SES DIVERSES RETRAITES. SA QUERELLE AVEC VOETIUS
ET LES DOCTEURS PROTESTANTS d'uTRECHT.
La retraite menée par le philosophe en Hollande est un des éléments agréables de cette histoire. L'intérêt que nous y prenons tient à deux causes : premièrement les raisons qui le firent s'y rendre, et qui viennent d'exigences curieuses et singulières ; en second lieu, l'objet offert à l'imagination par le pays, qui était alors dans tout son épanouissement .
La période qui s'étend du synode de Dordrecht, par où furent terminés les troubles religieux, en 1619, à la guerre de Hollande livrée par Louis XIV en 1672, est regardée avec raison comme la plus prospère de ces contrées. Elle brille surtout sous le stathoudérat du prince Frédéric Henri, qui dura vingt-deux ans, de 1625 à 1647. Le séjour de Descartes prend place entre 1628 et 1649, sur un laps de vingt-et-un ans.
Ce long temps fit que le philosophe y avait pris ses habitudes. 11 en avait appris la langue. Il écrit quelque part qu'il « entend fort peu » le flamand,
et dans une lettre flamande à son horloger, il s'excuse de mal l'écrire ; mais enfin il l'écrivait et le parlait, et les controverses qu'il a soutenues en Hollande le furent en partie en cette langue. Tel qu'il paraîtra dans ce chapitre. Descartes diffère notablement du jeune officier gentilhomme que nous avons vu courir le monde. Son humeur voyageuse désormais satisfaite, on voit primer en lui le goût du repos. La passion des armes ne l'agitait plus et il écrivait plaisamment qu'il ne faisait plus désormais * profession que de poltronnerie ». Cependant de l'une et de l'autre il gardait l'humeur fière, un goût de l'indépendance, peu d'attachement aux lieux,une intrépidité d'action et la fermeté devant les puissances.
Ce qu'il allait chercher en Hollande, était la solitude, sinon l'obscurité.
Il souhaitait de travailler en paix, et pour cela, comme condition première, de « ne point être incommodé des visites de ses voisins ». Ce n'est pas qu'il n'en eût en Hollande, et les relations qu'il y devait faire eussent eu un résultat pareil, sans la coutume du pays, qui « ne portait pas, dit-il, qu'on s'entrevisite si librement qu'on fait en France ». Pendant quelque temps il mena cette vie solitaire à la rigueur, sans relations et sans visites au sein de la presse d'Amsterdam, qu'une lettre à Balzac citée partout nous dépeint.
« N'y ayant aucun homme dans cette grande ville, dit-il, excepté moi, qui n'exerce la marchandise, chacun y est tellement attentif à son profit, que j'y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne. Je vais me promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple,
avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées. »
La même chose à Paris eût été impossible. La vie de société y était trop établie, les relations de l'intelligence trop étendues et trop suivies, l'humeur des habitants trop engageante et trop facile, pour qu' « une infinité de divertissements » (dérangements) n'y fût pas «inévitable ». De tout cela se composait ce qu'il nomme « l'air de Paris », que quelques biographes ont pris pour le climat, et qui le disposait, à ce qu'il dit, « à concevoir des chimères au lieu de pensées de philosophe ».
Dans le même dessein de repos, on voit qu'il appréciait une bonne police et les commodités de la vie. Ces deux points sont nommés dans la lettre à Balzac et dans le passage du Discours de la Méthode, où il est dit que « les armées que l'on entretient en Hollande (à cause de la guerre avec l'Espagne toujours prochaine) ne semblent servir qu'à faire qu'on y jouisse des fruits de la paix avec d'autant plus de sûreté. »
Des considérations de santé se joignaient à cela. Descartes en fut toujours soigneux, appelant la santé « le plus grand bien qu'on pût avoir en ce monde ». En conséquence il évita l'Italie, dont il sentait le charme, où il aurait passé, dit-il, « sans la crainte des maladies que cause la chaleur de l'air », où l'« on respire souvent la peste ». La chaleur du jour y est insupportable et la fraîcheur du soir malsaine. Suit l'éloge des pays du nord, regardés par lui comme plus favorables.
Telles sont, d'après Descartes lui-même, conformément aux textes semés par toute son œuvre, les raisons qui le firent aller en Hollande. Gela
n'a pas empêché des auteurs de manuels déclasse, d'imprimer que Descartes s'y réfugia pour éviter la persécution.
« On ne pourra jamais évaluer, écrit par exemple M. Payot, le mal que les intolérants ont fait à l'humanité. » Et il cite les poursuites exercées (d'après lui) contre les « intelligences audacieuses, les inventeurs », ceux « à qui nous devons le progrès ». Persécutés, dit -il, furent Fulton et Jacquart. « Et dans l'ordre de la pensée, Socrate condamné à boire la ciguë, Luther réduit à se cacher, Galilée condamné à la rétractation, Descendes obligé de se réfugier en Hollande... » •
Ce passage est extrait de la Morale à l'école, éditeur Colin, page 144. Cette morale, on le voit, prêche d'exemple : elle pratique délibérément le mensonge. M. Payot est recteur de l'Académie d'Aix ; cela met en vue son cas, comme je crois qu'il doit l'être.
Descartes vécut peu à la ville. Ses principaux séjours furent aux champs, et changèrent en différents temps. Leyde, ville savante, renommée par son université, le posséda à deux reprises. Une première fois fut quand il imprimait le Discours de la Méthode. Les Elzévirs s'étaient d'abord offerts pour la publication du livre, qui fut l'ouvrage de Jean Maire, de Leyde comme eux. Utrecht eut le philosophe en 1636, quand fut fondée l'académie ou université de cette ville. Le premier de tous ses séjours fut à Franeker, autre université, dans la province de Frise. En fait de maisons de campagne, deux sont restées célèbres comme résidences du philosophe : Endegeest près de Leyde, et Egmond près d'Alcmar. Là furent ses der-
niers séjours, qui durèrent ensemble neuf ans.
Il y menait la vie de campagne, faite de repos et de plaisirs champêtres, coupée de voyages à volonté. 11 y avait un jardin, donnait attention aux fruits, tenait quelque commerce avec les paysans, pour l'un desquels, auteur d'un meurtre malheureusement commis dans une rixe, on le voit demander grâce au prince. Sorbière, médecin français qui a traduit Hobbes, qui plus tard fut témoin des réunions cartésiennes tenues chez M. de Montmort, et qui, né protestant, se fît catholique, nous a laissé le tableau de cette existence, tracé à la suite d'une visite qu'il fit à Descartes à Endegeest en 1642.
