CHAPITRE IV
Comment la musique nous émeut. — Incertitude et timidité. Contradictions. — Descartes se dérobe à toute explication. — Ce qu'il pouvait connaître de la musique moderne. — Expériences qu'il fit sans doute, mais vainement. — Insuffisance de son jugement dans l'examen de l'air d'Albert Ban. — Sa réserve dans sa réponse à Huygens au sujet de l'usage de l'orgue. — Le défaut de pratique semble être la cause de ses hésitations. — Conclusions.
Descartes nous a certifié que « la fin de la musique est de nous charmer, et d’éveiller en nous divers sentiments ». Comment il s’efforce de prouver que, par tous ses éléments, la musique satisfait aux lois de la jouissance de l'esprit, nous l’avons vu. Nous savons donc de quelle manière, d’après Descartes, elle nous délecte. Il nous reste à connaître par quels moyens, suivant l’auteur du Compendium, elle nous émeut. Sur ce point, nous recevrons fort peu d'éclaircissements. Descartes se borne à constater le pouvoir expressif de la musique. Dès les premières lignes du Compendium, il déclare que nous éprouvons du plaisir à être émus par des chants tristes: Fieri autem possunt cantilenæ simul tristes et delectabiles, nec mirum tam diversa. Ita enim elegeiographi et tragædi eo magis placent, quo majorem in nobis luctum excitant. Mais il ne dit point pourquoi nous aimons à être ainsi troublés. Scaliger avait proposé une explication, au sujet de la tragédie : Sed hic occurret aliquis, positam esse in poeseos definitione delectationem ; et in tragædiä mœror, luctus, planctus, miseriæ, qui possint oblectare ? Quia enim non in lætitià
solà jucunditas .sita est, sed ex quâcunque disciplinæ adeptione capi potest. Discit autem spectator. Quemadmodum picturarum quoque facies horribiles nihilo secius spectantur et juvant 1. Dans la lettre du 6 octobre 1645 à Elisabeth, princesse palatine, Descartes donne diverses explications du plaisir que nous prenons à des exercices ou à des spectacles qui n’ont rien que de pénible
ou de douloureux: « Et il est aysé à prouver que le plaisir de.
l'ame auquel consiste la béatitude n’est pas inséparable de la gayeté et de l'ayse du corps, tant par l'exemple des tragédies, qui nous plaisent d’autant plus qu'elles excitent en nous plus de tristesse, que par celuy des exercices du corps, comme la chasse, le jeu de la paume et autres semblables, qui ne laissent pas d’estre agréables, encore qu'ils soient fort pénibles; et mesme on voit que souvent c’est la fatigue et la peine qui en augmentent le plaisir. Et la cause du contentement que l’ame reçoit en ces exemples, consiste en ce qu'ils luy font remarquer la force, ou l’adresse, ou quelque autre perfection du corps auquel elle est jointe ; mais le contentement qu’elle a de pleurer en voyant représenter quelque action pitoyable et funeste sur un théatre, vient principalement de ce qu'il luy semble qu’elle fait une action vertueuse, avant compassion des affligés; et généralement elle se plaist à sentir émouvoir en soi des passions, de HUaue nature qu'elles soient, pourvu qu'elle en demeure maistresse ?. »
Ce n’est qu indirectement que l'on ne appliquer à la musique triste ce que Descartes déclare ici. Mais nous pouvons interroger Mersenne qui, on ne doit pas l'oublier, avait reçu la même culture que Descartes. Il examine avec grand soin, et à plusieurs reprises, les causes du charme que la musique triste possède. La 26° proposition du livre second du traité « de la Voix et des Chants », dans l’Harmonie universelle, est consacrée à « déterminer si les chansons que l’on appelle tristes et languissantes sont plus agréables et plus douces que celles que l'on appelle gayes ». Mersenne assure que « cette proposition n’est pas inutile, car étant bien expliquée, elle nous fera cognoistre la nature de l’homme ou de la musique ». Il argumente ainsi: « Or il semble
1. Jolii Cæsaris Scaligeri viri clarissimi, Poetices libri Sseptem, ed.3e, 1685, Liv. IIL, (Tragædiæ quo modo delectent).
