactement, et Yésale plus exactement encore. Quant aux valvules des veines, un professeur d’anatomie à Ferrare, Cannani, fit voir en 1547 celles de la veine azygos à son ami Amatus Lusitanus qui en rend témoignage dans ses Centuries; et Sylvius, longtemps avant Fabrice, avait décrit aussi les valvules de cette même veine azygos et celles de la jugulaire et de la crurale; mais ces observations portaient uniquement sur les replis membraneux dont les veines sont pourvues à leur embouchure, tandis que Fabrice fit voir que de semblables replis existent dans l’intérieur même des tubes veineux, et là est la découverte, une découverte qui lui est propre et qui n’avait point été faite avant lui.

Il décrit ces valvules, et il en donne le dessin, en faisant remarquer que leur surface concave est tournée du côté du cœur, ce qui empêche, dit-il, que le sang ne reflue vers les extrémités et ne s y accumule.

Si le sang, porté des extrémités au cœur par les veines, ne peut pas refluer dans ces conduits , et

PROLÉGOMÈNES

qu’après avoir passé à travers le poumon , il soit chassé par le cœur dans les artères, lesquelles communiquent avec les veines, il est évident qu’il y a circuit. Cette déduction toute naturelle semblait devoir naître immédiatement de la connaissance des faits acquis à la science par Fabrice et ses prédécesseurs ; cependant , quarante-cinq ans se sont écoulés de 1574, époque à laquelle Fabrice compléta la découverte des valvules des veines, jusqu’en 1619 où Harvey démontra dans ses cours la circulation générale du sang; tant il est difficile à l’esprit humain de percer les ténèbres que les préjugés accumulent autour de lui !

Il n’est pourtant pas resté infécond durant ce long espace de temps, car, au milieu même des dissensions politiques et religieuses qui agitaient alors l’Europe, les savants poursuivaient leurs travaux et entretenaient entre eux d’actives relations. Aldrovande commençait la publication, qui n’a été terminée qu’après sa mort , de son grand ouvrage d’histoire naturelle. Les jardins botaniques, les cabinets de zoologie se multipliaient ; et la première des sociétés savantes des temps modernes, la société des Lyncées prenait naissance sous les auspices du prince Cesi, en même temps que l’on voyait apparaître sur la scène du monde Bacon et Galilée, c’està-dire la théorie et l’application de la philosophie

PROLÉGOMÈNES

expérimentale; mais le fait le plus considérable de la fin du seizième siècle, dans l’ordre d’idées qui nous occupe, est encore l’enseignement de l’anatomie par Fabrice d’Aquapendente, puisque la découverte de Harvey est véritablement sortie de cet enseignement, et que de cette découverte date toute la physiologie moderne.

§ ix

Guillaume Harvey naquit à Folkstone, dans le comté de Kent, le 1er avril 1578.

De fortes études dans l’université de Cambridge développèrent chez lui le goût des sciences, particulièrement celui des sciences médicales : c’est ce qui l’attira à Padoue dont l’école alors était sans rivale en Europe. Fabrice d’Aquapendente y enseignait l’anatomie et la chirurgie. Harvey suivit durant cinq années les leçons de ce grand homme; il reçut au bout de ce temps, en 1602, le grade de docteur, et rentra dans son pays avec d’amples munitions. Il avait vingt-quatre ans.

Six ans après, il fut incorporé au collège des médecins de Londres ; et en 1615, ses collègues lui confièrent l’enseignement de l’anatomie et de la chirurgie.

Il y avait déjà dix ans que Bacon avait donné la

première édition de son ouvrage sur la dignité et r accroissement des sciences (Londres, 1605), où il proclamait la supériorité de la méthode expérimentale sur toute autre, et la nécessité, pour perfectionner la médecine, de cultiver l’anatomie comparée et l’anatomie pathologique, et de soumettre l’animal vivant à des épreuves qui pourraient sembler cruelles si elles n’avaient pour effet de nous éclairer sur nos plus pressants besoins et d’épargner peut-être bien des douleurs aux générations futures. C’était précisément la marche qu’avaient suivie Fallope et Fabrice d’Aquapendente ; ce fut celle que suivit Harvey. Il avait appris de Fabrice, son maître, à interroger la nature et à l’interroger patiemment, sous ses divers aspects, sur le vivant et sur le mort, et dans les différentes espèces animales, de manière à connaître ce qui fait loi, et de quelle sorte la loi peut être modifiée.

