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DESCARTES ET LA MUSIQUE pi 103
qu'il put voir en Italie, avait aussi donné cette conclusion, dans son livre intitulé Aristotelis Loca mathematica (1615) : Ex quibus liquet nostros contrapuntistas toto cœlo errare, dum suas cantilenas, absque ulla verborum intelligentia, atque absque ullo rythmo disperdunt!. Un autre religieux de la compagnie de Jésus, Crésol, considérait de même, en 1629, que c'était un grave défaut pour les compositions religieuses que de rendre les paroles inntelligibles, et d’être remplies d'ornements ingénieux qui ne servent en rien à la piété ?.
On s'attendrait à rencontrer, dans les réponses de Descartes à
Mersenne, qui l’interrogeait sur la vertu de la musique, quelque
reflet de ces idées qui étaient communément exprimées par les gens cultivés de son temps, avaient été répandues dans des ouvrages dont la plupart sans doute lui étaient connus, enfin avaient été implicitement soutenues par lui, dans son Compendium. Mais 1l donne seulement, comme nous l'avons vu, une vague réponse d’oracle, où il admet que la musique des anciens a été plus puissante que la musique de son siècle, « non pas pour ce qu'ils estoient plus sçavans, mais pour ce qu'ils l’estoient moins ? ». Certes, en ces quelques mots, est contenue toute la substance des jugements que nous venons de citer, jugements où est blâmée la science inopportune et nuisible des compositeurs au style embrouillé, à la technique orgueilleuse. Mais, quand il les écrivit, Descartes aurait dû être à même de parler plus distinctement et plus abondamment. Loin de prier Mersenne de l'éclairer, il aurait pu, s'il avait su profiter de ce qui s'était offert à lui, composer, d'après ses propres observations, le plus intéressant « recueil... touchant la pratique » de son temps, et, par conséquent, touchant la réforme inspirée par le désir de retrouver l'art actif et impérieux des anciens.
Pendant ses années de voyages, alors qu'il cherchait à s'instruire « dans le grand livre du monde », il lui avait été permis d'apercevoir les progrès de cette évolution de la musique à laquelle les « chanteurs au luth » avaient contribué en même temps que les écrivains, et qui devait aller jusqu’à l'opéra. Ce que l’on avait
2. P. 630 de son Mystagogus de sacrorum hominum disciplinä. Dans ce livre, on trouve un passage intéressant, où l’auteur parle de Palestrina et de certaines de ses compositions, dans lesquelles il voulut
faire entendre clairement les paroles, p. 627. 3. Correspondance, I, p. 100.
tenté en France lui était resté plus étranger. Cependant, avant son départ pour la Hollande, qui eut lieu au printemps de 1617, il vécut pendant quelques mois à Paris dans la société de quelques amis « qui, écrit Baillet, lui firent passer les fêtes de Noël et le commencement de l'année suivante, jusqu'aux jours gras, le moins tristement qu'il leur fut possible. Mais ils ne purent lui faire sentir d’autres douceurs que celles de la musique, aux concerts
de laquelle il ne pouvait être insensible avec la connoissance qu'il
avoit des mathématiques ! ». Or, parmi les divertissements musicaux qui furent les plus dignes de remarque en cette période, on note le Ballet dansé par le Roy le 29 janvier 1617, ballet dans lequel « le bois », figuré sur la scène, et « les hommes, sembloient estre esmeus par la puissance d’un hermite représenté par Le Bailly qui se peut glorifier d'avoir et d'avoir eu la plus belle et la plus charmeuse voix de son temps ? ». S'il n’assista point à ce spectacle, Descartes, indubitablement, entendit parler des merveilles du chant et de la danse, ou, tout au moins, puisque Le Bailly était alors à la mode, des airs qu’il chantait, et de l’art expressif qui lui était propre ?. FR
Par la suite, alors qu'il employait le reste de sa jeunesse « à voir des cours et des armées », comme il le dit dans le Discours de la Méthode, il ne manqua point de se trouver à des fêtes où la musique était certainement aussi excellente et aussi neuve qu'elle se pouvait faire. À Francfort, pendant les cérémonies du couronnement de l’empereur Ferdinand, en 1619, l’on entendit de fort beaux concerts, à l’église et dans la ville. Baillet, le bio-
1. Les «bons esprits » de ce temps s’occupaient volontiers de calculs de musique. Non seulement Keppler, Gassendi, Fermat, etc., ne dédaignent point de disserter sur la musique, mais beaucoup de «curieux » s’appliquent à en étudier la théorie et vont jusqu’à la pratique. Le plus remarquable de ces amateurs est Mauduit, que j'ai déjà cité. De la Charlonye, « juge prévost royal honoraire » à Angoulème, est aussi nommé par Mersenne. Villiers, Lemaire, Trichet, etc., correspondants de Mersenne, doivent être mentionnés. Je ne peux que les signaler ici, me réservant d’en parler avec détails dans l'édition prochaine des lettres qu’ils adressèrent à Mérsenne. Tallemant des Réaux nous apprend que Le Païlleur avait appris la musique « comme une partie des mathématiques ». (Historiettes, éd. Monmerqué, v. p. 192.)
2. C'est de lui que Mersenne disait qu’il pourrait sans doute faire entendre vingt-quatre degrés successifs dans l'intervalle d’une octave. (Harm. univ., III, p. 193.)
3. Voyez le Discours au vray du ballet dansé par le roy, le dimanche 29° jour de janvier 1617.
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graphe de Descartes, rapporte que l’on chanta le Xyrie eleison « en musique », dès que le « roy des Romains » fut arrivé près de l’autel, et que l’on chanta le Te Deum à un autre moment !. Des récits du couronnement, publiés tout après la solennité, rapportent d'autre part que les chanteurs de l’électeur de Trèves et et de l'électeur de Cologne avaient suivi leurs princes. On cite le Gloria in excelsis, le « superbe » Credo en chant figuré, et le Te Deum qui rehaussèrent les magnificences de l'office liturgique ?. Les trompettes, les orgues et le chœur éclatèrent dans ce Te Deum (contentissimä harmoniä accinere) que Ferdinand avait entonné lui-même, clarissimä voce, lisons-nous dans une autre relation *. On remarqua aussi l’ingénieux hommage que rendirent, au nouveau « César », des musiciens placés de chaque côté d’un arc de triomphe sous lequel le carrosse impérial devait passer “. Dans ces fêtes, rayonnaient les dernières splendeurs de la musique figurée, enrichie d’une parure instrumentale somptueuse et lourde. L'année suivante, Descartes était à Prague où l'on célèbrait, par un Te Deum à l’église des capucins, la victoire remportée par les troupes de l’empereur. Il traversait ainsi l'Allemagne en un temps où se décidait, lentement, mais imposée par de bien différentes contraintes, et de bien puissantes, la réforme de la musique, simplifiée, malgré la complication apparente qu'y mettaient les instruments définitivement reçus, plus diverse, et plus nuancée. s
Une des causes de cette évolution était la pénurie de chanteurs. Gregor Aichinger remarque dans la préface de ses Cantiones ecclesiasticæ (1607) à trois et quatre voix que, dans beaucoup de lieux, on manque d’exécutants, n’en ayant que deux ou trois qui doivent chanter avec le secours de l’orgue, et n’ont pas toujours à leur disposition une œuvre appropriée à leur voix. S'ils prennent un motet à plusieurs parties, sans que toutes soient représentées, l'effet est’ détestable, tant au point de vue de la musique, démembrée, que du texte, souvent mutilé. Aussi convient-il d’accompagner à l’orgue ces compositions, pour parer au défaut des