THÉORIE DU MONDE, DES SENS ET DE LA RAISON
Ce chapitre contiendra le tableau de l'entreprise de Descartes en ce qui concerne la science.
Nulle part il n'est offert de façon plus nette que dans le livre de la Dioptriqne, laquelle contient l'étude des verres grossissants, la démonstration de leurs effets, l'art de les employer et même de les tailler. Elle parut en même temps et dans le même volume que le Discours de la Méthode, côte à côte avec les Météores, dont il sera pareillement question.
La physique de Descartes repose sur les principes du mécanisme, qui peut être défini ainsi.
Les qualités des objets qui tombent sous nos sens ne sont pas ce qu'elles nous paraissent, mais seulement des mouvements. Par exemple le son n'est autre chose dans l'objet qui le produit, que vibration, un va-et-vient, lequel, communiqué par les organes de l'ouïe, est perçu comme son par notre âme. De même la lumière, etc.
Cette théorie touche à deux choses : la nature du monde et l'exercice des sens.
Concernant premièrement la nature du monde, qu'est-ce que le mouvement, auquel on en réduit tous les effets ? Des déplacements de parties, mesurés par des différences de distance, et dont s'engendrent des figures diverses. Etendue, configuration, mouvement : selon la doctrine du mécanisme, il n'y a que cela dans les choses. Ce qu'on nomme qualités, à savoir couleur, odeur, son, saveur, dureté, en est ôté.
Pour l'exercice des sens, la même théorie le résout en deux faits : la communication du mouvement, cause de ces qualités, à nos organes et à nos centres nerveux ; le sentiment éprouvé par l'âme en conséquence de cette communication. La qualité, toujours selon cette doctrine, n'a de réalité que dans ce sentiment. Nous sentons de la couleur, du son, etc. ; fort bien, cela est dans l'âme. Dans le corps ce qu'il y a, c'est un mouvement, un déplacement de parties, mouvement nerveux, effet du mouvement physique parti de l'objet.
Une conséquence de cela, c'est que le tableau du monde n'est plus formé que d'idées claires. L'épreuve de la clarté, c'est la comparaison. Si l'on compare deux distances entre elles, si Ton dit qu'une distance est plus grande qu'une autre, on sait ce qu'on dit. Cela signifie que la première distance est la seconde distance plus un reste. Au contraire, comparez entre eux des sons, des couleurs, quelques qualités que ce soit ; rien de net et de défini ne se présente à l'esprit. Un son plus aigu qu'un autre son n'est pas cet autre son plus un reste ; une couleur plus claire qu'une autre couleur, n'est pas cette couleur diminuée d'une autre. Qu'est-ce donc que ces plus et ces moins ? Des
à-peu-près de la sensation, qui cherche à s'exprimer en langage des nombres, le seul rigoureux, le seul exact, et qui ne peut y parvenir.
Dans le monde mécaniquement conçu, cet àpeu-près n'existe pas. Tout tombe sous la loi du nombre, tout est sujet à des comparaisons exactes. Au contraire, si les qualités sont regardées comme réelles, toute prise rigoureuse de l'esprit sur les choses est impossible, et le monde ne peut être pénétré.
Parce que la lumière est conçue comme un mouvement, on pourra calculer soit la réflexion soit la réfraction, imaginées comme le changement de direction dune balle lancée contre un mur. ou passant à travers une toile. À l'égard de la chaleur, le détour n'est pas le même; toutefois c'est une raison pareille qui fait que le thermomètre la mesure, et que sur cette mesure, à son tour, ce que la chaleur opère peut être calculé : une production de vapeur par exemple. Ainsi cette idée du monde permet de se servir avec certitude et précision de tout ce qu'il recèle. Il nous met en mesure d'employer la force et les actions des corps en même façon que « les métiers de nos artisans », selon l'expression de Descartes.
Il ne sera pas inutile de remarquer la rencontre qui met notre philosophe en défiance des données des sens ici comme au chapitre précédent. Du point de vue de la philosophie première comme du point de vue de la physique, ces données tombent sous sa critique ; d'un point de vue comme de Fautre elles sont outrepassées.
En fait de philosophie première, le témoignage des sens est réputé trop faible, ou trop incertain,
ou trop mêlé de vrai et de faux, de réel et d'apparent, pour porter l'édifice des premiers principes ; c'est ce qui est expliqué dans les Méditations. En physique, ce témoignage, tenu pour vrai sans distinction, s'oppose aux pénétrations de l'esprit, aux tentatives que fait l'intelligence pour le comprendre et s'en servir ; et cela est expliqué dans le livre de la Dioptrique et dans celui des Météores.
Une autre réflexion veut être faite ici.
Les réalités dont se compose le monde ainsi considéré, sont uniquement chose calculable. Ce sont des quantités. L'objet qui les contient, c'est le corps, c'est la matière, dépouillée de tout ce qu'on lui attribue de qualités, n'ayant en soi plus autre chose que dimension, figure et mouvement. C'est Y étendue, telle qu'on la considère en mathématique, en géométrie, en mécanique, où jamais il n'est question de la couleur des corps ou des sons qu'ils rendent. Mais les vérités qui concernent un tel objet, les propositions mathématiques, sont discernées par la raison. 11 s'ensuit que l'instrument de connaissance vraie du monde visible, c'est la raison, ce ne sont pas les sens.
Qu'est-ce qui fait la différence entre les sens et la raison ? Que les sens se présentent comme les truchements du dehors, comme riches d'une matière empruntée ; et que la raison est riche de son fonds, soit inné, soit élaboré, car on tient pour l'un et pour l'autre. Aussi les sens ne nous fontils connaître que des faits périssables, tandis que par la raison nous accédons aux principes nécessaires, universels et absolus. Telle est la différence des manières de connaître qui nous sont données
des deux parts. Quand il s'agit des choses visibles, comment concourent-elles à nous instruire? quelle part ont-elles dans notre information ?