Les travaux de Fabrice sur les évolutions de l’œuf de la poule et sur la formation du fœtus chez les vivipares, et la découverte qu’il avait faite des valvules des veines avaient particulièrement fixé l’attention de Harvey. 11 dirigea de ce côté toutes ses investigations ; et après s’être assuré, par les dissections les plus minutieuses, de la structure du cœur et de celle des vaisseaux qui s’y rattachent, il étudia par la vue et le toucher, oculis atque tactu , sur des

PROLÉGOMÈNES

animaux dont il mit le cœur à découvert les contractions et les battements de cet organe. Il eut même la singulière fortune de pouvoir les observer sur un jeune seigneur espagnol qu’une carie des côtes plaçait pour cela dans des conditions uniques.

Ayant ainsi été témoin de l’action incessante du cœur qui chasse dans le poumon le sang qu il reçoit de la veine cave, et dans la grande artère celui qu’il reçoit de la veine pulmonaire, et faisant réflexion qu’il passe par le cœur, dans un temps donné, plusde sang que n’en peut fournir l’alimentation dans ce même temps, et que les organes en reçoivent infiniment plus que leur nutrition ne le demande ; qu’en outre, la présence des valvules dans les veines et l’absence de ces mêmes valvules dans les artères rendent nécessaire la progression du sang, il eut l’idée d’un mouvement circulatoire , et les expériences qu’il fit dans ce but soit à l’aide de l’insufflation de l’air, soit à l’aide de ligatures appliquées sur les artères et sur les veines, changèrent ses présomptions en convictions et dissipèrent ses incertitudes.

Ce ne fut pourtant qu’avec la plus grande circonspection qu’il produisit, aperuit, ces vues nouvelles. Le respect des traditions et 'une juste défiance de lui-même lui en faisaient un devoir. En répétant ses

PROLÉGOMÈNES

expériences dans son cours, il initia peu à peu son auditoire à ses secrets ; et dès l’année 1619, il se crut autorisé à enseigner sans détour la circulation du sang, ce qui ne l’empêcha pas d’attendre encore neuf ans, jusqu’en 1628, avant de publier le résultat de ses expériences et de faire connaître au monde sa découverte.

Le livre où il l’expose est intitulé : Prima exercitatio de motu cor dis et sanguinis in animalibus. Ce livre excita une vive curiosité, et bientôt une opposition non moins vive, comme tout ce qui vient contrarier les idées reçues.

Le premier contradicteur de Harvey fut un médecin écossais nommé Primerose; le second et le plus redoutable fut le docte et fougueux Jean Riolan, professeur d’anatomie et de botanique au collège de France, doyen de la faculté de Paris, et médecin de la Reine-Mère, Marie de Médicis, qu’il suivit dans l’exil. Plusieurs autres élevèrent la voix contre le novateur: quelques-uns, sans nier la circulation du sang, refusaient à Harvey l’honneur de l’avoir le premier reconnue, et prétendaient qu’elle était indiquée dans les écrits d’Hippocrate etde Platon, comme si des expressions figurées et des assertions vagues tenaient lieu de démonstration.

Riolan fut le seul auquel Harvey daigna répondre; il le fit avec déférence, sans hauteur, sans irri-

PROLÉGOMÈNES

tation, en philosophe qui n’a en vue que la vérité, et qui répond à des injures par de nouvelles clartés, par des faits, par des expériences.

Riolan, désarmé, mais ne voulant pas s’avouer vaincu, se retrancha derrière les difficultés que présente l’explication de la circulation dans les petits vaisseaux.

