‹ Descartes Et La MusiqueChapitre 52 sur 101 · Bibliothèque nationale, ms. fr. nouv. acq. 6204 p · texte numérisé non relu

Bibliothèque nationale, ms. fr. nouv. acq. 6204 p

et quelques semaines avant la lettre de Titelouze qu, convalescent, avait tardé à lui répondre, Descartes dit: « Pour votre question de musique, je ne trouve que des conjectures à y répondre, et doute presque si les praticiens ont raison en cela; seulement puis-je dire que, lorsqu'on va ainsi de l'unisson à la Labe mineure, ce n’est jamais pour finir, mais pour réveiller l'attention et suspendre l'oreille au milieu d’un chant, à quoi la variété est principalement requise. Or cette variété se remarque en diverses choses, et premièrement lorsque les parties vont par mouvemens contraires, ce qui n’est pas ici; en après donc, lorsqu'elles montent ou descendent au moins par mouvemens inégaux; ce qui paroist bien au premier, où le dessus, qui a accoutumé d'aller par degrez conjoints, fait tout d’un coup un sault jusques à la quinte, et la basse, qui a de coutume d'aller par de plus grands intervalles, montant seulement d'une tierce, ne va qu'à son ordinaire; mais au dernier, il semble que les deux parties descendent également, car le saut d'une quinte à la basse n’est guère plus que celui d'une tierce au superius ; ainsi 1l n'y a pas grande variété en ce dermier, ce qui le rend triste et mal plaisant. Ajoutez que, les choses étant égales, lorsque les parties montent, elles réveillent bien piue J'attention, que lorsqu'elles FR C'est tout ce qui m'en vient sous la plume !. »

Vers le même temps, dans une lettre dont la date n’est point déterminée exactement, Descartes communique encore ses avis à Mersenne, sur la succession des consonnances. Il est encore plus prudent que dans les lignes que je viens de citer, mais il en revient encore à des raisons fondées sur l'observation de l'esprit humain : « Excusez et mon peu d’esprit, et les divertissemens qui me portent à d'autres pensées, si je ne puis satisfaire à vostre question, sçavoir, pourquoy il est plus permis de passer de la dixième mineure à la sexte majeure, que des tierces à l’octave?.

1. Œuvres de Descartes. Edition Adam et Tannery, t. I, p. 26. Les exemples indiqués par Descartes peuvent être, en premier lieu, de la note ut, émise par deux voix, à la tierce mineure mi-sol par mouvement ascendant, en second lieu du la, pris à l’unisson, à la tierce mineure fa-ré, par mouvement descendant aux deux voix.

- 1. Ce passage du texte n’est peut-être pas très exact. Il semble que la question de Mersenne devait être plutôt ainsi formulée, « pourquoi il est plus permis de passer de la dixième mineure ou de la sixte ma- Jeure à l’Octave, que de passer des tierces à l’octave ». Mersenne fait en effet remarquer dans l’ Harmonie universelle de 1627, p. 178, que la

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Sur quoy je vous diray néantmoins, qu'il me semble que ce aui rend le passage d'une consonance à l'autre agréable, n’est pas seulement que les relations soient aussi consonantes, car cela ne se peut ; mesme quand il se pourroit, ilne seroit pas agréable, d'autant que cela osteroit toute la diversité de la husique.. Mais ce qui empesche qu’on ne peut aller de la tierce à l’octave, est à cause que l'octave est une des consonances parfaites, lesquelles sont attendues de l'oreille, lorsqu'elle entend les imparfaites ; mais lorsqu'elle entend les tierces, elle attend la consonance qui leur est la plus proche, à sçavoir, la quinte ou l'unisson ; de sorte que si l'octave survient au lieu, cela la trompe, et ne la satisfait pas. Mais il est bien permis de passer des tierces à une autre imparfaite ; car encore que l'oreille n’y trouve pas ce qu’elle attend, pour y arrester son attention, elle y trouve cependant quelque autre variété qui la récrée, ce qu'elle ne trouveroit pas en une consonance parfaite, comme est l’octave !. »

Dans ces commentaires des règles de la succession des consonnances, Descartes en revient toujours à parler de l'effet que l'ordonnance judicieuse des séries harmoniques doit produire. Comme dans le Compendium, il estime que le musicien doit entretenir ou réveiller l'attention, par la diversité des mélanges de sons qu'il juxtapose. Mais il ne semble pas prévoir ici que, spontanément, le compositeur puisse disposer les notes de telle sorte que les avis du théoricien deviennent inutiles. Il ne pense pas que, dans certains cas, les notes se présentent d'elles-mêmes, pour ainsi dire, et s'organisent. Zarlino avait cependant observé que dans la musique, il y a des tournures que l'on n'a pas besoin d'apprendre : La natura, la quale hà jurisdittione in ogni cosa, hà fatto, che non pur quelli, che sono periti nella Musica, ma gli idioti et li contadini, 1 quali cantano al modo loro senz alcuna razione, usano diandare (come spinti, et quasi violentati dalla natura), dalla sestam aggiore all ottava*. Descartes connaît mal les opérations de cette volonté secrète qui agit presque à l'insu de ceux qu’elle possède : la réflexion ne peut, chez lui, suppléer à l'instinct, qui fait défaut. Aussi, dans le

dixième mineure et la sixte majeure étant plus voisines de l’octave, doivent être choisies. Cette remarque avait sans doute été critiquée aussi par quelque musicien. D’où sa question à Descartes.

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