C'est une question que plusieurs poseront. Si la vraie nature des choses visibles est révélée par la raison, quel office tiennent les sens là-dedans? En fait de connaissance vraie des objets matériels, qu'est-ce que leur exercice apporte ? Je réponds : le fait de l'existence des choses, dont la raison forme la notion.
La raison nous instruit de ce qu'est le monde ; c'est par les sens que nous apprenons qu'il est. Ces réflexions étaient indispensables avant d'entrer dans le vif du sujet.
Le premier objet dans cet ordre de choses auquel Descartes ait donné son attention, c'est le son. 11 commença par un traité de musique, Co?npe?icliu/n musicœ, écrit au temps de sonpremier voyage de Hollande, et demeuré longtemps en manuscrit. C'était en 1618. Dans cet ouvrage, il mesure les vibrations des cordes, et réduit l'harmonie à des rapports chiffrés. Ensuite la lumière l'occupa.
Comme il ne voyait dans la lumière que le mouvement des plus petites parties, de la matière subtile, aujourd'hui nommée éther, et que le mouvement de cette matière répandue partout est le plus universel du monde, la théorie de la lumière chez lui ne fut pas séparée de celle des mouvements cosmiques. C'est ce qui fait que le traité du Monde, dont j'ai parlé, se confondait avec un traité de la lumière.
Dans ce qui nous reste de cet ouvrage, comme dans le livre des Principes, l'étude de la lumière a lieu en général, dans ses causes et dans toutes
ses applications. Gela entraîne beaucoup d'insuffisance, entre les mains d'un auteur qui avait tout à faire. Dans la Dioptrique, le même auteur échappe à cet inconvénient, à cause du cadre restreint, du terrain défini. La lumière est étudiée dans cet ouvrage, non dans son universalité, mais dans le seul phénomène de la réfraction, dont dépend toute cette partie de la science.
L'invention des verres de lunette était récente en ce temps-là. Son importance pratique était extrême, puisqu'elle permettait d'examiner les astres. On parlait alors avec estime des instruments dont tel savant s'était servi : une lunette était vantée entre plusieurs, comme cela a lieu pour les violons, et l'on citait celle de Galilée comme une pièce rare et considérable.
Gomme les inventions dont parle Bacon, celle des verres de lunette avait eu lieu par hasard. Elle était le fait de Jacques Métius, Hollandais, natif d'Alcmar, et elle remontait à trente ans. Deux verres combinés en constituaient le principe ; on les taillait en rond, guidé par la seule pratique. « Informe trouvaille » dit Rivarol, comparant cette invention aux premières montgolfières. Le traité de Descartes fut le premier essai de système qui s'en soit fait, et cet essai porta d'eniblée la matière à sa perfection.
La Dioptrique est un modèle d'ordre, de pénétration et de clarté. Le style en est incomparable. G'est un livre à lire de tous les gens instruits, même des écoliers et des jeunes filles, à qui les mathématiques sont enseignées.
Tout y est découverte ; on ne peut imaginer quelque chose de plus neuf et de plus éclatant.
Dimier. Descartes. 7
D'abord c'est la loi de réflexion de la lumière qui s'y trouve pour la première fois démontrée par les mathématiques. Cette loi d'égalité de l'angle d'incidence du rayon et de son angle de réflexion, était déjà connue ; on peut donc demander s'il était nécessaire d'en rechercher cette preuve nouvelle ; mais cette objection cesse, quand on voit le philosophe passer de là à la réfraction de la lumière et la résoudre par la même méthode. Alors se montre l'avantage qu'il y a à trouver les lois de la nature, non par n'importe quelles voies, mais par celles qui mènent à d'autres.
On nomme réfraction, le changement de direction que subit la lumière en passant d'un corps transparent dans l'autre, comme de l'air dans le verre ou dans l'eau. La loi de ce phénomène trouvée, Descartes en déduit les propriétés des verres, taillés non plus en sphère, comme c'était la coutume, mais selon les courbes nommées ellipse et hyperbole, dont la propriété comme il dit, « n'avait jamais été trouvée par un autre que par lui ».
Tour à tour par le moyen de ces verres, il enseigne à rapprocher les rayons parallèles, à rendre parallèles les divergents, à rassembler les parallèles sur un point ; puis au moyen de deux verres diversement placés, à varier ces opérations de sorte que toutes les applications d'optique deviennent possibles.
Rien n'est comparable au tableau de cette science, si clairement développée, si aisément conduite, aboutissant à des solutions délicates, où reluisent, en même temps que la subtilité de l'esprit, toutes les grâces de l'usage et de l'application. Dans l'édition originale, de beaux dessins sur bois
en rendent sensible l'admirable variété. Le soin de cette partie avait été remis à Constantin Huygens, que nous voyons débattre dans une lettre à Descartes le choix du cuivre ou du bois pour la gravure. Le philosophe va jusqu'à donner le plan de l'instrument pour tailler les verres.
Il était adonné du reste à la pratique. La correspondance avec Huygens est pleine des mentions des essais qu'il fît faire par un tourneur d'Amsterdam ; d'autres lettres sur le même sujet sont écrites à Ferrier, aussi tourneur et travaillant en France, que l'Oratoire lui avait recommandé.
Afin de donner une idée exacte du livre, je mettrai ici en détail la démonstration de la loi de réfraction de la lumière, non sans avoir premièrement exposé la philosophie du phénomène, je veux dire la manière dont Descartes s'y prend pour le faire tomber dans ses calculs.
