‹ DescartesChapitre 7 sur 11 · LE DUC DE LUYNES · texte numérisé non relu

LE DUC DE LUYNES

Dans les deux desseins que Descartes avait formés en écrivant, dessein religieux, dessein philosophique, j'ai dit qu'il avait réussi. Du côté- des savants il avait établi les principes d'une science nouvelle ; chez tous il avait repoussé le scepticisme et l'athéisme. Le premier de ces effets devait être ressenti dans l'histoire des sciences, le second dans l'histoire des mœurs.

Les libertins, auparavant en vogue et dont le nombre allait croissant, perdirent l'avance de l'ascendant et du nombre. Portés sur le devant de la scène jusqu'alors, ils ont depuis vécu en marge de tout le siècle de Louis XIV. La critique de Montaigne battue, les Essais de cet auteur cessèrent d'être imprimés, fait d'autant considérable, que son talent n'était pas contesté. Le style de Labruyère, plus tard celui de Montesquieu, attestent le soin que dans cet intervalle même on prit de

l'imiter. Cependant, durant cinquante-cinq ans, de 1669 à 1724, on n'en fit pas d'édition nouvelle : tant l'attaque menée par Descartes avait eu de force. Si l'on compare époque à époque, quelle différence entre la fin du siècle et son commencement à cet égard ! Le crédit de Montaigne en 1625, celui de Fontenelle en 1700, tous deux représentant le scepticisme et le dédain de la religion, forment un contraste décisif. L'un est roi, l'autre est écouté à peine, en dépit de mille agréments. Tout le charme de son esprit aboutit à le faire traiter de pédant. C'est le rang qu'il a chez Labruyère ; son manque de sérieux en est cause.

Encore un coup, qui fut l'auteur d'une révolution si importante ? Descartes. Il rapprit à son siècle le sérieux de l'esprit ; il l'obligea de faire réflexion que la pensée n'est pas un jeu. 11 remplit ce but de deux manières ; par l'exemple offert d'une science certaine, et par les grands principes de conduite rétablis.

L'influence de Descartes sur les lettres du temps a été souvent discutée. Nisard dans sa Littérature, en forge un tableau chimérique, quand il prétend reconnaître l'empreinte de sa méthode dans tous les écrits du siècle : dans l'Art poétique de Boileau, dans les sermons de Bourdaloue. Parce qu'il est question chez Boileau de la raison et que Descartes dans ses démonstrations allègue le droit usage de cette faculté, cela ne fait pas une influence ; il s'agit d'une notion trop commune. D'autre part quel rapport y a-t-il entre les divisions multipliées dans un sermon de Bourdaloue et celles que Descartes enseigne pour résoudre les difficultés? Les unes sont des précisions, les autres

des découvertes. Elles n'ont pas le même usage, ne partent pas d'un même dessein.

Quittons ces enfantillages ; allons au fond. L'action de Descartes sur tous ces écrivains s'accuse dans la vigueur restaurée du jugement, dans le goût renouvelé de la vérité. Sans préjudice de l'enjouement et de la grâce, florissante autant que jamais, il apportait le vif sentiment des effets prochains de la pensée, et en conséquence, une ardeur à les préparer, une exactitude aies prévoir, qui font la suprême justesse de l'esprit. Tout ce qui devait paraître ensuite suivit cette voie : Pascal, Bossuet, Labruyère, Molière, Retz, Bourdaloue. Ce fut la chute du vain et du factice, la chute des apparences, la chute de la grimace et de la rhétorique. Le reste des effets, grands ou petits, cherchés dans le particulier de chaque auteur, importe peu à ces réflexions. Il varie selon le genre et les personnes.

Voyons de quelle manière ce succès s'établit. Pour commencer, qu'on se représente les circonstances de l'apparition du Discours de la Méthode en 1637, et d'abord les relations du philosophe.

