‹ Descartes Et La MusiqueChapitre 96 sur 101 · Correspondance de Huygens (1883), même lettre · texte numérisé non relu

Correspondance de Huygens (1883), même lettre

Cependant, le dessein de toucher ne l'a pas emporté complètement,

même ici, sur le dessein continu de charmer : Mersenne constate en effet que, « néanmoins, il (Boësset) a divisé le triton par deux

tierces mineures afin d’en adoucir la rigueur { ». Cette délicatesse,

ce tempérament dans l'usage des âpres ressources étaient encore

des mérites bien français. Ban, au contraire, n'avait point de

mesure : ses plaintes étaient outrées : « L’onziesme faute, note

Mersenne, est la diction cruelle, qu'il explique par la quinte:

cette exclamation seroit peut-estre reçüe en Italie, d’où il semble

avoir appris ces duretez et ces violences, dans les airs que l'on y

chante ! ». Voilà un grief considérable. Nous savons combien les

Français avaient peine à se faire à la véhémence des chanteurs

italiens. Bouchard écrivait à Mersenne, le premier janvier 1635: « Pour ce qui est de ce que vous me demandez si la musique

italienne est meilleure que la françoise, c’est une grande contro-

verse: nos Français qui viennent ici trouvant la musique italienne : désagréable, et les Italiens estimant la nostre ridicule et de nulle

considération. Que si vous en voulez sçavoir mon jugement, je

vous dirai que, pour l’artifice, la science et la fermeté de chanter,

pour la quantité de musiciens, principalement de chastrez, Rome surpasse autant Paris, que Paris fait Vaugirard. Mais

pour la délicatesse, et una certa legqiadria, e dilettevole

naturalezza des airs, les François surpassent les Italiens de

beaucoup ?. »

C'est cette. aimable facilité qui semblait manquer le plus à l’a de Ban. Descartes lui-même paraît reconnaître que le compositeur est gêné, et manque de naturel. Mais il évite de trop préciser son jugement. Comme toujours, il parle d'une manière générale et un peu vague, de peur de s’aventurer. « Pour la musique de M. Ban, éerit-il à Mersenne le 6 décembre - 1640, je crois qu'elle diffère de l’air de Boësset, comme la criée ? d’un écolier qui a voulu pratiquer toutes les règles de sa rhétorique diffère d’uné oraison de Cicéron, où il est malaisé de les reconnoistre. Je luy ai dit la mesme chose, et je crois qu’il l'avoue à présent ; mais cela n'empesché pas qu’il ne soit très bon musicien, et d’ailleurs fort honnête homme et mon bon amy,

1. Même lettre, 2. Bibl. nat. ms. fr. nouv. acq., 6,204, p. 462,

3, Lisez la chrie.

ny aussi que les règles ne soient bonnes, aussi bien en musique qu’en rhétorique !. »

Descartes ne se hasarde pas dans la discussion des détails. I1 observe seulement qu'il y a de la contrainte dans l'œuvre de Ban qui s’est astreint à suivre minutieusement tous les préceptes qu'il a donnés. Mais, ceci nous importe grandement, il ne condamne point ces préceptes. La comparaison qu'il fait ici de la musique et de l'éloquence, nous révèle qu'il admet toujours que le musicien possède, comme l'orateur, le pouvoir de gouverner les affections. Et, quelque peine qu'il ait à en discerner les accents, et même malgré les doutes qu'il a manifestés autre part au sujet de la puissance expressive de la musique, il approuve cependant, ici, que l’on tente d'instituer les lois stables et universelles d'un art qui inclinerait nécessairement les hommes à diverses passions. Dans cette circonstance, nous le trouvons donc fidèle encore, en somme, aux idées qu'il émet dans le Compendium, mais nous le voyons aussi retenu par la même ignorance de la pratique. On dirait que toutes ses incertitudes, ses timidités et ses omissions viennent de ce qu'il n'avait jamais eu l'oreille formée, et qu'il ne s'était jamais appliqué à jouer de quelque instrument, ou même à chanter : l'expérience lui manque et, de crainte de se tromper, 1l n'émet, quand on le presse, que de vagues oracles.

C’est avec la même prudence qu'il loue Constantin Huygens d’avoir écrit un traité sur l’usage et l’abus de l'orgue « dans les églises des Provinces Unies ?». Dans sa dissértation, Huygens s'efforce de démontrer que, si l'on doit chasser du temple les vaines fantaisies de l'organiste et ses improvisations folâtres, et supprimer les réunions qui ne sont que des concerts mondainsÿ, il convient cependant de garder les orgues dans les églises, afin de préparer les cœurs à la méditation des paroles saintes, et pour aider le peuple à chanter les psaumes sans confusion et purement. Cette voix puissante a en effet non-seulement le pouvoir de soutenir et de diriger la voix de la communauté, mais, comme c'est le

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