Deux comparaisons ou allégories servent à éclairer sa pensée. De bonne heure elles devinrent célèbres chez ses lecteurs. L'une est celle de l'aveugle ; l'autre celle de la cuve de raisins.
Supposez un aveugle qui s'aide d'un bâton pour se conduire. Ce bâton sert à reconnaître les obstacles placés dans son chemin, et que nous découvrons par la vue. L'organe de la vue chez cet aveugle est remplacé par celui du tact. Ne jugez pas de ce qu'il ressent par ce que vous ressentez vous-même quand il vous arrive d'aller à tâtons dans la nuit. Considérez cette sorte de sentiment chez ceux à qui il a fallu aller ainsi à tâtons toute leur vie, « et vous l'y trouverez si parfaite et si exacte, qu'on pourrait quasi dire qu'ils voient des mains., ou que leur bâton est l'organe
de quelque sixième sens, qui leur a été donné au défaut de la vue ». Moyennant la longue habitude, l'imagination joue son rôle avec une netteté et une rapidité surprenante. Au seul contact des objets, l'aveugle les imagine avec autant de distinction et de promptitude qu'il faut, pour s'en servir ou pour les éviter.
Maintenant figurons-nous que nous sommes cet aveugle. Imaginons que notre inspection du monde n'est en réalité qu'un tact, comme la sienne, et, comme la sienne, un tact à distance. Figurezvous que la lumière n'est autre chose, dans les corps qu'on nomme lumineux, qu' « un certain mouvement ou une action fort prompte et fort vive qui passe vers nos yeux par l'entremise de l'air » : le corps d'air qui nous joint aux objets jouant le même rôle que le bâton au moyen duquel l'aveugle les touche. Les mouvements issus de ces objets sont reçus à l'extrémité de ce corps d'air, qui en transmet la pression à notre œii« en même façon que le mouvement ou la résistance des corps que rencontre cet aveugle passe vers sa main par l'entremise de son bâton ».
Non seulement la lumière telle quelle, mais les couleurs, sont des mouvements. Il suffît pour le concevoir, de songer aux « diverses façons dont les corps reçoivent la lumière et la renvoient contre nos yeux ». Ces façons diverses d'un mouvement transmis suivant une même direction font comprendre qu'un corps qui en remplace un autre sous le même angle et dans le même éclairage, puisse être dune couleur différente. C'est ainsi que l'aveugle « remarque des différences entre des arbres, des pierres, de l'eau » par l'entremise de
son bâton, lesquelles ne sont autre chose dans ce corps que « les diverses façons de mouvoir (ce bâton) ou de résister aux mouvements de ce bâton » . Il faut savoir qu'à l'époque où Descartes parlait ainsi, les perceptions de la vue étaient communément expliquées par les espèces intentionnelles. On supposait que les objets émettaient à chaque instant autour d'eux, dans toutes les directions et en nombre infini, des simulacres d'eux-mêmes, que Forgane des sens recevait. Ainsi avait lieu la communication entre nos sens et les objets.
L'hypothèse était fallacieuse, en ce sens qu'inventée pour assurer le contact de l'organe avec son objet, elle n'établissait ce contact qu'avec une image détachée. Un point restait toujours à dire, c'est à savoir comment dans cette image les sens percevaient l'objet même. On n'avait donc rien avancé. Dans le mouvement, au contraire, Descartes avait saisi une chose qui se communique à distance. Gela levait la difficulté. Gela dispensait de « supposer qu'il passe quelque chose de matériel depuis les objets jusqu'à nos yeux » ; comme si le chien de l'aveugle, lorsqu'il le touche, « passait le long de son bâton jusqu'à sa main ».
Ainsi l'esprit se trouvait délivré « de toutes ces petites images voltigeantes par l'air», invention barbare et sans vraisemblance.
Voici maintenant la comparaison de la cuve.
Un bâton n'est qu'un bâton, n'est qu'une ligne, et la lumière se communique dans tous les sens. Gomment la pression partie des différents points de l'atmosphère, qui est ce en quoi consiste la lumière, peut-elle s'exercer à travers l'espace sans s'embarrasser, se refouler et (puisque nous par-
Ions de lumière) s'éteindre elle-même ? De plus comment franchit-elle l'obstacle opposé par certains corps qui ne l'empêchent pas de luire ? car tels sont les corps transparents.
Voici la réponse. Supposez une cuve de raisins foulés, d'où le vin doux s'écoule entre les grappes, par les trous percés au fond du vase. Toutes les parties de la liqueur tendent à la fois vers les trous différents, sans que les pressions ainsi exercées s'annihilent. Leur enchevêtrement n'empêche pas chacune d'elles de se faire sentir en chaque endroit. D'autre part l'interposition des grappes n'empêche pas la liqueur de passer. Elle passe à travers les interstices qu'elles offrent, sans les entraîner pour cela.
Le vin de la cuve , c'est la matière subtile (l'éther) dont l'agitation fait la lumière ; les grappes de raisin sont « les parties moins fluides ou plus grossières, tant de l'air que des autres corps transparents ». Imaginez là-dessus ce qui se passe quand nos yeux sont ouverts. c< Toutes les parties de la matière subtile que touche le côté du soleil qui nous regarde, tendent en ligne droite vers nos yeux », sans qu'aucun empêchement naisse des propensions diverses de ces parties, non plus que de l'interposition des «parties grossières des corps transparents qui sont entre deux ». Même, rien n'empêche que ces corps se meuvent d'autre façon, comme le vin continue de couler pendant que « les grappes sont mues en plusieurs façons par ceux qui les foulent ». Le vent peut donc souffler sans nous empêcher de voir, et l'obstacle du verre n'empêche pas davantage la lumière de passer jusqu'à nous.