Une correspondance suivie avec Mersenne les avait maintenues du côté de la France. Il n'y avait pas un seul savant dans ce pays, susceptible de rapports avec Descartes, qui n'y fût compris en cette sorte. Un assez grand nombre entraient en commerce direct avec lui. 11 y a des lettres de Descartes à Morin, à Mydorge. Hors du terrain de la philosophie, nous voyons qu'il avait conservé des relations avec Balzac, à qui sont adressées des lettres souvent citées. Il nomme le poète Sarazin

comme une connaissance qu'il n'oublie pas. Sur tout les pères de l'Oratoire, Gibieuf et les autres, lui sont présents. En même temps, le séjour de Hollande lui créait des liaisons nouvelles. On en a vu plus haut le tableau commencé : Beekmann, Renéri, Constantin Huygens, M11' de Schurman.

Outre les satisfactions qu'y goûtait l'amitié, toutes ces personnes composaient autant de sources d'information, dont le vaste réseau le tenait au courant de tout. Réciproquement elles faisaient connaître sa personne et ses travaux à tout un monde de savants et de curieux. Rien ne lui échappait dans sa retraite. 11 lisait les livres de Bacon, suivait les travaux de Galilée; lesparhélies observées par Scheiner lui furent en peu de temps rapportées. Toutes sortes de livres lui étaient soumis; et les lettres font mention d'un projet de langue universelle, touchant lequel on demande son avis.

Quelques écrits de sa main s'en allaient colportés en manuscrit de l'un à l'autre. La Dioptrique eut de la sorte des lecteurs avant l'impression. Du bruit se faisait surtout autour des verres brûlants ; la découverte de la loi de réfraction telle que le philosophe devait l'imprimer, était divulguée. Un praticien, Ferrier, travaillait à des verres sur ses indications, d'après cette loi.

Tout cela fait comprendre que le bruit mérité par le Discours de la Méthode fût tout prêt à se produire quand il parut. On sait à quel point le retentissement fut grand. Ne parlons pas seulement de l'étendue, mais de la qualité des suffrages. Le caractère d'invention générale, la portée de principes universels qui allaient transformer la

science, fut aussitôt saisie par les esprits. Tous les compliments adressés à Descartes à cette occasion en font foi. Huygens écrivait qu' « à vue d'œil ses écrits étaient destinés à nettoyer le monde d'un déluge universel d'erreur et d'ignorance. » En Hollande, ce bruit fut ressenti d'abord dans les universités. En France, il eut accès surtout chez des personnes isolées, savants de profession ou magistrats, occupés de physique et de mathématiques, comme Fermât, Petit, Pascal père, que le philosophe appelle quelque part « ces messieurs, conseillers et géomètres ». Fermât faisait prendre les feuilles du livre par Beaugrand à mesure qu'elles s'imprimaient.

Le premier dessein de Descartes avait été de dissimuler son nom, et, comme cet ancien peintre, de se cacher derrière son tableau, latere post tabellam (dit-il), pour entendre ce que le public en dirait. Mais Mersenne trompa ce dessein en mettant ce nom dans le privilège qu'il avait eu commission d'obtenir. Le chancelier Séguier, qui le signa, y inséra des louanges qu'on n'avait pas l'habitude de joindre à ces sortes de pièces. L'auteur envoya son livre au Roi, au cardinal de Richelieu, au prince Frédéric Henri. Ces envois ne passèrent pasinaperçus. En retour Richelieu fit proposer, par l'entremise de Desargues, d'ordonner à ses frais la taille des verres selon le système de Descartes. Dans l'entourage du stathouder, en Hollande, cette taille fut entreprise par Huygens et Pollot.

Depuis lors, les Méditations étendirent le mouvement. Mais surtout le feu des controverses, allumées pour ne plus s'éteindre, devait l'accroître. Un trait les commande toutes, c'est, de la part

du philosophera confiance dans la vérité démontrée. De là vient sa patience dans les explications, le soin qu'il prend de verser sans cesse de nouvelles lumières ou de faire briller les anciennes autour d'un point controversé. Il n'y a d'exceptions que dans le cas où le défaut de sérieux chez l'adversaire déçoit le légitime espoir de sa raison et la volonté qu'il a d'aboutir. Même alors on ne l'en voit pas moins réprimer cette impatience, quand la rencontre impose des ménagements dans l'intérêt de la vérité même.

