Ibid., p
Si Descartes avait gardé des souvenirs vivaces des observations qu'il avait pu faire au cours de ses voyages, il aurait sans doute, ne fût-ce que par quelques mots, montré à Huygens que, lui aussi, il avait su, dans les églises des pays différents qu'il avait traversés, distinguer entre les organistes qui amusent, et les organistes qui exhortent. En Allemagne, il entendit sans doute des musiciens et lesorganistes quipratiquaientunart hautain, etcependant persuasif. Quand il séjournait à Ulm, pendant l'été de 1620 !, il assista peut-être à des offices luthériens où les musiciens réalisaient déjà ce que, dans son sermon pour l'inauguration de l’orgue de la cathédrale (1° août 1624), Conrad Dieterich devait proposer aux fidèles eux-mêmes de faire en esprit, et s’appliquaient à jouer des pièces recueillies et semblables à des prières?. À Prague, à l’automne de la même année, il est probable qu’il écouta quelque élève de l’organiste Carolus Luython, ou Luython lui-même, dont les compositions avaient assez de caractère pour que l’une de ses fugues fût transcrite par Woltz (1617) sous le titre de Fuga suavissima. Dans les provinces du Nord, il eut l’occasion de visiter des temples où jouaient ces artistes graves auxquels, en 1624, Samuel Scheidt, de Halle, adressait la Tabulatura nova, écrite in graliam organistarum, præcipue eorum, qui musice, pure, et absque celerrimis coloraturis organo ludere gaudent". Lorsqu'il passa par Rouen, en 1622, il ne fut point sans aller à la cathédrale pendant que Titelouze, l’organiste sévère et habile, « répondait au chœur », et s’ingéniait à « obliger la plus grande partie » des fugues qu'il exécutait entre les strophes de plainchant, « à la prononciation des paroles, estant raisonnable que l'orgue qui sonne en vers alternatif l’exprime, autant que faire se peut * ». Et, tandis que ce musicien donnait des modèles dans ses œuvres fortes, œuvres d'intelligence et de grandeur, les maîtres spirituels du diocèse de Rouen imposaient aux organistes des moindres églises de ne « jouer rien de dissolu, vain ou autrement
je CF. Baillet, p. 67. Faulhaber, alors ingénieur à Ulm, a traité de la musique.
2. Cf. Mithobius (Psalmodia christiana) et Rietschel. (Die Aufgabe der Orgel im Gottesdienste, 1893.) |
oo donne cette pièce (Zur Geschichte des Orgelspiels. 1884, P. . |
4. Cette collection de musique d'orgue a été rééditée par M. M. Seiffert (Denkmäler deutscher Tonkunst, 1.) MAC ne
5. Préf. des Magnificat publ. par M. Guilmant. (Arch. des Maîtres de l'Orgue, 1.) OR NAN ENT Li
messéant »!. Enfin, à Rome, Déscartes ne dut point manquer d'être présent à quelque fête célébrée à Saint-Pierre, où l’illustre Frescobaldi déployait ses grandioses Toccate, ses Canzoni riches d'artifices, et ses versets où rayonnent, serties dans l'or fouillé du contrepoint, les froides gemmes du chant liturgique?. De plus, il fréquentait des hommes qui avait connu Jan Pieterszn Sweelinck, l'organiste d'Amsterdam, affilié au Muidenkring, société de littérateurs et d'artistes réunis par le poète Peter Cornelius Hooft, en sa résidence de Muiden à.
De tous les correspondants de Huygens, il en était peu, ainsi, qui fussent, comme Descartes pouvait l'être, instruits des cou-
tumes et des abus de chaque pays, et familier avec le style des
maîtres qui savaient le mieux, dans les assemblées religieuses, dialoguer à l'orgue avec le chœur des clercs, ou préparer le peuple à ses cantiques, et l'accompagner #. Et cependant, la réponse que Descartes écrit à Huygens pour le remercier de lui avoir envoyé son « traité flamand touchant l'usage des orgues en l’église », ne contient que des félicitations vagues, sans aucune allusion à ce que Descartes avait expérimenté lui-même, quand il avait entendu tant d'organistes, si différents par la conscience et par le talent. I1 déclare seulement que les raisons de Huygens ,« sont si fortes et si bien choisies » qu'il persuade entièrement au lecteur tout ce qu'il a voulu prouver, et il assure qu’il n’y a « rien remarqué qui ne s'accorde avec notre église ». Mais il ne regarde point le fond même de la question. Sur les effets de la musique d’orgue il ne dit rien, car je ne compte point ce jeu-de mots banal qu'il fait, après avoir laissé entendre que, dans eette affaire, 1l ÿ a bien des « points qui pourroient servir à rejoindre Genêye avec Rome », écrivant: « Mais pour ce que l'orgue est l'instrument le plus propre de tous pour commencer de bons accords, permettez à mon zèle de dire ici amen accipio, sur ce que vous l'avez choisi pour sujet Ÿ. » Remarquons cepen-
1. Archives de la Seine-Inférieure, série G. 8897, service de l'orgue à St-Sauveur de Montiviliers (1612). Il était aussi prescrit de « lire à haute voix ce que l’orgue chante. »
2. On ne saurait trop regretter de n’avoir pas d'édition moderne complète des œuvres de cet organiste.
3. Voyez la Geschichte der Klaviermusik de Weïitzmann, éd. par M. Seiffert, p. 75 (1899).