Voilà donc la lumière conçue comme du mou-
LA DIOPTRJQUE ET LES METEORES
vement. Rien n'empêche plus qu'elle soit l'objet de la démonstration annoncée.
J'ai rappelé ce qu'était la réfraction, un changement de direction des rayons de lumière quand ils passent d'un corps ou milieu, dans l'autre. Il s'agit de trouver la loi de ce changement. Les deux milieux supposés les mêmes, chacun des rayons qui le subit, le subit évidemment selon un même rapport ; je veux dire que l'inclinaison de chaque rayon après le changement doit pouvoir être calculée d'après celle qu'il avait auparavant, au moyen de chiffres qui ne changent pas. Le chiffre, toujours le même, qui sert à calculer la direction d'après au moyen de la direction d'avant, est ce qu'on nomme Y indice de réfraction.
Entre quelles quantités sera calculé ce rapport? Il s'agit de deux inclinaisons. Faut-il comparer Fouverture des angles ? Faut-il comparer quelque longueur variant avec cette ouverture ? et quelle longueur ?
Voici la réponse du philosophe.
Soit un rayon de lumière AO. En 0 ce rayon
passe d'un milieu dans
l'autre. La surface de séparation de ces milieux
est MN.
Au lieu d'un rayon de
lumière, considérons
une balle lancée suivant
AO. Supposons que MN
soit une toile, que cette
balle ait à rompre pour
passer. Cherchons là-dessus de quelle manière le
mouvement de la balle sera modifié.
cj \
VU
Ni .--
10 i DESCARTE?
Pour cela, considérons que, quant à la direction, le mouvement de la balle peut être décomposé en propension selon AC, et en propension selon AB. Supposons en effet que cette balle coure sur une tringle horizontale, laquelle tomberait de bas en haut. Soit AB cette tringle, qui irait tombant vers GO; la balle courant pendant ce temps-là de A en B. Il est clair que de ces deux mouvements réunis résulterait le mouvement AO. La balle portée de A en B pendant qu1 AB serait portée en GO irait réellement de A en 0. Donc le mouvement de A en 0 peut être considéré comme formé de deux propensions, lune de A en G et l'autre de A en B.
Mais la propension d'A en G, perpendiculaire à l'obstacle, doit être modifiée par lui ; la propension d'A en B, qui lui est parallèle, n'en reçoit pas d'atteinte. 11 s'ensuit que tout le changement subi par le mouvement de la balle, sera éprouvé selon la propension AG, c'est-à-dire dans sa tendance à aller de haut en bas ; la tendance à aller à droite n'en reçoit rien.
Pour la commodité du raisonnement, fixons ce changement à moitié moins. Supposons qu'à la rencontre de la toile qui se rompt, la vitesse de la balle soit diminuée de moitié. Cette diminution n'affectera que la propension de haut en bas (AG et prolongement). Suivant cette propension seulement la balle ira deux fois moins vite. Suivant la propension AB et prolongement, elle conservera la même vitesse.
La conséquence demande attention. 11 s'ensuivra que la direction sera déviée. Cette direction sera déviée de manière que, pour une même distance parcourue par la balle, l'écartement à droite
LA DIOPTRfOUE ET LES MÉTÉORES 105
soit double de ce qu'il aurait été, si rien n'eût été changé.
Supposons une distance parcourue 01. Si rien n'avait été changé, si la balle n'avait pas trouvé d'obstacle, l'écartement à droite serait mesuré par OG. 11 faudra donc que l'écartement actuel soit double d'OG, soit OE. La distance à parcourir ne change pas : le point d'arrivée doit donc être cherché de sorte, que sa distance au point 0 soit égale à 01, en même temps que son écartement à droite sera égal à OE. Cela s'obtient en menant une perpendiculaire sur MN à partir de E, et en décrivant un cercle à partir de I, avec 0 pour centre. La rencontre a lieu en D. Nous avons en OD la direction cherchée.
L'effet de la toile rencontrée, sur le mouvement de la balle allant selon AD, est d'en briser en 01a direction, selon OD.
-Maintenant AB et DF (ou OE) sont ce qu'on nomme les sinus des deux angles: l'un fait avant, l'autre après, par la direction de la balle avec la perpendiculaire : angle AOB, angle DOF. Leur rapport est ce qui mesure la diminution de vitesse imposée à la balle par la toile qu'elle traverse. La loi qu'on cherchait est trouvée. C'est entre les sinus des angles qu'a lieu la proportion constante. Le rapport du sinus de l'angle de réfraction au sinus de l'angle d'incidence, tel est l'indice de réfraction des milieux.
Cette solution est conforme à l'expérience, elle est avouée de tous les physiciens. On commença par la contester ; puis, la contestation passée, on objecta qu'elle n'était pas originale et que Descartes l'avait prise d'un autre.
Le savant Korteweg, Hollandais, qu'on trouvera cité dans Milhaud, Nouvelles études sur V histoire de la pensée scientifique, a parfaitement résolu ce point. Il remarque que le manuscrit de Snellius, Hollandais lui-même, d'où l'on a dit que Descartes avait copié ses preuves, avait été inconnu de tout le monde jusqu'en 1632, et que Descartes, ainsi que ses lettres nous l'apprennent, était en possession de sa preuve depuis 1629. Golius, qui découvrit ce manuscrit, était instruit lui-même de la découverte de Descartes.
Gela pour répondre sur le fait, ordinairement de peu d'importance dans ces débats de priorité. La plupart de ceux qui les soulèvent, omettent de demander quelle place la découverte a tenue chez les divers auteurs au nom desquels on la réclame, la portée qu'elle eut dans leurs systèmes, l'intelligence qu'ils en ont eue.