La faveur du roi Charles Ier vint consoler Harvey des attaques dont sa doctrine était l’objet, et delà diminution de sa clientèle, car ses amis nous apprennent qu’après la publication de son livre, il vit les clients s’éloigner de lui, tant il est dangereux d’étonner les hommes et de combattre leurs préjugés ! Le roi, qui avait l’esprit curieux et qui ne redoutait pas les innovations dans l’ordre scientifique, nomma Harvey son premier médecin et seconda de tout son pouvoir ses études expérimentales.

Un souverain d’un autre genre, souverain parle génie, René Descartes, se déclara hautement pour Harvey et se fit le propagateur en France de la découverte de la circulation du sang. 11 la proclame, et en rapporte l’honneur au médecin anglais dans l’immortel discours où il pose les bases de la méthode (1637); et depuis, il ne cessa d’en parler comme d’un fait acquis à la science. Aussi Harvey, dans sa seconde réplique à Riolan, s’appuiet-il du témoignage de Descartes qu’il appelle un

PROLÉGOMÈNES

homme d’un génie puissant et d’une sagacité extraordinaire, ingenio pollens , acutissimm vir.

Tout ce que Harvey avait eu à souffrir de l’entêtement de ses contemporains pour les vieux préjugés aurait dû le rendre infiniment circonspect à combattre les faits nouveaux que d’autres observateurs mettaient en lumière. Cependant, comme la nature humaine pèche toujours par quelque endroit, lorsque le bruit se répandit qu’un anatomiste de Crémone, nommé Aselli, venait de découvrir un troisième ordre de vaisseaux autres que les veines et les artèies, des vaisseaux blancs qui puisent le chyle à la surface des intestins, Harvey ne put se défendre d’un sentiment d’incrédulité, et opposa à cette nouvelle une dénégation formelle. •

C était en 1622 r Aselli professait alors à Pavie. Quelques-uns de ses amis lui ayant témoigné le désir d étudier sur un animal vivant les mouvements du diaphragme, il fit servir un chien à cette expérience,' et après lui avoir ouvert le ventre, comme il cherchait à détourner l’estomac et les intestins, il aperçut, à sa grande surprise, sur tout le mésentère et à la surface des intestins, un réseau de vaisseaux blancs extrêmement ténus qui ne s’étaient point encore montrés à lui.

Il resta un moment interdit, et mille doutes s’élevèrent dans son esprit. Avait-il sous les veux des

64 prolégomènes.

vaisseaux conducteurs du chyle? C’est à son scalpel qu’il demande une réponse. Il pique un de cesvaisseaux ; aussitôt, il en sort un liquide blanc semblable à du lait ; et, à cette vue, ne pouvant retenir sa joie, il s’écrie avec Archimède : « J’ai trouvé, eôpwa ! »

Il avait en effet trouvé les vaisseaux chylifères auxquels il donna le nom de vaisseaux lactés à cause de leur couleur.

Harvey répondit que ces prétendus vaisseaux lactés ne pouvaient être les conducteurs du chyle et jouer un rôle important dans la nutrition, puisqu’ils ne se présentaient pas constamment à l’œil de l’observateur, et qu’ils devaient être assimilés à ces rameaux veineux, voisins des glandes, qui, à la suite d’une blessure, se montrent distendus par une lymphe blanchâtre.

Il avait raison de dire que ces vaisseaux n étaient pas toujours apparents, et Aselli en eut la preuve lorsqu’il voulut vérifier son observation : il ne les retrouva plus sur l’animal qu’il ouvrit; et il était tenté de croire que ce qui s’était présenté à lui une première fois n’était qu’une anomalie, lorsqu’il se ressouvint que le premier chien dont il s’était servi avait mangé immédiatement avant l’expérience; il réitéra l’épreuve dans les mêmes conditions, et le résultat fut le même; dès lors, il ne douta plus qu il n’eût affaire à des vaisseaux particuliers distendus

PROLÉGOMÈNES

par le chyle; il était dans le vrai quant à leur nature, mais il se trompa sur leur direction ; il crut que ces vaisseaux se rendaient au foie : il appartenait à Pecquet de compléter la découverte d’Aselli en montrant que les vaisseaux chylifères se rendent dans le canal thoracique qui, à son tour, déverse le chyle dans la veine sous-clavière.