« Il était, dit-il, dans un petit château en très belle situation, aux portes d'une grande et belle université, à trois lieues de la cour et à deux petites heures de la mer. Il avait un nombre suffisant de domestiques, toutes personnes choisies et bien faites, un assez beau jardin, au bout duquel était un verger, et tout alentour des prairies d'où l'on voyait sortir quantité de clochers plus ou moins élevés, jusqu'à ce qu'au bout de l'horizon il n'en paraissait plus que quelques pointes. Il allait à une journée de là, par le canal, à Ulrecht, à Delft, à Rotterdam, à Dordrecht, à Harlem, et quelquefois à Amsterdam ; il pouvait aller passer la moitié du jour à La Haye, revenir au logis le même jour, et faire cette promenade par le plus beau chemin du monde, par des prairies et des maisons de plaisance, puis dans un grand bois qui touche ce village, comparable aux plus belles villes de l'Europe. »
Ces détails marquent chez le philosophe beau-
coup de sociabilité. Assuré de ne voir les hommes que quand il lui plaisait, nous voyons que leur fréquentation n'avait rien pour lui de désagréable. Nul n'a mieux parlé de l'amitié ; il en ressentait vivement les charmes. Sa correspondance est empreinte de la sympathie de ses semblables, et la princesse Elisabeth ne fait qu'exprimer le sentiment des lecteurs, quand elle écrit que « les charmes de la vie solitaire n'ôtaient point (à Descartes) les vertus requises à la société ».
La Haye était en ce temps-là le lieu de réunion de trois cours : celle du prince Frédéric Henri, celle des Etats et celle de la reine de Bohême, veuve du Roi de l'hiver, lequel fut petit-fils du Taciturne, .en sorte qu elle était cousine du stathouder par son mariage. Son père à elle était Jacques Ier roi d'Angleterre. Sorbière, plus haut cité, fait le portrait de ces trois cours. Dans la première, « toute militaire », comme il dit, paraissaient « deux mille gentilshommes en équipage guerrier, collet de buffle, écharpe orangée, grosses bottes et cimeterre ». Dans la seconde, c'étaient les députés des provinces et les bourguemestres « soutenant la dignité de l'aristocratie en habit de velours noir avec la large fraise et la barbe carrée ». La troisième, la cour de la reine, « semblait être ceUe des Grâces, ayant quatre filles près desquelles se rendait tous les jours le beau monde de La Haye, pour rendre hommage à l'esprit, à la vertu, à la beauté de ces princesses ».
Les meilleures relations de Descartes se trouvaient chez le stathouder. Là vivait en particulier sonami Constantin Huygens (on écrivait en France, comme on prononçait, Hugucns), sire de Zuytli-
chem, qui fut père de Huygens de l'Observatoire de Paris, et toute sa famille. Chez la reine de Bohême, à laquelle il fut présenté plus tard, il devait faire un disciple dans la personne d'Elisabeth, princesse palatine, fille de cette reine.
Avant d'aborder les relations des gens de lettres et des docteurs d'université, source pour lui de la querelle qui sera contée ici, il ne sera pas inutile de faire quelques réflexions concernant la réforme protestante et ses théologiens, d'où cette querelle devait partir.
C'était le temps où cette réforme n'avait pas encore admis la liberté absolue des sectes. Une orthodoxie y était maintenue, non seulement par des confessions et des articles, mais par des sanctions. Celles qu'avait portées le synode de Dordrecht étaient toutes fraîches dans les mémoires. En conséquence, qui voudra connaître le caractère des théologiens dont nous avons à parler, devra imaginer chez eux le sentiment de l'autorité, et dans quelque mesure de l'infaillibilité. Car ce qu'on voyait venir d'eux était des décisions sans réplique, ayant force de loi et soutenues même par des supplices.
Cette infaillibilité ou ce qui en approche était exercé dans les synodes par les théologiens rassemblés ; toutefois, même pris un à un au sein des universités, cette autorité ne laissait pas de rendre leur enseignement considérable. Ajoutez que dans ces facultés même, ils pouvaient s'unir pour des censures.
Tout ceci fait voir en gros une situation pareille à des théologiens catholiques. Appuyés sur une dynastie, les Nassau, dont ils dirigeaient la
conscience, dont la Réforme avait fait la fortune, qui les avait soutenus contre les sectes rivales, et dont le triomphe se confondait avec le leur, ils offraient le spectacle d'une religion d'Etat aussi puissamment établie, aussi solennellement servie, aussi parfaitement armée, qu'on en ait jamais vu dans le monde.
Les effets du libre examen dans cette religion étaient réduits. On a coutume d'y insister beaucoup ; nous ne les verrons pas paraître dans ce qui suit, mais au contraire une censure exercée avec autant d'unité, de promptitude et d'indépendance, qu'elle eût pu l'être dans une faculté catholique ou une congrégation romaine. Il y a cependant des différences importantes que je vais dire.
Pour les faire entendre en peu de paroles, je voudrais définir la Réforme, un régime religieux où la théologie fonctionne dans la vacance de tout gouvernement.
Considérons dans l'Eglise catholique le rôle de la théologie. Lumière de son autorité, lumière de l'obéissance qu'on lui rend, rien n'est si essentiel chez elle ; cependant le pouvoir dans cette Eglise n'est pas remis à la profession théologique. L'Eglise catholique n'est pas gouvernée par ses docteurs ; elle est gouvernée par le pape et les évêques, pouvoir de fait, issu de la tradition. Ou plutôt le pape et les évêques sont bien les docteurs de l'Eglise, mais ce n'est pas de la science constatée par des examens ou des grades, qu'ils tirent leur autorité.
La théologie dans l'Eglise est soumise à la tradition. Elle en dépend dans sa méthode : cela est connu et ce n'est pas ce que je veux dire ; il s'agit
d'autre chose. C'est que cette tradition n'est pas seulement une règle, c'est qu'elle prend corps dans une institution, àlaquelle les théologiens obéissent, devant laquelle ils comparaissent, s'il faut, et qui n'émane pas d'eux. L'autorité de cette institution est transmise et héritée des origines, son caractère est impératif. Quoique ordonnée à la direction des âmes, fonctionnant dans Tordre intellectuel, elle n'est pas une délégation de l'intelligence, et c'est ce qui lui permet de la gouverner.