Car en fondant le succès de ses desseins sur la preuve, il ne commettait pas l'erreur de croire que ce succès puisse se passer d'égards envers les situations et les personnes. Pour qu'une démonstration soit crue, encore faut-il qu'aucun obstacle ne l'empêche de parvenir aux oreilles de celui à qui on la destine. C'est à la politique d'écarter ces obstacles, je veux dire à une pratique prudente des hommes. Descartes l'observe en perfection. On lui en a fait des reproches. Quelques-uns de ses biographes l'ont trouvé trop habile, d'autres ont entrepris de jeter par là le soupçon sur la sincérité de ses sentiments. Mais il faut tout ignorer de l'existence, pour confondre la retenue, la précaution, les ménagements, le respect, avec la dissimulation.

Aussi bien il n'y a pas de politique plus loyale que celle qu'il a pratiquée à cet égard. Philosophe et homme de pensée, à qui s'adresse-t-il ? Aux organes d'enseignement, aux universités et aux collèges. Utrecht, Leyde, Groningue, Louvain, les Oratoriens, les Jésuites, sont ceux qu'il s'efforce de persuader, puis, en fait de particuliers, les sa-

vants. La connivence des gens du monde n'est pas ce qu'il a recherché ; il ne s'est pas appliqué à former cette démagogie des salons, qui fut plus tard l'instrument de succès de l'Encyclopédie. L'approbation de ceux-ci ne vint que plus tard.

Quant aux ménagements qu'il gardait,. on en a vu l'exemple dans les conseils donnés à Régius au cours de la querelle des docteurs. D'autres précautions ont trouvé place dans ses relations avec la Compagnie de Jésus.

Cette compagnie montra en général peu de zèle pour le cartésianisme. Cela s'explique assez bien par l'objet principal de son institution, qui est l'éducation de la jeunesse. Ce n'est pas le terrain d'essai des nouveautés. Au contraire cette mission oblige à ne distribuer que des doctrines éprouvées. Devant les promesses d'un renouvellement des sciences si inusité et si soudain, il n'était pas étonnant que ces pères ajournassent leur approbation. En tant que société leur réserve fut complète, ce qui n'empêcha pas Descartes de compter plusieurs disciples parmi eux.

Trompé dans le désir qu'il avait de faire enseigner ses principes dans leurs collèges, il eut du moins la satisfaction de n'en être pas combattu. Le P. Bourdin de cette compagnie ayant attaqué la Dioptrique dans des thèses, Descartes en fit au P. Dinet sa plainte, mêlée, comme j'ai dit, au récit de la querelle de Voetius, et obtint satisfaction. Bourdin fut désapprouvé. De nouveau il attaqua Descartes dans les septièmes objections aux Méditations du philosophe, mais ce différend fut apaisé.

Les PP. Mesland, Vatier, Fournier furent au

nombre de ceux qui suivirent ses principes. Dans une Hydrographie, qui parut en 1643, Fournier a mis la réfraction de Descartes et ses lunettes. A Louvain, le P. Ciermans, aussi de la Compagnie, accueillit son ouvrage avec chaleur. Il le louait de « découvrir un monde nouveau en philosophie, de tenter des routes inconnues, de rejeter toutes ces troupes de qualités, pour expliquer sans elles et par des choses qui sont sensibles et palpables, tout ce qu'il y a de plus caché dans la nature. »

Je donnerai une idée du détail des controverses, par celle qu'il eut avec Fermât au sujet de la réfraction.

On sait quel fut le mérite de ce savant, conseiller au parlement de Toulouse, et dont tous les loisirs étaient voués à la physique. C'est à lui que la science doit entre autres l'explication de la réfraction de la lumière par la loi de vitesse minima. Malgré tous les motifs d'estimer un tel homme, on doit à la vérité de dire que l'objection qu'il a faite à Descartes n'est pas fondée.