Aselli ne publia sa découverte que cinq ans après l’avoir faite, en 1627, juste un an avant l’apparition du livre de Harvey qui lui-même avait répété ses expériences pendant neuf ans avant d’en faire connaître au public le résultat. On voit que ces grands observateurs ne se hâtaient pas de proclamer leurs conquêtes, mais qu’ils attendaient pour cela qu’elles fussent bien affermies.

Aselli et Harvey ont trouvé en France deux puissants auxiliaires. Si Descartes se fît le défenseur de la doctrine de la circulation du sang, son antagoniste Gassendi ne se montra pas moins zélé à propager la connaissance des vaisseaux chylifères; et dans la crainte d’affaiblir, par son interprétation, l’enseignement d’Aselli dont il avait pourtant vérifié l’exactitude, il acheta un grand nombre d’exemplaires de son livre qu’il distribuait gratuitement.

Lorsque Harvey eut porté la démonstration de la circulation du sang au dernier degré d’évidence, et qu’il vit le fait accepté par la plupart des savants,

PROLÉGOMÈNES

il s’occupa de la génération des animaux et de la formation du fœtus. Prenant pour guide le livre de Fabrice sur ces matières, il suivit l’ordre qu’il avait observé, et répéta ses expériences. Il étudia d’abord, à ses divers degrés de formation, l’œuf de la poule et le développement du germe dans l’œuf; puis il rechercha les phénomènes correspondants chez les grands animaux. C’est alors que Charles Ier fit mettre à sa disposition les biches qui se trouvaient en état de gestation dans le parc de Windsor.

Harvey recueillit une masse énorme d’observations ; et il était en mesure de donner au public un ouvrage beaucoup plus étendu que celui qu’il a fait imprimera Londres sur ces matières en 1651 , mais, dans les troubles qui suivirent la déchéance de Charles Ier, comme il était resté fidèle à son bienfaiteur et qu’il l’accompagnait, sa maison de Londres fut pillée, et la plupart de ses manuscrits lacérés. Il était trop âgé pour recommencer ce travail sur de nouveaux frais; il se contenta d’en rassembler les débris, et de ces débris il a composé un des livres les plus instructifs et les plus attachants que l’on puisse lire. C’est le dernier qu’il ait publié avant sa mort survenue en 1657.

Tel est l’ordre et la succession de ses travaux : il nous reste à voir quel en est le fond.

PROLÉGOMÈNES

Le livre de Motucordis est un vrai chef-d’œuvre par la clarté du style et la méthode d’exposition. Il présente deux sortes de preuves, des preuves par induction ou preuves indirectes, et des preuves directes tout expérimentales et sensibles.

Harvey commence par les premières, et voici son raisonnement :

La quantité de sang que le cœur reçoit incessamment des veines et qu’il pousse sans relâche dans les artères est telle que, s’il n’y avait pas retour immédiat du sang des artères dans les veines, celles-ci seraient à tout moment dans un état de vacuité complète, les produits de l’alimentation ne pouvant suffire à les remplir ; et les artères éclateraient par la distension de leurs parois, car les différentes parties du corps ne sauraient absorber pour leur nutrition tout le sang qu’elles y apportent. Or, comme rien de semblable n’a lieu, il faut bien admettre que le sang venu du cœur par les artères y retourne en grande partie par les veines.

Le raisonnement est péremptoire ; mais un physicien tel que Harvey n’a garde de s’en tenir au raisonnement ; il cherche dans les faits des preuves directes, et voici celles que les faits lui fournissent.

68 PROLÉGOMÈNES

Si vous appliquez sur un membre une ligature très-fortement serrée, vous constaterez que le battement des artères ne se fait plus sentir au-dessous de la ligature, tandis que si la compression est médiocre et quelle agisse presque exclusivement à la surface, le battement des artères continue, et les veines qui sont plus superficielles que les artères se gonflent au-dessous de la ligature; preuve évidente d’une part que le battement des artères est dû à l’impulsion du sang venant du cœur; et d autre part, que ce sang passe des artères dans les veines ; c’est-à-dire, qu’il y a deux courants du même liquide, l’un descendant et profond, l’autre ascendant et superficiel.

