‹ Descartes Et La MusiqueChapitre 35 sur 101 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

sur ce sujet, comme il le fallait: «Je vous diray pour la première lettre qui demandoit si la douziesme est plus douce que la quinte, c’est une maxime infaillible que toute consonance en son lieu propre est toujours plus douce que par transposition ; pour le lieu propre, je ne vous en diray rien, vous le sçavez mieux que

moy !. » Par goût, Descartes aurait peut-être été porté à juger de même : mais il est tenu, par raison, à se déclarer pour la douzième. Nous savons d’ailleurs quelle distinction il fait entre la perfection et le charme des consonnances, et nous le voyons, : ici, tempérer ingénieusement la rigueur de la «règle de la simplicité », en évoquant, à propos, # «règle de la variété y. Il se sauverait habilement, si la solidité de l'édifice rationnel sur lequel repose toute son explication de la musique n’était un peu ébranlée par ce conflit de principes. Cependant, il faut lui savoir gré de ne point se servir, dans ce débat au sujet de la quinte, des arguments baroques dont Mersenne, son condisciple à l’érudition 6 naïve, use avec une bonne foi singulière.

Quand Descartes entreprend de disserter sur la quarte, d’autres : difficultés se présentent à lui. Il ne s’agit plus ici de déterminer, dans un genre d’intervalles reconnus consonnants, quelle espèce est la plus parfaite, mais de décider si la quarte, prise en ellemême, est recevable parmi les consonnances. La question était depuis longtemps pendante. Parmi les théoriciens, les uns, avec Lefebvre d'Etaples, admettaient la quarte au nombre des consonnances ?, d’autres, avec Aaron 5, Petit Coclicus “ et Galliculusÿ, la considéraient comme dissonant aussi complètement que seconde ou septième, et la traitaient de mala species. Zarlino échauffa la querelle de la quarte en invoquant, dans la discussion, le témoignage de l’antiquité, « laquelle n’est pas à dédaigner » 6, Grâce à lui, un solennel cortège d'auteurs grecs ou latins comparut dans l'affaire, et il advint que les allégations de tels maîtres don-

. Bibliothèque nationale, ms. fr. nouv. acq. 6205, fo

. Musica libris quatuor demonstrata, éd. de 1551 f° 21 recto. . Libri tres de Institutione harmonica, II, chap. 1v.

. Compendium Musices, 1552.

. Libellus de Compositione Cantus, 1538.

. Istitutioni harmoniche, TI° partie, chap. v.

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nèrent, à cette controverse des musiciens, de l’éclat et, puisque les anciens s’en mêélaient, une sorte d'actualité. Boèce !, Dion e Euclide *, Gaudence #, Macrobeÿ, Vitruve f, Censorinus?, ranimèrent ainsi la cause, aidés de ce fameux « Ptolomée » qui, ainsi que devait le déclarer notre Titelouze, avait travaillé à « constituer les gonds de la science » $. A ces noms vénérables, Salinas, qui les rappelle tous, joignit le nom d’Aristote?. Ainsi dotée d'illustres patrons, cette consonnance, « la plus malheureuse de toutes », avoue Descartes, trouva un champion qui prit sa défense en main, et releva, en paladin, toutes les injures qui l'avaient accablée, la nommant « sienne », et combattant pour la rétablir à l'honneur. Ce féal serviteur de la quarte, Papius de Gand, publia en 1581 tout un livre pour confondre les détracteurs de cet intervalle 10, Comme les ennemis les plus dangereux de cette consonnance étaient de vils praticiens qui serefusaient à larecevoir dans leur musique, Papius ne les ménagea point, jugeant l’occasion-bonne d’admonester ces gens de rien, qui, sans connaître le grec, avaient l'audace d’avoir des opinions. Cependant, si « trop peu de science » éloignait de la quarte, il se pouvait aussi que « beaucoup de science » n’y ramenât point. Nous venons de citer Aaron parmi ceux qui la condamnent, et cependant on ne saurait accuser Aaron d'ignorance. Certains savants se défiaient de la quarte par excès d’érudition : le doute leur était venu d’une étude fort complète des textes anciens. Enumérant les consonnances admises par les Pythagoriciens, Boèce avait cité d’abord la quinte et la quarte, consonnances simples dont lÉ: réunion forme l'octave, puis la douzième et la dix-neuvième, consonnances composées, mais il avait déclaré que la onzième ne devait pas entrer dans la même catégorie que ces dernières : Diapason vero ac diatessaron consonantiam esse non æstimant. La proportion de cet intervalle (=) n’était pas acceptée par les

De Musica, liv. 1, chap. vu, et liv. V, chap. x.

Liv. XXX VII

Isagoge. ;

Introductorium, chap. vu.