Dans la réforme protestante, il n'y a pas de semblable pouvoir, et cette suppression cause un désordre pareil à celui des régimes politiques où tout est remis à discussion.
Cet inconvénient de la Réforme, que tous les auteurs ont avoué, n'est communément signalé que dans l'indépendance inspirée aux fidèles par de libre examen des Ecritures ; encore un coup, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Le libre examen de la Bible mise dans toutes les mains, c'est si l'on veut le caractère démocratique de la Réforme ; il n'en marque que certains effets ; on le trouve chez les remontrants, les unitaires, les quakers, les wesleyens, les piétistes, chez les protestants libéraux d'à présent. Un autre caractère plus commun, quand il s'agit de protestants d'autrefois, c'est une espèce d'esprit parlementaire : le gouvernement usurpé par les facultés de théologie.
Et c'est le régime que découvre à nos yeux l'épisode de la vie de Descartes où les théologiens protestants sont mêlés. La plupart des biographes se sont dispensés de le voir. Tout ce qu'ils ont su faire a été d'accuser l'intolérance religieuse en général. Ils dénoncent les méfaits de la théo-
Dimier. Descartes. 9
logie, soit protestante, soit catholique, surtout catholique, puisqu'il est entendu, quand il s'agit d'intolérance, que le reproche va d'abord à celleci. En sorte que la querelle des docteurs calvinistes sert de motif à décrier la religion de celui qu'ils attaquaient.
Mais on ne peut admettre ce passe-passe. La vérité est que ce qu'on vit alors ne pouvait avoir lieu que dans le protestantisme.
Aussi n'est-il venu que de là. Pour quelle raison ? La théologie protestante n'a pas émis contre Descartes de griefs que ne pût former la théologie catholique. Elle avait même en moins ceux qui regardent l'eucharistie. Les reproches des docteurs protestants, c'était les reproches des scolastiques : la philosophie de l'Ecole étant celle qu'eux-mêmes professaient. Ainsi la matière ou Foccasion de ces reproches ne changeait pas en passant delà Réforme dans l'Eglise catholique. Or les censures parties de cette dernière ont été des plus modérées, elles n'ont presque pas dépassé la forme de l'avertissement ; du côté des protestants au contraire, c'est la dénonciation publique, ce sont des procès, c'est la prison même en perspective. C'est l'inculpation d'athéisme portée contre le philosophe par la faculté de théologie d'Utrecht, qu'inspirait Voëtius, avec une violence inouïe.
Il fallut le stathouder pour terminer l'affaire. 11 arrêta la procédure. Jouant à cet égard le rôle que jouerait le pape dans l'Eglise, quoique irrégulièrement et par un coup subit, il fit sentir dans cette affaire le bienfait d'un pouvoir indépendant.
Cette usurpation de la profession théologique au sein de la Réforme est très bien saisie par Descartes, quand il remarque comme trait des rotestants de Hollande, la manière dont « ils révèrent la barbe et le sourcil des théologiens ». Chez les Hollandais mêmes, elle était ressentie dans les classes élevées de la société. Ecrivant à Descartes au sujet de ces querelles, la princesse Elisabeth lui dépeint la Hollande comme si fort sujette aux « calomnies des théologiens » que « ceux qui gouvernent ne s'en peuvent exempter eux-mêmes ni punir ceux qui les font ». Que le lecteur en lisant ceci se rappelle tant de déclamations imprimées contre l'Eglise catholique, où la tyrannie des prêtres est dépeinte comme pesant sur les rois, et où la réforme protestante est dite y avoir mis fin !
Une chose frappe dans les lettres écrites au philosophe, c'est la liberté que lui laissent ses correspondants calvinistes, Constantin Huygens, Elisabeth, Pollot, de parler de Voëtius avec un complet mépris. A ce signe comme dans leurs propos, on prend une idée de l'impatience et de l'exaspération que les théologiens de leur église leur causaient : chose d'autant plus remarquable que cette société était dévote, qu'un prince dévot, le prince Frédéric Henri, en porte l'enseigne devant l'histoire.
J'ai parlé d'esprit parlementaire. Cet esprit cherche volontiers son appui dans la démocratie, quand il s'agit de fronder l'autorité. C'est ainsi que nous voyons Voëtius dénoncer au peuple dans ses sermons les péchés des grands et des magistrats : « Grande jouissance, dit Descartes, pour
une populace malheureusement très ignorante»
de pouvoir se livrer à une pieuse indignation, à
une pieuse haine, contre les nobles et les riches».
M. de Zuytlichem écrit pour le féliciter de ces
paroles. Dans une lettre d'une vivacité inouïe, ce
ministre d'un Nassau s'échappe jusqu'à écrire que
« les théologiens sont semblables aux pourceaux,
qui, quand on en tire un par la queue, tous crient. »
Je prie de remarquer que pas un catholique
n'eût parlé ainsi de ses docteurs. Il eût fallu une
impiété avouée pour inspirer de pareils propos
chez nous. Encore même ce ton était-il désappris
depuis Rabelais et Despériers. Voltaire nous le
ramena. C'est l'occasion de rappeler qu'il avait
appris à railler les choses d'Eglise principalement
dans Swift et dans le Conte du Tonneau : en sorte
que le style qui se mit à resservir chez lui contre les
prêtres catholiques, était le style des protestants.
L'amitié que Descartes avait fait en Hollande
d'Isaac Beekman dans son premier séjour, fut
peut-être la source de quelques-unes des relations
qui marquèrent son retour.
Une des premières fut celle de Renéri, réfugié des Pays-Bas du sud, et passé au protestantisme. Ce fut par Renéri que lui parvint d'abord la nouvelle des parhélies, contée à ce savant à Amsterdam par Gassendi, lequel la tenait de Peiresc, qui l'avait apprise du P. Scheiner lui-même. Renéri compte pour le plus ancien disciple de Descartes. Par lui les idées du philosophe furent portées à l'université d'Utrecht, où Renéri eut une chaire depuis la fondation. Un second disciple, Leroy, en latin Régïus, professeur de médecine au même lieu, s'attacha à Descartes depuis 1638,
En peu de temps l'université d'Utrecht s'emplit de la philosophie nouvelle, dont le renom ralliait jusqu'aux magistrats. Renéri mourut en 1639 ; Emilius, professeur d'éloquence, qui fit son oraison funèbre, fut prié par ceux-ci d'y mêler le nom de Descaries, qu'il appela, dans le style gigantesque ordinaire aux écrits des Flamands de la Renaissance, « l'unique Atlas, l'unique Archimède du siècle ». Mais un écueil menaçait ce grand succès, qui vint heurter tout brusquement à la chaire de théologie.