Pendant que Descartes découvrait la loi de réfraction de la lumière, Snellius la découvrait, dit-on, de son côté. C'est possible. Mais trois points dont tout le monde est d'accord, ramènent sur Descartes l'attention. D'abord Snellius ne présente pas la loi de même; en second lieu il n'en tira jamais rien ; enfin il ne la rattache à aucun principe. Ne rien faire d'une découverte, la tenir en l'air, l'apercevoir du biais le moins favorable, triple marque du hasard et de la médiocrité, qui sont cause que beaucoup de choses ont été connues longtemps avant de servir, parce que, connues telles quelles, on ne les comprenait pas. Elles étaient trouvées, non découvertes. Nous aurons vu de nos jours dans tous les genres beaucoup de procès en revendication ouverts ainsi.
Tout ce qu'on en peut dire de mieux, c'est qu'ils ne sont pas la marque du bon esprit d'un temps.
On a fait à Descartes d'autres difficultés. 11 professait, en fait de transmission de la lumière, ce principe depuis démenti, qu'elle se transmet en un moment ; cependant sa démonstration allègue des différences de vitesse. N'est-ce pas une contradiction ?
C'en serait une, si l'on refusait au philosophe son assimilation générale du phénomène de la lumière avec le mouvement, ou si on voulait ne l'accorder qu'à condition que tout le détail en fût établi. Mais ce n'est pas ainsi qu'il présente les choses. La démonstration qu'il propose est transportée dans le domaine du mouvement, conduite et achevée dans ce domaine, et c'est après les conclusions tirées, qu'il repasse dans celui de la lumière, afin d'en faire l'application. On objectera que c'est traiter la science avec beaucoup de liberté ; mais des vues aussi générales, où se trouve engagé sur une telle étendue le champ de l'investigation, ne pouvaient contenir dès le début tout le détail des égards nécessaires, prévoir toutes les correspondances de fait.
Pareillement dans sa démonstration, Descartes a renversé les vrais termes de la preuve, vu qu'il est maintenant démontré que la diminution de vitesse rapproche le rayon au lieu de l'écarter. Gela vient de ce que le mouvement qui constitue la diffusion de la lumière, a reçu des précisions nouvelles. On le décrit en formes d'ondes et non plus de trajectoire. Je renvoie les curieux aux traités de physique. Toujours est-il que le rapport des sinus continue d'être la clef du phéno-
mène, et qu'en ce point, le plus essentiel, le pas fait par Descartes est acquis pour toujours.
Remarquez l'importance d'une position bien prise. Les erreurs mêlées en cette affaire n'ont pas empêché que toutes les applications de la Diopt ri que soient exactes. Ces erreurs sont de celles que la pratique supprime. Tel est la marque du vrai génie ; les synthèses de l'intelligence y vont droit autf points capitaux ; le détail imparfait n'y touche pas les effets. 11 était facile de connaître par expérience quelles substances rapprochaient le rayon, quelles autres l'écartaient. Savoir si la lenteur était cause de l'un, la vitesse cause de l'autre, et quel sens lenteur et vitesse pouvaient avoir envers un phénomène qu'on regardait comme instantané, ne concernait que la théorie. Le philosophe n'en touchait pas moins barre à la taille des verres grossissants, telle que la réclamait l'usage.
J'arrêterai moins sur les Météores. Les conjectures dans cet ouvrage l'emportent sur les démonstrations.
On y constate la disproportion d'un plan immense avec la méditation d'un seul. Toute une matière que devait élaborer peu à peu la réflexion et l'expérience, y est brassée par le génie. De là s'ensuivent quantité d'erreurs, que les savants ont corrigées. Au nombre des parties achevées cependant, on ne peut omettre de citer le chapitre de l'arc-en-ciel.
Pour l'explication générale, les modernes n'y ont rien ajouté. Moyennant l'indice de réfraction de l'eau connu par l'expérience, le philosophe a su dresser une table des angles, des arcs et des
sinus dans chaque goutte supposée ronde, et déterminer par là les deux diamètres de l'arc-enciel, diamètre intérieur, diamètre extérieur. Ainsi la matière est traitée jusqu'au bout et la théorie accomplie.
C'est l'occasion de rappeler le passage plus haut cité du recueil des Gonimbres touchant le même phénomène. On peut dire : voilà le point de départ, voici le point d'arrivée, de Descartes. 11 est allé d'ici là, d'un comble d'enfantine barbarie à la lumière pleine et complète. En présence de ce chemin parcouru, devant ce bond sans égal de l'esprit humain, on mesurera l'admiration dont il est digne.
Ce seul chapitre suffirait à porter très haut l'ouvrage, que recommande en outre la magnificence du plan. En voici la suite complète. Nature des corps terrestres. Vapeurs et exhalaisons. Le sel. Les vents. Les nues. La neige, la pluie, la grêle. Les tempêtes, la foudre et autres feux. L'arc-en-ciel. La couleur des nues, et les cercles autour des astres. Enfin l'apparition de plusieurs soleils ou parhélies, observée à Frascati par le P. Scheiner en 1629, cause première des recherches qui aboutirent à cet ouvrage.
Telles sont les réussites obtenues par Descartes de la réforme philosophique dont j'ai exposé les principes. Continuées, accrues par la science moderne, elles constituent une prise de possession, avec laquelle l'ancienne philosophie est obligée de compter. Rien n'oblige il est vrai de regarder cette réforme comme s'imposant dans toute son étendue. La cosmologie de Descartes, c'est-à-dire ses notions les plus générales de la nature du
monde, peut être corrigée ; mais il faut que sa physique soit sauve, et dans ce qu'on apportera de réfutation du reste, on ne pourra se dispenser de songer aux conséquences de ce genre.