Autre expérience : si on lie sur un animal, a quelque distance du cœur, le tronc de la veine cave qui aboutit à l’oreillette droite, la portion de la veine comprise entre la ligature et le cœur se vide aussitôt, tandis que le sang s’accumule au-dessous de la ligature ; et, au contraire, si on lie à une certaine distance du cœur l’artère principale, la portion de l’artère qui communique librement avec le cœur est distendue par le sang, tandis que celle où la communication est interrompue se vide promptement. Donc, le sang va des parties au cœur par les veines, et du

cœur aux parties par les artères.

De plus, si l'on ouvre sur un animal vivant une

PROLÉGOMÈNES

artère quelle qu'elle soit, grande ou petite, tout le sang s’en échappe en peu de temps, aussi bien celui des artères que celui des veines. 11 y a donc une libre communication entre toutes les branches du système vasculaire.

Cela posé, dit Harvey, il me paraît manifeste que le sang accomplit un mouvement circulatoire, circularem motum peragere , et qu’il revient au cœur d’où il est parti.

Nous en trouvons la raison mécanique, ajoute Harvey, dans l’existence de ces replis membraneux que Fabrice d’Aquapendenle a découverts dans les veines et qu’il appelle de petites portes, ostiolœ. Ces petites portes, connues sous le nom de valvules, s’ouvrent de manière à laisser passer le sang des veines dans le cœur et du cœur dans les artères, et elles sont constituées de telle sorte qu’elles doivent s’opposer à tout mouvement en sens contraire ; elles rendent par conséquent le circuit inévitable.

On voit avec quelle circonspection Harvey procède dans ses recherches ; il avance pas à pas sans perdre de vue son objet; à une preuve il ajoute toujours la contre-épreuve ; il craint autant de se tromper que de tromper les autres, et il ne se prononce que lorsque les faits ne lui laissent plus de doute.

Il apporte la même application, la même réserve,

la même sûreté de jugement dans ses recherches sur la génération des animaux. Aristote et Fabrice d’Aquapendente sont ses guides. 11 répète les expériences de Fabrice; il les complète; et par le soin et l’attention qu’il y met, il en développe les conséquences. Il fait lui-même de nouvelles expériences ; et les éclaircissements qu’il en tire donnent à son traité de Generatione animalium une importance et une autorité qu’aucun autre livre sur ce sujet n’avait encore obtenues.

D’après Fabrice d’Aquapendente, les animaux proviennent les uns d’un œuf, les autres d’une semence, les autres enfin d’une fermentation putride ; et en conséquence, il distingue avec Aristote les ovipares, les vivipares et les animaux à génération spontanée.

Harvey établit que tous les animaux, quels qu’ils soient, proviennent d’un œuf; qu’ils ne diffèrent point en cela des plantes chez lesquelles la graine représente l’œuf; et que les générations dites spontanées ne sont que des générations obscures.

Tout vivant, dit-il, vient d’un œuf : Omne vivum

ex ovo.

L’œuf fécondé est un produit commun du mâle et de la femelle, participant aux qualités de l’un et de l’autre, d’où naît, comme d’une même source, un animal : Est enim ovum conceptus aliquis à mare

PROLÉGOMÈNES

et fœrmnâ proficiens , utriusque parité r virtute prœdictus, ex qito uno unum fit animal (1).

C’est ce que l’on peut vérifier expérimentalement et à volonté en provoquant des croisements entre animaux d’espèce différente, entre la poule et le faisan par exemple, entre la jument et l’âne, entre la louve et le chien : on obtiendra dans ce cas des produits hybrides, des produits mixtes qui participent à la fois de l’une et de l’autre espèce.

Voilà pourquoi nous voyons dans notre espèce le père et la mère transmettre à l’enfant leurs prédispositions, leurs inclinations, leur santé, leur ressemblance. Quelquefois, l’enfant tient plus de l’un que de l’autre, mais souvent aussi il tient de l’un et de l’autre à la fois.

Cette influence commune est-elle due à une combinaison de la matière fécondante avec le produit fourni par la mère ?