Elle était occupée par Voët (pr. vont) ou Voëtius, homme de peu de lumière, vulgaire d'âme et d'esprit, possédé d'un zèle aussi extrême qu'aveugle. Il prit ombrage de tant d'éloge, et se mit en devoir d'y contredire. Des thèses de théologie, qu'il fit soutenir devant lui, présentèrent la critique des idées de Descartes. Ces idées y étaient travesties. On n'y nommait pas le philosophe ; mais malgré les déformations, tout le monde pouvait l'y reconnaître. L'ardeur disputeuse de Régius répondant à celle de Voëtius, cette espèce de défi fut aussitôt relevé. Dans des thèses de médecine, qui lui furent présentées, Régius fit assaisonner le péripatétisme, que Voëtius professait. Lui-même, en commentant ces thèses, eut soin de prendre contre ce dernier toute la revanche que les mœurs du temps, larges à cet égard, permettaient. Dès lors les hostilités coururent, les partis se formèrent, et il n'y eut presque plus d'examens, de débats ou de discours publics, qui ne fussent l'occasion de s'affronter.
Descartes n'avait pas conseillé ces violences ;
il n'approuvait pas davantage certaines assertions de son disciple ; niais la lutte menée par l'adversaire l'empêchait de rien désavouer. Voëtius riposta et poussa la bataille ; une deuxième, puis une troisième fois, des thèses soutenues par son parti nommèrent Descartes. Le philosophe ne put plus .mettre de se mêler du différend. Il eut soin de diriger la réplique que Régius fit au théologien, dans une thèse lue par lui sur la circulation du sang.
C'était un des points les plus chauds de la bataille engagée contre l'ancienne philosophie. Descartes revit cette thèse et en régla le ton. Il faisait même le projet d'y assister, caché dans une loge ; nous ne savons s'il y vint réellement. Sur ces entrefaites, Voëtius fut fait recteur, en 1641.
Cette importance nouvelle prise par l'adversaire invitait les amis de Descartes à la prudence. Le philosophe les y engageait ; sur ses conseils Régius redoubla de modération. Voëtius parut s'apaiser : des thèses cartésiennes furent admises. L'accommodement paraissait fait, quand, à la fin de 16 il, une nouvelle imprudence déchaîna la tempête. L'homme, comme composé de deux substances, âme et corps, fut appelé par Régius être par accident. C'était comme prendre à tâche de donner au public la caricature de la doctrine de Descartes. Voëtius se saisit de l'occasion. Il dépo>a des thèses contre ce paradoxe et pressa de réclamations ardentes la révocation de Régius.
Plus que jamais notre philosophe eut charge de mener la défense. Elle fut portée cette fois hors des classes, confiée à une lettre imprimée que Régius signa et que dicta Descartes, le 'Il février
1642. C'est un modèle de modération. Les paradoxes philosophiques y sont sagement désavoués, le ménagement des personnes y est parfait. Descartes en espérait la paix ; mais soit qu'il fût trop tard pour que de bons procédés pussent servir, soit que Voëtius comptât pour rien tout ce qui ne lui donnerait pas gain de cause, ce fut la guerre qui s'ensuivit. L'écrit de Régius fut condamné, une partie de ses cours fut supprimée ; enfin par un jugement en forme, l'académie, stylée par l'adversaire, déclara rejetée la nouvelle philosophie, faisant défense de l'enseigner. Ce jugement eut lieu le 16 mars 1642. Une seconde phase de l'engagement, phase proprement polémique, commença.
Elle fut déclarée par la célèbre lettre de Descartes au P. Dinet, provincial des jésuites, dans laquelle, ayant à se plaindre de Bourdin, père de cette compagnie, il joint à sa requête contre ce dernier l'histoire de sa querelle de Hollande. L'invective y est forte, la dialectique serrée, la satire piquante ; le portrait de Voëtius, qu'elle contient, est un morceau aussi instructif que plaisant. Le jugement de l'académie d'Utrecht y était analysé et rendu ridicule. Par ce coup hardi, Descartes se découvrait, et prenait la place de Régius dans la bataille. Les docteurs eurent dès lors affaire non plus au disciple, mais au maître.
Obligé de combattre hors de sa chaire, Voëtius recourut à des plumes étrangères, moins sujettes que lui à déchoir du fait d'une bataille en public, dépouillée de la robe et du bonnet carré. Schook, jeune professeur de Groningue, se jeta pour lui dans la mêlée, publiant coup sur coup une Admiranda methodus et une Philosophia carlesiana,
dont le docteur d'Utrecht fournissait les mémoires. Le cartésianisme y était retourné et mis en pièces de cent manières. Le philosophe, à qui l'adresse fut ce qui manqua le moins dans l'action, ne dédaigna pas la précaution qui consistait à se faire livrer les feuilles de l'adversaire à mesure qu'elles sortaient de la presse, afin de répondre sur-le-champ. De là sortit la Lettre à Voëtius, l'ouvrage le plus long de Descartes en cette matière, et qui n'a pas moins de deux cents pages, réparties en neuf chapitres.
Les deux écrits parurent presque en même temps, celui de Descartes en deux langues, latin et flamand, afin de frapper le public, qui les approuva.
Mais Voëtius n'agissait pas seulement dans le public ; en même temps que paraissaient les pièces écrites en sa faveur, il entreprenait le gouvernement. Il fit tant de ce côté qu'enfin les magistrats d Utrecht rendirent un acte par lequel le philosophe français était sommé de comparaître, pour répondre de ses deux écrits. Pour lui inspirer plus de crainte des conséquences, Voëtius eut soin que cette citation eût lieu au son de la cloche, comme d'un homme dont on ignorait la demeure, quoique Descartes eût pris soin, en communiquant la Lettre à Voëtius, de dire qu'il habitait Egniond.