Aussi bien Descartes eut là son but. Son dessein d'avancer la science à tout conduit. Il lui a fait supputer une nature du monde dont la raison fût la maîtresse, et où tout fût soumis à cette faculté. Sa théorie des sens a suivi. Tout ce qu'on a vu peut être considéré comme les exigences du physicien pressé d'agir. Il n'est pas encore temps pour nous de juger le système ; mais je traiterai à fond ce qui concerne les sens, abordés au précédent chapitre.
Les atteintes qu'ils subissent dans le système de Descartes ont ému la philosophie traditionnelle, interprète en cela du sens commun. Le mécanisme cartésien récuse le témoignage des qualités sensibles : on demande si de cette manière il n'établit pas Fidéalisme.
On nomme dans les écoles idéalisme la doctrine qui professe que le monde visible n'a pas d'existence hors de nous, qu'il n'en existe que l'idée dans notre esprit. Cette doctrine règne actuellement dans les classes. Le public ignore cela. Il ignore qu'en Sorbonne, à l'heure qu'il est, l'irréalité du monde est enseignée : l'âme du philosophe se regardant comme seule en face des phénomènes, auxquels on professe de ne reconnaître aucune cause. L'idée même de cause est abjurée, chassée du répertoire intellectuel comme un comble d'absurdité. Dire, comme on fait, que rien n'arrive sans cause, n'a pas de sens, ou s'il en a, c'est un sens qui ne permet pas de connaître autre chose
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que sa pensée, qui ne permet pas à la pensée de sortir d'elle-même.
Kant est le patron de cette doctrine, quoique avec des réserves que ses successeurs allemands et ses disciples français, dits néocriticistes, ont supprimées. D'autre part la filiation de Descartes est réclamée par ces derniers. Les philosophes traditionnels prennent au sérieux cette filiation : de sorte qu'amis et ennemis du philosophe tombent d'accord pour le rendre comptable du système. Cet accord pourrait imposer, s'il ne reposait sur la base fragile d'un commentaire insuffisant et arbitraire.
J'ai donné au chapitre précédent touchant le témoignage des sens, un premier texte qui montre combien peu, dans le système de Descartes, le monde visible risque d'échapper. En voici d'autres.
D'abord les paroles où Descartes décrit la manière dont le témoignage des sens s'impose à lui :
« J'expérimentais quelles (les choses matérielles) se présentaient à ma pensée sans que mon consentement fût requis ; en sorte que je ne pouvais sentir aucun objet, quelque volonté que j'en eusse, s'il ne se trouvait présent à l'organe d'un de mes sens ; et il n'était nullement en mon pouvoir de ne pas le sentir, quand il s'y trouvait présent. »
Ces paroles n'expriment pas une conclusion ; elles ne contiennent que la réflexion naturelle d'un philosophe qui s'examine sur la certitude des sens. La conclusion, la voici :
« Nous expérimentons en nous-mêmes que tout ce que nous sentons vient de quelque autre chose que notre pensée ; car il n'est pas en notre pou-
voir de faire que nous ayons un sentiment plutôt qu'un autre ; mais cela dépend entièrement de cette chose selon qu'elle touche nos sens. »
Il faut convenir que dans la méthode de Descartes, une certitude si ferme et si clairement relatée n'en est pas moins sujette au doute ; mais à quel doute ? Au doute hyperbolique, et non à aucun autre. C'est-à-dire qu'au témoignage des sens on ne peut opposer que les objections extrêmes qui mettent en question la raison même.
« 11 est vrai (continue le philosophe) que nous pourrions nous enquérir si Dieu ou quelque autre chose que lui ne serait pas cette chose (qui cause le sentiment), mais à cause que, etc., puisque Dieu ne nous trompe pas, etc., nous devons conclure, etc. »
La véracité divine vient ici comme ailleurs pour lever le doute hyperbolique. Descartes conclut : « Et je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés comme hyperboliques et ridicules. »
J'ai dit que dans le témoignage des sens Descartes faisait deux parts de cette certitude : l'une touchant la nature de l'objet révélé, laquelle est connue par la raison ; l'autre touchant l'actualité de son existence, imposée par l'actualité du témoignage. Ce qui va suivre marque parfaitement ces deux points, avec l'intention si formelle de lier Fun à l'autre, que le philosophe voudrait pouvoir écrire que nous sentons l'étendue, objet de la seule raison, dans laquelle la matière consiste :
« A cause que nous sentons, ou plutôt que nos sens nous excitent à apercevoir clairement et distinctement une matière étendue en longueur, lar-
geur et profondeur, dont les parties ont d^s figures et des mouvements divers, d'où procède le sentiment que nous avons des couleurs, des odeurs, etc. à
De tels passages sont décisifs. Le monde visible est pour Descartes une réalité intelligible, objet comme telle de la seule raison, mais imposée en tant que réalité par les sens.
Maintenant a-t-il raison de considérer les qualités comme privées de tout fondement dans les choses, et cela est-il nécessaire pour maintenir ses résultats ? Non pas, et rien n'empêche de l'amender là-dessus.
Car il est à peine admissible que ce qui est causé en nous par l'action émanée de l'objet, ne retienne rien de sa cause, n'en dépeigne rien dans notre âme. Descartes répond qu'il n'y a d'autre rapport que celui du signe à la chose signifiée. La couleur rouge n'est qu'une certaine manière aux éléments de matière subtile de rouler sur euxmêmes en se transportant, la couleur jaune une autre. 11 a soin d'emprunter des comparaisons aux signes dont le rapport avec la chose est le plus abstrait, à ceux qui viennent de convention, comme l'écriture et les paroles, « qui ne ressemblent en aucune manière, dit -il, aux choses qu'elles signifient ».
11 vaudrait mieux tirer la comparaison des signes naturels, où le rapport d'expression est saisi. C'est en cette sorte qu'à lieu l'heureuse correction de Leibnitz, disant que, si le sentiment de la couleur ne reproduit pas la réalité, il Y exprime du moins, et comment ? En même façon que l'ellipse exprime le cercle dont elle est la projection sur le plan.