Il s'agissait de la réflexion des rayons, dont la théorie sert de préparation à celle de la réfraction dans la Dioptrique. Elle y est établie par la décomposition du sens des rayons en deux directions, A B et A C, dont l'une, A B, n'étant pas contrariée, se prolonge ; l'autre, A C, au contraire, est obligée de se réfléchir : la réflexion ayant lieu de sorte que le mouvement composé est renvoyé en D de façon que DB égale AB. De là s'ensuit légalité de l'angle de réflexion et de l'angle d'incidence.

Fermât objecte que la décomposition proposée

est arbitraire, qu'on peut autrement l'instituer, par exemple au moyen de A G et de A B\ lequel met en D' le point d'arrivée du rayon. Mais c'est ne pas saisir la force de l'argument, qui tient toute à ce que, dans la décomposition de Descartes, une des directions composantes éprouve comme perpendiculaire toute la résistance de l'obstacle, quand l'autre comme

parallèle n'en éprouve aucune. Réintroduire une oblique dans ce partage, c'est maintenir l'embarras qu'on se propose de résoudre : cet embarras ne venant d'autre cause sinon que le rayon proposé est oblique, et partant n'offre à la raison aucun trait décidé qui tranche la conséquence.

C'est une difficulté que, selon sa méthode, Descartes divise ; et chaque partie de la division lui présente des conséquences claires. La décomposition de Fermât ne divise rien, et partant ne permet de rien conclure. Le rayon renvoyé en D' n'est qu'une conséquence arbitraire, indûment calquée sur celle que tire Descartes dans le cas qui la rend légitime.

C'est ce que répond le philosophe.il dit que son raisonnement n'a lieu qu'à condition que, des deux directions dans lesquelles son rayon se trouve décomposé, l'une soit complètement opposée à la superficie de l'obstacle, et qu'à l'autre « cette superficie ne soit pas du tout opposée » : ce qui

Dimier. Descartes.

n'a lieu que pour les parallèles, non pas pour une ligne « tirée de travers ». A quoi Fermât ne trouvant rien à répliquer, répond qu' « il est inutile de discuter de la preuve, puisque nous connaissons la vérité ».

Et il est vrai que la loi de réflexion était connue ; on ne disputait que d'une manière de la prouver. Mais que signifient ces paroles, sinon que Fermât quitte la partie, et que c'est Descartes qui a raison ?

Loin d'empêcher le succès, ces contradictions y aidèrent. Le lecteur en a pris Fidée dans ce qui s'échangea de coups pour et contre à Utrecht. A Leyde, Descartes eut de chauds défenseurs dans Heerebord, dans Heidanus, surtout dans De Raey, médecin, le plus exact de ses disciples. A Gronin gue, il eut Tobie d'André, professeur de grec, qui enseigna ses principes à Glauberg, commentateur fameux du philosophe. A Bréda ce fut Palotti, géomètre.

En France les écoles firent quelque résistance. La pleine approbation vint des savants particuliers. Debeaune géomètre, Desargues ingénieur, Rohault physicien, professèrent la doctrine. Toutes les influences favorables se rassemblèrent enfin dans l'Académie des sciences, fondée en 1666, et qui professa dès l'origine les idées de Descartes d'une manière si complète, qu'on peut dire qu'elle naquit cartésienne.

Un effet notable de ces idées se fit aussi sentir du côté des beaux-arts, à cause des relations de Desargues avec le fameux graveur Abraham Bosse, lequel imprima en 1648 une Perspective à l'usage des peintres, où tout le siècle s'instruisit. Cet ou-

vrage est composé selon les principes de Desargues, qui n'étaient autres que ceux de Descartes.

Mersenne et Glerselier ont été comme les deux hérauts de la renommée du philosophe. Le premier avait introduit chez les Minimes de la place Royale, dont il faisait partie, toutes les curiosités de physique. 11 s'adonnait à des expériences, avait un cabinet et tenait académie. Descartes n'eut pas de plus grand admirateur ni d'ami plus dévoué. J'ai dit les services qu'il lui rendait comme correspondant à Paris. La postérité goûte en outre en Mersenne une absence totale d'esprit de secte. On aime à le voir débattre librement la doctrine. Il adorait la controverse. Dans le lot d'objections qui furent faites à Descartes à propos des Méditations, les deuxièmes et les sixièmes furent transmises, sollicitées, ou peut être imaginées, par lui. Il mourut en 1648.