Une troisième phase de l'épisode commence. La puissance publique est remuée, et nous entrons dans le vif du trait de mœurs protestant. Qu'on en considère le tableau : les magistrats d'une république marchant à la requête d'un théologien engagé dans une controverse, pour la confusion de
son adversaire ; la faculté mettant à sa fantaisie l'hôtel de ville en mouvement. Descartes a dépeint ce spectacle d'un mot : « Je croyais, dit-il, que la ville d'IJtrecht jouissait d'une grande liberté, et j'ai compassion d'elle en voyant qu'elle veut être sous l'esclavage d'un si vil pédagogue et d'un si méprisable tyran. »
11 faut joindre à tout ceci mention d'une autre querelle soulevée par le même Voëtius, et dont Descartes chargeait sa controverse. C'était l'affaire de la confrérie de Notre-Dame de Bois-le - Duc.
Bois-le-Duc est une ville des Pays-Bas du sud dont la Hollande s'empara au cours de la guerre contre l'Espagne en 1629. Tombée en puissance protestante, elle eut ses biens d'Eglise confisqués. Une confrérie de Notre-Dame, qui s'y trouvait, évita la confiscation ; on la maintint à titre civil, à condition que des protestants en feraient désormais partie. Ces compromis sont de tous les temps ; les catholiques s'accommodèrent, les nouveauvenus surent se rendre acceptables. La confrérie vivait en paix, quand Voëtius, averti du mélange que les deux cultes y toléraient, se mit à le dénoncer comme impie. Il attaqua les magistrats de Bois-le-Duc. Desmarais, ministre protestant, prit leur défense. Voëtius aussitôt tomba sur le ministre dans deux écrits, que le gouvernement de Bois-le-Duc supprima.
Cette querelle survenue dans le temps que courait la querelle entre Voëtius et Descartes, parut de bonne prise au philosophe comme témoignant de l'indiscrétion de Voëtius, lequel, non content de mener les magistrats d'Utrecht, s'en allait
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reprendre ceux d'une autre ville, et remuer hors de chez lui les foudres théologiques contre les pasteurs de sa religion. Deux parties de la Lettre à Voëtius, la vie et la vir, sont consacrées à cette histoire. On y voit une partie de l'opinion soulevée, deux villes aux prises à cause de Voëtius : car tout Utrecht s'intéressait, et il n'y avait dans cette ville si mince bourgeois armé de sa bible, qui ne prétendît interdire à ceux de Boisle-Duc de vivre en paix.
Cependant Voëtius, supprimé dans Bois-le-Duc, n'en faisait pas moins marcher les magistrats d'Utrecht. Descartes au lieu de comparaître écrivit. La sentence fut rendue en son absence ; elle condamnait au civil les deux ouvrages, Lettre au P. Dinet et Lettre à Voëtius. Cette condamnation entraînait une citation nouvelle, qu'on eut soin de faire à petit bruit, afin que l'ayant ignoré, il ne pût plus désormais échapper aux conséquences de sa situation.
Cette situation était extrême. Elle entraînait pour ses écrits la menace d'être brûlés en public, et pour lui-même l'amende et le bannissement, et, en attendant, la prison. Des amis l'avertirent du danger, contre lequel il eut à se pourvoir tout à coup. 11 écrivit à son ambassadeur, lequel était alors La Thuiîlerie, et lit aborder le stathouder en personne, par les amis qu'il avait à la cour. Tout l'absurde de la querelle qu'on lui faisait, fut révélé en un moment. Frédéric Henri agit en conséquence. Comme il était sans autorité sur les magistrats de la ville, il fit agir auprès de ceux-là par les Etats de la province. La procédure fut brusquement arrêtée, l'année 1GW.
Ce qui suivit peut être rapporté comme la quatrième phase ou la conclusion de l'affaire. La revanche de Descartes y est contenue.
Gomme les écrits mis dans le public par Voët émanaient d'un professeur de Groningue, ils ouvraient à Descartes une action hors d'Ltrecht, où l'université lui était ennemie. Il adressa à celle de Groningue sa plainte des attaques que Schook, qui enseignait chez elle, avait signées. Un examen s'ensuivit, et la honte de ses adversaires. Ils n'avaient sur les juges aucun moyen d'action ; la sentence fut rendue contre eux en 1645. Leur condamnation y était en trois articles, constatant, premièrement que Schook n'avait écrit que sur l'invitation de Voëtius, d'après un plan tracé par ce dernier et sur des mémoires de sa main ; en second lieu que plusieurs passages de ces mémoires avaient dû être changés à l'impression, tel étant le caractère atroce des diffamations et des injures, que Schook n'avait pas osé les imprimer. Le troisième article rendait hommage au philosophe et le lavait de l'accusation.
Muni d'une sentence aussi complète, Descartes se retourna du côté de l'université d'Utrecht, qui lui devait réparation. Mais il ne put rien obtenir, sinon une défense générale que l'on crut prudent d'édicter. Elle portait que tous écrits traitant de l'affaire, soit contre Descartes, soit pour sa défense, seraient interdits.
Voët espérait se rétablir. 11 se tourna contre Schook, son complice, et lui fit un procès sur ce qu'il avait avoué de leur intrigue aux juges de Groningue. Une issue favorable de cette action nouvelle eût avantagé sa cause. D'autre part il
attaqua dans un pamphlet nouveau le jugement de Groningue, sous ce titre : Tribunal iniquûm. L'écrit émanait de son fils. Toujours soigneux de ne pas commettre la dignité de la robe dans une polémique publique, instruit d'autre part à la défiance par la défection de Schook,il ne crut pouvoir mieux faire que de chercher désormais ce genre de complicité chez lui et dans sa famille. Mais cette précaution même jetait du discrédit ; c'était une source de ridicule, qui ailleurs eût fait son effet. En France, devant le public qui dix ans plus tard allait se divertir aux Provinciales, qu'on juge du résultat qu'eût produit le spectacle des Voëtius père et fils armés contre Descartes ! Tout Paris à ce coup eût parodié le Cid, devançant la farce du Chapelain décoiffé.
Mon disciple, mon fils, viens réparer ma honte... Va contre un insolent faire un bon gros ouvrage.
La profession d'Eglise et toute la théologie eussent pris dans ce tableau une tournure comique, et les éclats de rire courraient encore.
Le public de Hollande était moins prêt à cela, le cercle de la société y était restreint, et la profession théologique n'était pas de celles dont elle fût disposée à accueillir gaiement le spectacle. De plus la querelle avait son public principal au sein des universités; elle avait lieu en partie en latin. Le ridicule fut donc moindre. Il porta cependant. En même temps, l'ineptie de la cause réduisait l'attaque à néant.