Dimier. Descartes. 8
1 H DESCAfeTES
Ainsi comprises, couleur, odeur, son, saveur, dureté, cessent d'être choses seulement intérieures ; elles sont des points de vue sur une réalité que nous ne pouvons comprendre tout entière. Gela ne saurait empêcher la raison de prendre possession de 1 essentiel, quand elle traite les choses sous le seul rapport de l'étendue mathématique.
Voilà donc vtù point réglé. Descartes a professé le contraire de l'idéalisme ; il est ce qu'on nomme xm' réaliste. Mais il n'a pas fait seulement profession db l'Être ; son système est d'accord avec ses intentions, et sert puissamment cette position.
Car tout en réduisant le témoignage des sens de toutes les qualités sensibles, qui ne sont pour lui que des illusions, il n'a pas laissé d'y introduire des éléments de solidité qu'on ne connaissait pas avant lui. Des armes sont renoncées ; mais il en conquiert d'autres.
Lesquelles ? Celles que la science exacte fondée sur les mathématiques, oppose depuis Descartes à la prétention de mettre à néant son objet. On a toujours eu des raisons de repousser cette prétention '; il faut avouer cependant que celles dont il s'agit, sont des meilleures qu'on puisse trouver. Elles sont aussi des plus efficaces. J'en prends entre autres pour preuve l'assaut persévérant, que l'Méalisme aura livré de nos jours de ce côté. La certitude des sciences exactes est le point de mire de toutes ses chicanes, l'objet de tous ses dédains e'ï même de ses sarcasmes. En cela l'école suit les leçons de Kant son maître, qui commence par ôter toute réalité à l'objet des mathématiques, en enseignant que l'espace comme le temps n'est qu'une forme a priori (c'est-à-dire innée) de notre
faculté de sentir. Dans les leçons de philosophie en cours, s'affiche au premier rang le mépris de toutes les vérités conduites par le principe d'iden tité. Ce sont celles des mathématiques et de la physique issue de Descartes.
Le néocriticisme dune part, la philosophie de M. Bergson de Tautre, ne sont pour ainsi dire qu'une longue diffamation de ces sciences, représentées comme l'effet de « la première démarche scientifique de l'esprit humain » et pour ainsi dire l'enfance de la raison. 11 est cependant certain qu'en elles réside pour nous l'unique instrument du calcul parfait, que seules elles nous procurent une prise exacte des choses. Tout le décri qu'on en fera ne pourra supprimer cela. Tout l'entassement de sophismes ordonné à prouver qu'elles gouvernent un monde, d'idées superficiel, étranger aux réalités, n'empêchera pas que depuis trois siècles, elles n'aient pénétré tous les jours davantages au cœur de ces réalités, et que grâce à l'aide qu'elles apportaient, la matière n'ait subi d'immenses métamorphoses.
Telle est la querelle menée contre les mathématiques, contre la physique mathématique, par l'idéalisme contemporain. Les scolastiques en général s'en désintéressent : ils font bon marché de la position de Descartes; ils ne se soucient pas de maintenir la vraie figure du philosophe contre ceux qui sapent cette position et prétendent l'y avoir pour complice. Ils laissent dire que Descartes est le père de Kant. Les qualités sensibles une fois sacrifiées, il leur semble que plus rien n'importe. Contre la barbarie idéaliste, ils négligent le rempart offert par les sciences exactes.
Ils en abandonnent la défense ; ils ont tort. Ils y rencontreraient le monde des savants tout entier: chimistes, géomètres et physiciens. Tout ce qui calcule, tout ce qui découvre, tout ce qui rafraîchit sans cesse la certitude d'un monde des objets dans la vérification des lois, est en principe pour eux contre les négateurs des choses. Pourquoi ignorent-ils cet appoint? Pourquoi, faute de le joindre, délaissent-ils l'ascendant qu'il serait aisé de prendre sur une jeunesse égarée par les philosophes?
Je n'en veux pour preuve que la critique poussée récemment par M. Emile Picard contre Kant, au cours de son petit livre sur Y Histoire des sciences et les prétentions de la science allemande. Kant et l'idéalisme sont dépeints dans cet ouvrage comme des causes de retard positives apportées au développement des sciences. Ils sont mis en contradiction dune part avec les intérêts, d'autre part avec les résultats, de celles ci. N'est-ce pas l'indice d'une conduite à tenir, n'est-ce pas la preuve qu'une bonne méthode, quand on défend la tradition, n'est pas de s'associer aux critiques de Descartes, de laisser traiter de superficiel le point de vue des mathématiques? On néglige des alliés et l'on s'écarte du but. La réaction antikantienne, antihégélienne aura pour elle toute l'Académie des sciences, le jour où elle mettra en ligne les arguments antikantiens de Descartes.
Ces arguments sont forts. C'est que si, bien avant Descartes, chez les sceptiques anciens et modernes, depuis Pyrrhon jusqu'à Sextus Empiricus, l'on a pu feindre que les données sensibles n'étaient que des états de l'âme, on ne peut abso-
lument pas feindre que la mécanique du monde en soit un. Cette évidence-là parle haut, elle couvre la voix du sophisme avec une force que le sens commun, offensé par le paradoxe du doute tiré de l'erreur des sens, et protestant de sa conviction intime, n'aura jamais.