Harvey ne le pense pas. Selon lui, la matière fécondante ne pénètre point du tout dans l’utérus, mais il s’en dégage une force procréatrice ou plastique qui rend l’œuf fécond : A mareproceclit duntaxat vis procreativa , sive plastica , quœ ovum fœcundum reddit , nullam vero ejus partem constituit (2). Aussi trouve-t-il une sorte d’analogie entre la fécondation

(1) Guill. ffarveii Opéra omnia, 1766. De générât, anim ., exerc. XXVI, p. 285. — (2) Ibidem, p. 292.

PROLÉGOMÈNES

et le mode selon lequel certaines maladies contagieuses se propagent.

L’œuf une fois fécondé, dans quel ordre les différentes parties du corps se produisent-elles? Est-ce le cœur qui se montre le premier comme le dit Aiistote? seraient-ce les os, comme le croyait Fabrice ? Ce ne sont ni les os, ni le cœur, dit Harvey, c’est le

sang.

Le sang est la première chose qui se montre dans la formation de l’être organisé. C’est dans le sang et par le sang que se manifestent d abord le mouvement et la chaleur, ce qui permet à Harvey de dire que le principe animateur est inhérent au sang . Quitus clarè constat sanguinem esse partem genitalem , fontem vitce, primùm vivens et ultime moriens sedem-

que animœ primariam (1).

Bien loin que ce soit le foie ou le cœur qui fasse le sang selon les diverses opinions émises par les anciens, c’est du sang que naissent, d’après Harvey, et le cœur et le foie. Le sang est pour lui le premier

vivant et le dernier mourant.

Ces vues du grand physiologiste anglais sur le mode et le siège de la fécondation et sur l’ordre dans lequel se produisent les parties constituantes de l’organisation ne sont pas tout à fait en harmonie avec

(1) Guill. Harveii Opéra omnia, 1760. De générât, anim., exerc. Ll, p. 393.

PROLÉGOMÈNES

l’état actuel de la science. Denouveaux moyens d’investigation nous ont donné d’autres vues. Le microscope nous a ouvert tout un monde. Nous savons aujourd’hui que la matière fécondante danslaquelle on aperçoit des traces d'animalité pénètre non-seulement dans l’utérus, mais encore jusqu a l’ovaire, et que la fécondation s’opère par imprégnation, si ce n’est par une sorte de greffe du spermatozoïde sur l’ovule; que de l’ovule fécondé naissent des cellules dont Y agrégation systématique constitue l’organisation; et que dans l’organisation, ce n’est point le sang qui se montre en premier, mais bien le rudiment de l 'axe cérébro-spinal , après lequel vient l’appareil vasculaire.

Néanmoins, si une plus longue expérience et des moyens d’investigation perfectionnés nous ont permis de suivre avec plus desûreté la marche obscure de la nature dans ce premier travail, il reste à Harvey la gloire d’avoir reconnu que l'œuf est le berceau de tout être vivant ; que le père et la mère ont une part égale dans la génération; et que la génération est en . quelque sorte une extension de la nutrition , ou plutôt, qu’elle est la nutrition de l'espèce par le concours de deux individus, comme la nutrition proprement dite est une sorte de génération continue de l’individu sous l’influence de la force vitale.

Ces données sur la génération, jointes à la décou-

PROLÉGOMÈNES

verte de la circulation du sang, ont créé la physiologie moderne. Harvey en est donc le père ; et comme Harvey appartient au seizième siècle par sa naissance et son éducation, il est incontestable que la physiologie date de cette époque féconde aussi bien que l’anatomie descriptive et 1 anatomie comparée, la botanique et la zoologie méthodiques.

Ces sciences, qui ont commencé par la reproduction et la pure interprétation du savoir antique, ont été ramenées par des génies puissants à 1 observation directe de la nature , et par là renouvelées et agrandies. Le triomphe de l’esprit d observation sur le penchant à l’imitation est le trait final, le trait caractéristique du mouvement scientifique de la Renaissance; et nous devons rappeler que le point de départ de ce mouvement a été l'Italie d’où nous sont venus par rayonnement, comme d un vaste et brillant foyer, les arts, les lettres et les sciences.

Page 1