Le procès contre Schook dut être abandonné ; le Tribunal iniquum fit long feu. Voëtius fils ne
put couvrir Voëtius père. Descartes lança contre tous deux un troisième écrit, Apologie aux magistrats d'L~trecht,le meilleur de toute cette affaire et qu'on doit en regarder comme la pièce maîtresse,
Je te donne à combattre un homme à redouter...
La maison entière des Voëtius mordit à la fois la poussière. Tout ce qu'ils purent obtenir fut que leurs amis d'Utrecht leur épargnassent la honte d'une réparation. Il n'en fallut pas moins quitter la partie, et laisser le philosophe français tranquille.
Toute cette polémique est aujourd'hui peu lue. Glerselier l'a traduite en partie ; Cousin a achevé de la mettre à portée de tous, en donnant le français de la Lettre à Voëtius. Cependant le mérite en reste enfoui. Il a frappé tous ceux qui y ont regardé. Sorbière la dit « remplie d'un jugement consommé » et conseille de la lire « non pas une fois mais dix ». Un jugement répété par le P. Poisson dit à ce propos que « Descartes n'eût pas été moins parfait orateur que philosophe, s'il eût voulu donner à l'étude de l'éloquence une partie du temps qu'il a employé à Fétude de la nature. »
Ses trois écrits abondent en traits plaisants et acérés. Comme dans les Provinciales, la connaissance des hommes y inspire une morale fine et divertissante ; et cette morale porte juste ; ce qu'elle a de général mérite d'entrer dans l'histoire.
Les fureurs religieuses de l'adversaire, par exemple, y sont dépeintes dans le caractère essentiel de la réforme protestante, qui est la pédanterie.
La partie îv de la lettre, de V Usage des livres et du savoir de Yoëtius (recommandée avec la vne par Sorbière, traite ce sujet ; et le travers engendré de l'usage immodéré « des commentaires, des abrégés et des index », commun aux hommes de l'espèce de Yoëtius, y est mis dans tout son jour.
« Gomme il n'y a, dit Descartes, dans ces sortes d'ouvrages aucun raisonnement suivi, que tout y est décidé par l'autorité ou prouvé par de courts syllogismes, on y apprend bientôt à s'en rapporter à tous les auteurs, quels qu'ils soient, à ne faire entre eux aucune distinction, si ce n'est toutefois celle que peut commander l'esprit de parti» L'on perd ainsi peu à peu l'habitude de faire usage de la raison naturelle, et on lui en substitue une autre tout artificielle et sophistique. »
Au contraire les vrais savants ne puisent pas seulement dans les livres. « Ils joignent à la lecture la méditation, l'usage des affaires du monde et la fréquentation des hommes. » Ainsi l'écueil de pédanterie s'évite. Il est vrai que par là se perd aussi un certain ascendant sur les foules. « Le vulgaire ignorant n'a pas une haute idée de leur science. » Nous voyons poindre ici la rencontre délicate de la démagogie et de la pédanterie, dont les agitations de nos jours ont fourni de si frappants exemples, quand le nom à' intellectuels s'associait couramment à des menées d'anarchie et de révolution.
Luther avait rendu cette conjonction illustre. Descartes, pour l'avoir vu ébaucher sous ses yeux, et menacer son repos, n'avait garde de l'omettre.
Je relève en courant quelques traits. Ceux qui visent le costumage biblique du style de l'adver-
saire sont parmi les meilleurs de Y Apologie. Descartes fait plaisamment la parodie de ce style, quand il montre dans Voëtius et dans Dématius son ami, sollicitant Schook d'écrire pour eux, les deux vieillards auprès de Suzanne ; quand il dit qu'on trouve dans le livre de Schook, signé par ce dernier, soufflé par Voëtius, « la voix de Jacob et les mains d'Esaii ». Voëtius disqualifié par le jugement de Groningue, c'est Aman souffrant le supplice préparé par lui pour Mardochée, etc.
Si ces traits ont porté sur place, c'est ce dont on peut douter ; mais ils couraient l'Europe et le public catholique dut en rire. Celui qui dépeint la vengeance souhaitée par l'homme de livres, était saisi partout. Voëtius ne se tient pas d'impatience de voir brûler les ouvrages qui causent sa peine : « Même quelques-uns assurent, dit Descartes, que Voëtius avait déjà transigé avec le bourreau, afin qu'il fît un si grand feu en les brûlant que la flamme en fût vue de loin. »
Une répétition des événements d'Utrecht eut lieu quelque temps après à Leyde, avec beaucoup d'adoucissements. C'était en 1647. Un autre théologien, Révius, joua dans cette université le rôle de Voëtius à Utrecht.
Nous savons par les notes de Thierry Rembrandt, que Révius avait coutume d'aborder Descartes sur le chapitre de la religion, le pressant de se convertir à la Réforme. Descartes recevait froidement ses arguments. Soit que Révius fût de ceux avec qui la controverse est regardée comme inutile, soit règle de conduite générale, il répondait à l'insistance du ministre par cette ré-
serve, brusque ou douce selon le caractère de l'homme qui s'en sert : « J'ai la religion de ma nourrice : ik heh de religic van mi pie minnemoeder, » On peut croire que Descartes le disait poliment. Il disait aussi, comme Malherbe, qu'il avait « la religion du roi ». Un autre auteur, Dubois, conte le même épisode et le commente avec impatience, disant qu' « ayant bâti sur ces beaux fondements (l' autorité du roi et celle de sa nourrice) Descartes y demeura obstinément (hartneckig) jusqu'à la tin de sa vie ». Ce ton peint parfaitement le pédant éconduit.
Révius ne paraît pas avoir été moins vexé du peu d'effet de son prosélytisme. Désespérant du miel de la douceur, il se mit à brandir les condamnations. Descartes en fit sa plainte à l'université, qui, comme sa sœur d'Utrecht, pensa renvoyer les partis dos à dos, défendant d'imprimer ni pour ni contre. Mais Leyde est en province de Hollande, le stathouder y avait autorité directe. Les docteurs qui fuyaient furent rattrapés par lui. Sur son intervention, un blâme contre Révius fut prononcé par l'université.
Telle est l'histoire des démêlés de Descartes avec les docteurs de Hollande. Venons à la substance de leurs accusations, qui n'était rien moins que l'athéisme. Ceux qui y regarderont de près seront forcés de reconnaître que cela émanait de sottise pure.