Soumises à des calculs certains, les grandeurs, étendue, poids, mouvement, ne se laissent absolument pas traiter d'illusions et de songes. On peut rêver qu'on est oiseau ou fleur, et ce rêve est faux quoiqu'il surprenne les sens de toutes les apparences de la certitude ; mais s'il s'agit de deux et deux font quatre, cela n'a pas d'échappatoire, cela est aussi vrai en rêve que dans la veille. En un mot la physique mathématique, telle que Descartes l'a inventée, puis constituée, nous offre un ordre de connaissances démontrées d'abord, vérifiées ensuite par l'expérience ; c'est-à-dire que les faits, matière périssable, matière de contingence, y sont en dépendance de la nécessité, de l'universel et de l'absolu qui se révèlent à la raison. Et cette nécessité s'exprime par des chiffres, en sorte que les vérifications ont une rigueur absolue. Avec une rigueur absolue, le monde des phénomènes découvre la cohérence, la permanence de l'être.
Cette contradiction de Descartes et de l'idéalisme n'est pas démontrée seulement par l'analyse ; elle est constatée par l'histoire.
C'est un fait peu connu et cependant frappant, que Berkeley, qui fut avant Kant l'inventeur de l'idéalisme et le représentant fameux de cette doctrine, était un des grands adversaires de Descartes. Rappelons d'un mot son système. 11 enseignait que
hors de sa pensée, il n'y avait pas d'autre existence que celle de Dieu.
Et que combat -il en Descartes ? Justement la physique mécanique, qui à l'époque où il vivait pouvait passer pour vulnérable encore. D'avoir vu dans le monde corporel autre chose que des qualités, d'avoir voulu le fonder sur la figure, le mouvement, l'étendue, réalités mathématiques, c'est ce qu'il ne pouvait supporter. « Philosophie corpusculaire et mécanique », tel est le nom qu'il donne au système de Descartes, dans l'intention de le décrier. Et la cause de ce décri n'est pas dissimulée. C'est que de la sorte le monde extérieur se voit conférer une existence indépendante de nos pensées. C'est le scandale de Berkeley, qui s'est fait une idée de la philosophie des anciens à cet égard.
Selon lui les anciens ont cru unanimement que le monde extérieur n'était point. C'était la pensée d'Aristote lui-même. « La réalité de l'actuelle existence de la matière », doctrine ridicule, leur était inconnue. Ainsi s'exprime Berkeley dans la Siris. Dans cette persuasion, on s'explique qu'il ait rejeté avec vivacité ce qu'il appelle le « dogme nouveau » de Descartes, dogme de la réalité du monde, sophistiquement appuyé de prétendues lois mathématiques. L'idéalisme de Berkeley parle de ces lois avec mépris. Que « la pesanteur (par exemple) est toujours proportionnée à la quantité de matière », cela ne signifie rien, c'est un « cercle illusoire ».
Au temps de Kant on ne pouvait plus parler ainsi, .l'ai dit le langage que tint alors l'idéalisme et qu'il continue de tenir aujourd'hui. Ce qu'on
LA DIOPTRIQUE ET LES MÉTÉORES 1 i"9
vient de lire le prend à la source ; il montre' chez le plus ancien de ceux qui l'ont enseigné, lepiir nihilisme scientifique, comme son complément nécessaire.
Nous devons tenir grand compte de ces jugements anciens. Au milieu du jeu trop souventsollicité des analyses, ils ont l'avantage de fixer des positions. Le commentaire des modernes' aura faussé horriblement toute cette matière1, chez les traditionnels depuis Lamennais, chez les autres depuis Hegel. L'histoire des idées; leur filiation s'est vue conjecturée à tort et à travers sut les premières apparences venues ; il est hon que les faits parlent dans la circonstance. Je n'en vois pas de plus important que celui-ci: Desdartes'tenu pour réaliste, honni comme tel' du père de l'idéalisme, pour les mêmes raisons qui forit que les modernes, trois cents ans après lui, deux -cfcfnts après Berkeley, se sont avisés de l'y rattacher.
Une citation de Descartes terminera .ce propos. Elle corrobore ce que Berkeley nous1 fait voir. Les qualités sensibles1 offrent moins de garantie de la réalité des choses que leur notion mathématique : telle est la pensée1 du philosophe.
« Prenez garde qu'en disant uife substance sei>sible, vous ne la définissez que* par le rapport qu'elle a à nos sens, ce qui n'en explique qu'une propriété, au lieu de comprendre l'essence entière des corps, qui pouvant exister quand il n'y aurait point dhommes, ne dépend pas par conséquent de nos sens. »
Cette compréhension de l'essence entière de corps, c'est la notion d'étendue qui la donne. Les corps existant « quand il n'y aurait point
d'hommes .» pour les apercevoir, c'est la formule d'an parfait réalisme.
Je comparerai Descartes à un ingénieur attentif à quelque invasion de l'ennemi ou à quelque fléau de la nature, pressé d'élever contre eux des ouvrages nouveaux, et qui négligerait les anciens, qui même ne craindrait pas d'y faire des brèches afin de placer ses engins. La physique mécanique, ce sont les ouvrages nouveaux, les brèches sont les atteintes portées par le philosophe à la théorie des sens. J'ai montré à quel point les ouvrages de Descartes ont fait preuve de solidité. Un monde de défenseurs les habite ; ce sont les savants d'aujourd'hui, qui se moquent de l'idéalisme. Cependant leur concours demeure inutile à des hommes qui n'ont d'attention qu'aux anciens, qui ne s'appliquent qu'à, en regretter les brèches.
Rien n'empêche qu'on ne répare ces brèches des anciens ouvrages, mais l'intérêt de la défense demande qu'on se fortifie d'abord sur les nouveaux. Les scolastiques peuvent s'y porter sans rien renoncer de leurs principes. L'efficacité de leur action en sera accrue. A l'abri des positions modernes conquises sur l'idéalisme, il leur sera facile de remettre en ordre ce que le soin de les obtenir avait détruit ou dérangé.