Glerselier était plus jeune que Mersenne. Il a formé la tête du parti cartésien qui alla se développant après la mort du maître. Il fut le beaupère de Rohault. Traducteur d'une notable partie des ouvrages latins de Descartes, c'est à lui qu'an doit avec cela la publication des lettres. Autour de ces célébrités pullulait le flot des disciples. Descartes fit un nombre immense de partisans. Borel, son plus ancien biographe, a écrit qu' « à sa mort on ne pouvait pas plus les compter que les étoiles ou les grains de sable de la mer. »

Venons à l'accueil que lui firent les gens du monde, et avant tout voyons comment il sut leur plaire.

D'abord ses ouvrages empruntent beaucoup de facilité, de sa méthode, qui, mettant sous les yeux

du lecteur tout le détail nécessaire des choses, s'y borne cependant rigoureusement. Tout ce qui est requis pour comprendre s'y trouve, et rien de plus. L'auteur éclaire sans jamais lasser. Gela causa un plaisir extrême. L'esprit se trouvait élevé sans qu'il s'en aperçût, à la conception claire de choses dont il n'eût jamais cru pouvoir juger par lui-même. Une parfaite netteté de principes, une délicatesse infinie dans le ménagement des degrés de la preuve, opéraient ce miracle. Ajoutez à cela la facilité de son vocabulaire et de son style.

Je trouve dans une lettre de Descartes à Desargues au sujet d'un livre de ce dernier, écrit, à ce qu'il dit, « pour les curieux », l'exacte définition de ses propres mérites en ce genre. « Il est certain, écrit le philosophe, que vos termes, qui sont français et dans lesquels on remarque de l'esprit et de la grâce, seront bien mieux reçus par des personnes non préoccupées, que ceux des anciens. » Il ajoute que des livres de mathématique ou de physique rédigés de la sorte attirent les personnes à les lire « ainsi qu'ils lisent ceux qui traitent des armoiries, de la chasse, de l'architecture, seulement pour en savoir parler en mots propres. » Et quel est le secret pour cela ? « Expliquer tout si amplement, si clairement et si distinctement (ce qui suit s'en prend au public) que ces messieurs qui n'étudient qu'en baillant, et qui ne peuvent se peiner l'imagination pour entendre une proposition de géométrie, ni tourner les feuillets pour regarder les lettres d'une figure, ne trouvent rien en votre discours qui leur semble plus malaisé à comprendre, qu'est la description d'un palais enchanté dans un roman. »

Cueillons au vol cette paresse de tourner la page, commune au public de tous les temps. Descartes en marque sa plaisante impatience dans le secret de la correspondance ; il n'en faisait pas moins en pratique tout ce qu'il pouvait pour l'épargner. Dans le temps qu'onimprimait ses Essais, il écoutait là-dessus les conseils de Huygens, recommandant d' « accommoder le lecteur de la suite des figures le long du texte », au lieu de lui imposer, en refeuilletant les pages, « la peine de l'oiseau [le pivert) qu'on dit travailler à percer des arbres et à en faire tant (autant) de fois le tour pour voir s'il a passé. »

En ménageant ces petits moyens, autant qu'en employant les grands et les essentiels, Descartes sut se faire lire hors des cercles savants, par ceux qu'on nommait alors les honnêtes gens.