On pourrait supposer que l'infinité du monde, suspecte depuis Jordan Bruno, que la philosophie mécanique, qui faisait comparer Descartes à Epicure, y aient eu part. Mais non; ils n'allaient pas si luin. Leurs raisons se renfermaient en ceci,
que Vanini, athée, dans son Amphithéâtre , a feint de combattre l'athéisme. En conséquence rien n'empêche que Descartes, malgré une réfutation pareille, ne soit athée. Voilà donc Descartes un autre Vanini. Il expose des doutes : c'est son vrai but ; il les réfute : c'est faux semblant. On le comparait à d'autres encore ; on le rendait solidaire, dit-il, « de tous les contes que l'on a débités sur le Léviathan, de toutes les sottises impies de je ne sais quel Bonaventure Despériers (le Cymbalum mundi, quasi détruit alors et dont on ne trouvait plus d'exemplaires) et cent autres chefs-d'œuvre de cette espèce. »
Je terminerai tout ce chapitre par le récit d'un épisode à la fois gracieux et lamentable, où parait l'ascendant funeste de ces pédants.
11 y avait alors à Utrecht une demoiselle d'un grand mérite, nommée MIlfl de Schurman. Le monde ne la citait pas moins pour sa science que., pour ses vertus. Elle entendait le latin, le grec, l'hébreu, écrivait en prose et en vers, et excellait aux arts. Elle peignait et dessinait, et le musée d' Utrecht conserve d'elle les portraits au crayon de Schooten et de Dématius. Soigneuse de se distinguer dans les occupations de son sexe, elle brodait, jouait du luth à ravir.
Tous les savants d'alors conversaient ou entretenaient un commerce de lettres avec elle. En Hollande, Rivet, Gérard Vossius l'historien, Spanheim, le médecin Van Beverwyck de Dordrecht, la fréquentaient ; en France, Balzac, Gassendi, Gonrart, Bochart de Saron n'en parlaient qu'avec admiration et estime, l'appelant « une merveilleuse fille » et la comparant à Sulpicia, que Mar-
Dimier. Descartes. 10
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tial a louée dans ses vers. La réputation de Mlie de Schurman était si grande, que les personnes de qualité qui passaient par Utrecht lui rendaient visite. Tour à tour elle avait reçu celle de la reine Marie de Gonsague allant en Pologne, et de Mmede Longueville se rendant au congrès de Munster. Jacob Gats, fameux poète hollandais, qui fut grand pensionnaire de Hollande et occupa le château de Zorg'vliet à l'entrée du bois de La Haye, dut l'épouser. Dans son poème du Mariage, il a rimé l'éloge de la demoiselle : « 0 Schuurman, u jiucel... Schurman, ô vous, joyau... » avec une note résumant ses mérites. Houbraken dans son Théâtre des peintres la place entre les artistes qui ont illustré la Hollande ; elle y figure avec une chouette, emblème de Minerve, auprès d'elle.
Descartes, arrivé en Hollande, connut Mlle de Schurman et l'estima. L'attention qu'elle donnait aux disputes savantes menées dans l'univer site, fut cause de les rapprocher. EUe y avait une loge particulière, dans laquelle elle assistait aux séances, et ce fut daus cette loge qu'il fut question de cacher Descartes lors de la soutenance de Régius sur la circulation du sang. Mlle de Schurman avait alors trente-deux ans.
Tant d'agréments, qui la rendaient aimable et la faisaient rechercher de la société polie, tant d soin mis à tempérer la science par des travau moins éloignés des communes applications d'un femme, semblaient devoir la soustraire à Tascen dant de la pédanterie ; néanmoins elle subi celui de Voëtius. Peu à peu elle se laissa entra! ner par lui aux disputes de théologie. Une reli gion ardente jointe à la science des langues, q
lui donnait la clef les livres saints, aidèrent à l'y précipiter. Elle n'évita à cet égard ni le travers, ni l'excès. Bref, celle qui avait charmé son siècle par les grâces de sa conversation et la beauté de son esprit, le rebuta par la triste ardeur de sa controverse et de son fanatisme.
J'ai fait voir l'inimitié nourrie par une partie de la société protestante d'alors contre ses théologiens. Descartes a représenté l'effet de ces sentiments en face du changement survenu en Mlu de Schurman. « Voëtius à gâté la demoiselle de Schurman, dit-il. Car au lieu qu'elle avait l'esprit excellent pour la poésie, la peinture et les autres gentillesses de cette nature, il y a déjà cinq ou six ans qu'il la possède tellement, qu'elle ne s'occupe plus qu'aux controverses de la théologie : ce qui lui fait perdre la conversation de tous les honnêtes gens. » Ogier, aumônier de d'Avaux l'ambassadeur, qui passait par Utrecht en allant à Munster, parlant de Voëtius et d'elle, la dépeint comme « grande amie de ce ministre »; il ajoute que Descartes « ne fait pas beaucoup d'état de M1" de Schurman. »
Tels étaient devenus leurs sentiments mutuels. On peut imaginer les termes de leur rupture, d'après un passage de la vie de Labadie, où il est dit qu'un jour le philosophe français rendant visite à MUe de Schurman. la trouva appliquée à l'étude de la Bible d'après l'original hébreu. 11 la blâma de cette occupation, qu'il regardait comme inutile. Cette critique fut reçue de la demoiselle comme un trait d'horrible impiété. L'impression qu'elle en ressentit, se trouve inscrite dans son journal, et nous pouvons juger par ce passage, de
l'état où elle se trouvait alors. Le style dont il est écrit est celui de Jean Cavalier et des fanatiques du Gévaudan : « Dieu a éloigné de moi le cœur de Thomnie profane, et il s'en est servi comme d'un aiguillon pour ranimer en moi la piété et pour me faire me donner entièrement à lui. »
Ces dispositions devaient mener loin la pauvre fille. De tels élans de vie intérieure au sein d'une religion qui les prive par système de toute expression matérielle, qui ne les fixe à rien, ne leur impose aucune règle, ne peuvent que vaguer en désordre, quand ils ont lieu chez une personne libre de contrainte et de soins matériels. Plus une âme a de distinction et de noblesse, plus elle ressent de générosité, plus elle court alors de dangers. On en vit l'effet chez celle-ci. Plusieurs années passées dans la retraite en exercices de dévotion, n'apaisèrent pas ce grand appétit de réforme qui s'était emparé de M11' de Schurman. L'âge même en avançant n'en calma point l'ardeur. Elle en était agitée plus que jamais, quand parut en Hollande un personnage fameux par ses désordres et par le bruit qu'on faisait autour de lui. C'était le mystagogue Labadie, renégat du catholicisme, devenu chef de secte et qui courait le monde en quête d'un siège pour son apostolat.