Liv. Il, chap. 1.

De Architecturä, chap. 1v.

Ad Q. Cerlium.

Harmonicorum Libri, liv. I, chap. v.

Problèmes de la section 19.

10. Andreæ Papii Gandensis de Consonantiis, seu pro diatessaron

libri duo. Anvers, Plantin, 1581.

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Pythagoriciens, n'étant ni « superparticulière », n1 multiple, mais «multiple superpartiente ». Ptolémée avait désapprouvé le jugement des Pythagoriciens qui rejetaient ainsi un intervalle formé de deux consonnances dont l’une, l’octave, {alem vocis efficit conjunctionem ut unus atque idem nervus esse videatur !. Par cette remarque, croyant sauver la onzième, Ptolémée rendit suspecte la quarte elle-même. En effet, l'octave n'étant évidemment point cause de la dissonance, dans l'intervalle composé, il fallait que la quarte elle-même fût douteuse, encore que les nombres l’approuvassent. De croire aveuglément à la hiérarchie des proportions, quelques-uns en arrivaient ainsi à la contester, au sujet de la quarte. |

Au milieu de ces calculs décevants, les hommes de théorie ressentaient peut-être aussi, obscurément, que la quarte, entendue seule, ne satisfaisait point l’oreille : elle ne produisait pas cette impression de repos que les autres consonnances engendraient. D'où l’appréhension des compositeurs. Les plus favorables n'employaient cet intervalle que dans des conditions déterminées, et avec beaucoup de réserve. Bien que Zarlino constate que les Grecs de son temps se servent de la quarte à deux voix ?, et que les nombres l’autorisent, l’auteur d’un traité anonyme publié en 1602 et basé sur les ouvrages! de Zarlino, prononce encore l'exclusion de la quarte dans le simple contrepoint. Dans une tragédie de Nicolas Soret, la Céciliade, œuvre enrichie de chœurs écrits par Abraham Blondet, maître de chapelle de la cathédrale de Paris, sainte Cécile reprend Valerian qui s’avise de lui parler du « duel amoureux d’amoureux languissans » et lui fait cette réplique, où le poète a voulu, comme il nous en avertit par une note marginale, enfermer une maxime musicale :

« D’amoureux languissans ? Ne pincez cette corde,

« Elle est autant et plus d'avecque moy discorde,

« Qu'une quarte en musique, au simple contrépoint,

€ Qui contre ün autre accord dissonne de tout point à. »

Antoine de Cousu qui, cependant, composa une fantaisie « en

1. Harmonicorum. liv. I, chap. vi. Cf. Boèce, V, 9. 2. Istitutioni harmoniche, II, chap. v.

faveur de la quarte » écrit encore, peu après 1625 : « Ce n’est pas que je voulusse condamner celuy qui s’en serviroit à deux ; mais Je loueray bien davantage celuy qui ne le fera pas, tant pour les raisons cy-dessus apportées par les autheurs latins, sur le différend des Grecs, qu'à cause aussi qu'elle semble encore un peu rude et amère à quelques-uns, et, par ainsy, qu'il luy faut donner quelque douceur, en ÿ adioustant une ou plus de parties. !. » Il juge cependant que, par l'habitude, on parviendra sans doute à la goûter, et qu’elle ne semble si peu agréable que

pour avoir été délaissée si longtemps ?.

Quelques maïtres audacieux avaient pourtant, dès le xvi

siècle, tenté de s'élever au-dessus du préjugé commun aux musi-

ciens vulgaires. Zarlino mentionne, sans le produire, un passage du Xyrie de la messe de l'Homme armé où Josquin de Près se sert de la quarte à deux parties *. Ambros donne cet exemple et en signale un autre de Moralès *. Dans la messe Douce Mémoire, Roland de Lassus écrit, à deux voix, des quartes successives ©. Enfin, Sethus Calvisius, dans ses bicinia (1602), laisse résonner quelquefois la quarte à découvert, mais dans des passages syncopés après lesquels elle se résoud sur une consonnance mieux autorisée 6. En la tolérant ainsi, Calvisius suivait, timidement il est vrai, les préceptes qu’il avait donnés dans sa Melopoeia (1592), où il affirme que les musiciens qui, pour la plupart, rejettent cet intervalle, ont tort de s’en priver, et où il remarque justement que, si l’on accorde le luth en se servant de la quarte, c’est que la quarte n’est point fausse. Il avoue toutefois qu'elle cède en suavité aux autres consonnances, et qu'il faut l'employer avec adresse.

L'exemple de ces musiciens d'Espagne, de Flandre et d’Allemagne nous montre que Titelouze est dans l'erreur quand il

1. La Musique universelle, contenant toute la pratique et toute la théorie, p. 139.

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