Son vocabulaire est pris dans le commun, sans préjudice de la précision ; son style évite la pédanterie, dépouille entièrement l'air d'école, sans donner cependant dans la rhétorique des préparations, qui a gâté tant d'ouvrages. C'est le travers de la Pluralité, des mondes de Fontenelle, dont Naigeon l'astronome a si bien dit qu' « en cherchant un milieu où l'astronomie convint à tout le monde, il en a trouvé un où elle ne convient à personne ». Il n'y a point de ces parures dans Descartes. La matière y apparaît pure d'alliage, nette, saine et dégagée. Cependant elle brille de vives couleurs, qui tiennent à un don bien rare de présentation naturelle. Sans épithètes ni ornement d'aucun genre, les choses chez lui se font voir dans le mot même ; tout fait image ; il semble ne pouvoir nommer un seul objet sans le peindre o

166 DESQARTEP

Veut-il nous expliquer que la consistance des

corps tient à la configuration des parties, il nous

recommande d'imaginer la « même différence

entre de 1 eau et de la glace, que vous feriez entre

un tas de petites anguilles, soit vives, soit mortes,

flottantes dans un bateau de pêcheur tout plein

de trous, par lesquels passe l'eau d'une rivière qui

les agite, et un tas des mêmes anguilles toutes

sèches et roides de froid sur le rivage. » Ailleurs

les rayons du soleil, qui frappent la terre, en

font monter les exhalaisons, « ainsi, dit-il, que la

poussière d'une campagne se soulève, quand elle

est seulement poussée et agitée par les pieds de

quelque passant ». A son tour, Peau réduite en

vapeur peut entraîner de ces exhalaisons, « en

même façon que le vent, passant au travers d'une

haie, emporte les feuilles ou les pailles qui se

trouvent entrelacées entre ses branches ». Les

exhalaisons, matière grossière, se dégagent-elles

des vapeurs proprement dites, c'est « en même

façon que les villageoises, en battant leur crème,

séparent le beurre du petit lait ». Tout cela est

franc comme la nature, frais comme la touche d'un

peintre peignant au premier coup et sans mélanges.

Voici maintenant des phénomènes narrés :

« Je me souviens d'avoir vu autrefois dans les

Alpes, environ le mois de mai, que, les neiges étant

échauffées et apesanties par le soleil, la moindre

émotion d'air était suffisante pour en faire tomber

subitement de gros tas, qu'on nommait ce me

semble des avalanches, et qui, retentissant dans les

vallées, imitaient assez bien lebruit du tonnerre. »

Ce qui suit a d'autant plus de charme, que pas

un mot n'indique que l'auteur y ait rêvé. La seule

vérité du tableau, on dirait plus justement de la relation, en fait le secret.

« Ce n'est pas seulement quand les nues se dissoluent en vapeurs qu'elles causent des vents, mais elles peuvent aussi quelquefois s'abaisser si à coup (si soudain) qu'elles chassent avec grande violence tout l'air qui est sous elles, et en composent un vent très fort, mais peu durable, dont l'imitation se peut voir en étendant un voile un peu haut en l'air, puis de là le laissant descendre tout plat vers la terre.

« Les fortes pluies sont presque toujours précédées par un tel vent, qui agit manifestement de haut en bas, et dont la froideur montre assez qu'il vient des nues, où l'air est communément plus froid qu'autour de nous ; et c'est ce vent qui est cause que, lorsque les hirondelles volent fort bas, elles nous avertissent de la pluie ; car il fait descendre certains moucherons dont elles vivent, qui ont coutume de prendre l'essor et de s'égayer au haut de l'air quand il fait beau. C'est lui aussi qui quelquefois, lors même que, la nue étant fort petite ou ne s'abaissant que fort peu, il est si faible qu'on ne le sent quasi pas en l'air libre, s entonnant dans les tuyaux des cheminées, fait jouer les cendres et les fétus qui se trouvent au coin du feu, et y excitent comme de petits tourbillons assez admirables (étonnants) pour ceux qui en ignorent la cause, et qui sont ordinairement suivis de quelque pluie. »

Rappelez-vous les annonces de l'orage dans Virgile, et cette image de la jeune fille à l'ouvrage, qui voyant charbonner sa lampe, connaît que la tempête est proche :

Scinlillare oleum et putres concrescere fungos.

Cela s'avoisine, quoique émané de source et d'intention bien différente.