Labadie mêlait la mystique à la dissolution des mœurs. 11 enseignait ce que Molinos devait enseigner un peu plus tard, la licence des actes parmi les élans de l'âme, qu'on réputait demeurer pure dans sa sphère pendant que le corps péchait. Il avait dirigé, avant de quitter l'Eglise, un monastère de religieuses à Toulouse et leur avait ensei-
gné tous les vices. Devenu pasteur protestant, on le vit débaucher les dames calvinistes de Montauban. 11 fut chassé, se retira à Genève, mit le feu dans cette ville par ses prédications, enfin essaya de séjourner en Hollande, où Middelbourg le posséda d'abord. C'était en 1666 ; il avait cinquante-six ans. M1U de Schurman en avait cinquante-neuf.
Le lecteur regardera peut-être comme un paradoxe qu'ils aient pu se plaire. La mystique déréglée opère de ces rapprochements. Une âme aussi bien née que MUe de Schurman, éprise d'une perfection religieuse qu'elle recherchait depuis vingt ans, trouva soudain son contentement dans les simagrées d'un charlatan. Elle quitta pour lui sa solitude. On a écrit qu'ils vécurent mariés. Il est à la fois triste et ridicule d'avoir à dire qu'ils ne se quittèrent plus. Labadie enseigna son oraison mentale à MUe de Schurman, et la dévoya de telle sorte que l'ancienne « merveilleuse fille », la Sulpicia, de Balzac, joua désormais le rôle de prophétesse dans la secte des labadistes, rassemblée dès lors autour d'eux.
Telle était l'aboutissement de la route où l'avait engagée Voëtius. Cependant les obstacles continuaient de surgir sur celle que suivait Labadie, Plusieurs émeutes que son prosélytisme fomenta d'abord dans Middelbourg, furent cause de répressions qui le forcèrent à s'enfuir. Ces revanches de l'autorité passaient pour autant de bénédictions du ciel, qui signalait son peuple par la persécution.
Le système que recommandaient ces gens consistait à se dispenser de toute règle extérieure
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de religion, de toute cérémonie et même de l'Ecriture. Ils enseignaient une vie purement intérieure et croyaient au règne de mille ans, que Jésus- Christ devait mener sur la terre. Ils prétendaient vivre en frères et sœurs, appelant Labadie papa et Mlle de Schurman maman. Assurés de sentiments si purs, ils nouaient entre eux des unions mystiques appelées mariages spirituels. Ils menaient ensemble des danses qu'ils entremêlaient de baisers, et qui se terminaient par des convulsions.
De fuite en fuite, conduits par Labadie et par Mn# de Schurman, ils parvinrent jusqu'aux frontières de Hollande, et les passèrent.
Tout cela avait lieu longtemps après la mort de Descartes. La princesse palatine Elisabeth, retirée de La Haye et de la cour, adonnée ellemême à une vie de dévotion, gouvernait au comté de Ravenstein, l'abbaye luthérienne d'Herford. Elle régnait aussi sur la ville, qui pouvait s'ouvrir à qui elle voulait. Elle avait connu M1U de Schurman, laquelle demanda à la princesse asile pour son prophète et son troupeau. Elisabeth les reçut en 1670. La pauvre Schurman se crut au bout de l'épreuve : mais on avait compté sans les habitants de l'endroit, que les momeries des labadistes mirent en fureur. On leur jeta des pierres. L'abbesse, fidèle au devoir de l'amitié, entreprit de les protéger. L'électeur de Brandebourg, son cousin, envoya des dragons qui rétablirent l'ordre ; mais les peuples avaient résolu de ne souffrir ni les labadistes, ni Labadie. lisse pourvurent devant le conseil de l'empire, siégeant à Spire, qui prononça le bannissement de la secte.
Les malheureux repartirent, et gagnèrent Altona en Holstein, l'année 1672. Labadie y finit ses jours Tannée suivante. M1!e de Schurman en menale deuil ; néanmoins cette mort la délivrait de la cause principale qui l'avait fait exiler. Le chef disparu, il parait que la secte fut regardée comme plus supportable. M118 de Schurman put en ramener les restes à Wiewert en Frise, et les gouverna jusqu'à sa mort, en proie à l'égarement mystique le plus complet, se croyant inspirée du Saint-Esprit, et échangeant avec ses frères de retraite, les amphigouris spirituels dont s'est alimentée de tout temps la mysticité fausse et la vie intérieure corrompue. Elle mourut en 1678, âgée de quatre-vingt-un ans.
J'ai voulu conter cette histoire, dont Descartes fréquenta l'héroïne, et dont la fin confirme son bon jugement, et l'à-propos qu'il eut de savoir déplaire à M"6 de Schurman. Aux adversaires du philosophe revient au contraire, en partie, la responsabilité de cette vie perdue.
Les pays protestants ont toujours vu se produire les traits de ce genre en abondance. Ils devaient pulluler autour du philosophe. Nous trouvons sous sa plume, dans une lettre à Mersenne, le tableau de deux prêches de fanatiques, qu'il était allé voir par curiosité.
C'était d'abord « l'assemblée d'une certaine secte de gens qui se disent prophètes, et entre lesquels il n'y a point de ministre ; mais chacun prêche qui veut, soit homme ou femme, selon qu'il imagine être inspiré : en sorte qu'en une heure de temps (continue-t-il) nous ouïmes les sermons de cinq ou six paysans ou gens de métier ; et une autre fois nous fûmes entendre le prê-
che d'un ministre anabaptiste, qui disait des choses si impertinentes et parlait un français si extravagant, que nous ne pouvions nous empêcher d'éclater de rire, et je pensais être plutôt à une farce qu à un prêche. »
11 ne sera pas mauvais en face de pareils traits de placer le jugement suivant de M. Fouillée sur Descartes : « Cet homme, né catholique et élève des jésuites, avait le tempérament d'un protestant. »
De pareils oracles prononcés de ce ton, font le portrait d'un critique ; ils mesurent son degré de réflexion et sa pénétration morale. Ils sont aussi témoin de l'étonnant maquillage pratiqué par l'esprit de parti sur le caractère de Descartes. Tout ce qu'on a lu dans ce chapitre sur un sujet si important, permettra aux hommes de bonne foi de connaître la vérité.