2. Correspondance, IV, p. 309. Voir aussi le ARE des Passions, art. 94 et art. 147.
3. Il avait été élevé au collège de la Flèche, comme Descartes.
que l’on ne doit pas douter que les chansons gayes ne soient plus agréables que les tristes, puisque tous les hommes desirent de se resjouyr, et fuyent la tristesse qui mine la santé et l’œconomie du corps ; de la vient que le Sage a dit que la tristesse desseiche les os: Tristitia dessicat ossa. D'abondant, l’on expérimente que les airs des ballets et des violons excitent davantage à raison de leur gayeté qui vient de la promptitude de leurs mouvements, ou de leurs sons aigus, que les airs que l'on joue sur le luth, ou sur les basses de violes, lesquels sont pour l'ordinaire plus graves et plus languissans. Et les trompettes nous font encore voir cette vérité. À quoy l’on peut adjouster que les sons et les mouvements des chansons gayes approchent plus près de la vie, que ceux des' airs tristes, puisque la vie consiste dans un mouvement perpétuel, et continu, car les battements d’air qui font les sons aigus, et les mouvements rythmiques qui sont plus fréquens, s’approchent plus près de la continuité que ceux des sons graves et des mouvements pesans et tardifs des airs tristes, qui représentent une vie interrompue et mourante. Et l’on expérimente que les chansons gayes sont si propres à danser, que ceux mesmes qui n'ont jamais appris cet exercice, se mettent à danser, ou tesmoignent par quelque mouvement du corps le contentement qu'ils reçoivent de ces chansons, ce qui n’arrive point aux airs tristes et lugubres, qui sont plus propres pour faire pleurer et mourir les auditeurs, que pour les faire rire ou les faire vivre; car ces airs sont composés de mouvements propres pour engendrer la tristesse, et conséquemment pour faire tomber des défluxions sur les membres, qui les rendent enfin paralytiques et incapables de mouvement !. »
Mersenne pousse à l’extrême les effets de la musique lente et « lugubre ». Il faut louer Descartes de n'avoir pas été aussi loin, mais on peut lui reprocher, par contre, de n'avoir pas essayé de déterminer pourquoi ces airs pleins d’affliction captivent ceux qui les entendent. Le père minime s’ingénie à découvrir les causes de cette merveilleuse préférence des hommes. « Tant les auditeurs, que ceux qui chantent, advouent qu'ils reçoivent plus de plaisir des chansons tristes et languissantes que des gayes, dont il n’est pas facile de trouver une raison si puissante qu'elle fasse esvanouyr toutes les autres raisons contraires. Toutefois,
1. Harmonie universelle, liv. II, des Chants, prop. 26, p. 172,
je ne doute pas qu'il n’y ait quelque raison de cet effet prodigieux qui semble combattre toutes les lois de la nature, puisqu'elle est faite et conservée par le plaisir. » On ne saurait ici tenir compte uniquement du tempérament des auditeurs, « puisque toutes sortes d'auditeurs se plaisent davantage aux airs tristes qu'aux gais, soit que les hommes se portent plus aisément à la compassion qu’à la réjouissance, comme l’on expérimente aux tragédies, et à la lecture des élégies et des histoires tristes qui tirent les larmes des yeux, ou qu'ils s’arrestent plus longtemps à la considération des choses tristes qu’à celle des joyeuses et agréables. IL faut donc considérer la nature des airs tristes !». Cette analyse profonde des « airs », que Mersenne réclame, et qu'il entreprend, aussi bien pour les airs Joyeux que pour les airs mélancoliques, Descartes se contente de laisser entendre qu'elle est possible, et il ne fait qu’en fournir les éléments principaux, sans les mettre en œuvre. Tout à la fin du Compendium, il assure que les « modes » musicaux ont reçu la dénomination de modes, quia illi apti sunt ad continendum varias cantilenas, quæ diversimode nos afficiant pro modorum varietate, de quibus multa practici verum solà experientià docti, quorum rationes mullæ deduci possunt ex supradictis ?. Comme Zarlino, il admet que la nature des tierces influe sur le caractère de la mélodie. Dans le x° chapitre de la troisième partie des /stitutioni, l'auteur italien distingue entre les propriétés des consonnances imparfaites, reconnaissant que les unes sont vive el allegre, accompa- .gnate da molta sonorità, el alcune, quantunque siano dolci et soavt, declinano alquanto al mesto, overo languido. Le prime sono le terze et le seste maggqiori, et le replicate, et le altre sono le minori. Tutte queste hanno forza, di mutare ogni cantilena, et di farla mesta, overo allegra, secondo la sua\natura *. Descartes remarque brièvement le rôle des tierces dans les modes: Certum enim est in quibusdam modis plures ditonos vel terlias minores el in magis vel minus principalibus locis inveriri, ex quibus pæne omnem musicæ varielatem oriri supra ostendimus *. Que, dans ce passage, Descartes fait indirectement
1. Harmonie Universelle, liv. IL des Chants, prop. 26, p. 173. Voyez toute la discussion, p. 172 — p. 178.