Venant à décrire l'orage sur mer, le philosophe suppose des exhalaisons dont les amas, flottant en l'air contre la nue « viennent enfin s'attacher aux cordes et aux mâts des navires lorsqu'elle achève de descendre, et là étant embrasés par cette violente agitation, ils composent ces feux nommés de Saint-Elme qui consolent les matelots et leur font espérer le beau temps. » Ainsi parlant du même objet, Gamoëns dans ses Lusiades a dépeint

o lu me vivo Que a maritima gente tem por sanlo Em tempo di tormenta e vento esquivo.

De tempestade escura e triste uranto.

« Flamme animée, que les gens de mer tiennent pour sainte, en temps de tourmente et de vent revêche, de noire tempête et de tristes gémissements. »

Le goût du vrai chez le poète, la délicatesse de l'esprit chez le philosophe, engendrent ces tableaux jumeaux, dont la comparaison n'accuse pas plus la vaine littérature chez l'un que le prosaïsme chez Fautre; mais plutôt elle révèle chez tous deux cette fleur de l'esprit que les attiques ont cueillie, et dont les plus grands seuls parmi les modernes emportent le prix.

Ajoutez à ces traits de lumière délicate, de peinture déliée et fidèle, l'ampleur et la magnificence qu'on a souvent louées dans Buffon, et qui

se découvrent ici dans un style encore plus dépouillé que celui de Bossuet. Jenecroispas inutile de donner en ce genre les deux pages d'introduction des Météores. Les voici :

« Nous avons naturellement plus d'admiration (d'étonnement) pour les choses qui sont au-dessus de nous, que pour celles qui sont à pareille hauteur ou au-dessous, et quoique les nues n'excèdent guère les sommets de quelques montagnes, et qu'on en voie même souvent de plus basses que les pointes de nos clochers, toutefois, à cause qu'il faut tourner les yeux vers le ciel pour les regarder, nous les imaginons si relevées, que même les poètes et les peintres en composent le trône de Dieu, et font que là il emploie ses propres mains à ouvrir et à fermer les portes des vents, à verser la rosée sur les fleurs et à lancer la fondre sur les rochers. Ce qui me fait espérer que si j'explique ici leur nature, en telle sorte qu'on n'ait plus occasion d'admirer (de s'étonner de) rien de ce qui s'y voit ou qui en descend, on croira facilement qu'il est possible en même façon de trouver les causes de tout ce qu'il y a de plus admirable (étonnant) sur Ja terre.

« Je parlerai en ce premier discours, de la nature des corps terrestres en général, afin de pouvoir mieux expliquer dans le suivant celle des exhalaisons ou des vapeurs. Puis, à cause que ces vapeurs, s' élevant de l'eau de la mer, forment quelquefois du sel au-dessus de sa superficie, je prendrai de là occasion de m'arrêter un peu à le décrire, et d'essayer en lui si on peut connaître les formes de ces corps que les philosophes disent être composés des éléments par un mélange par-

fait, aussi bien que celles des météores, qu'ils disent n'en être composées que par un mélange imparfait. Après cela, conduisant ces vapeurs par ï air, j'examinerai d'où viennent les vents; et les faisant assembler en quelques endroits, je décrirai la nature des nues ; et faisant dissoudre ces nues, je dirai ce qui cause la pluie, la grêle et la neige, et je n'oublierai pas celle dont les parties ont la figure de petites étoiles très parfaitement compassées, et qui, bien qu'elle n'ait pas été observée par les anciens, ne laisse pas d'être l'une des plus rares merveilles de la nature.

«Je n'oublierai pas aussi les tempêtes, le tonnerre, la foudre et les divers feux qui s'allument en l'air, ou les lumières qui s'y voient ; mais surtout je tâcherai de bien dépeindre l'arc-en-ciel, et de rendre raison de ses couleurs, en telle sorte qu'on puisse aussi entendre la nature de toutes celles qui se trouvent en d'autres sujets ; à quoi j'ajouterai la cause de celles qu'on voit communément dans les nues, et des cercles qui environnent les astres, et enfin la cause des soleils ou des lunes qui paraissent quelquefois plusieurs ensemble. »

Raphaël n'a rien peint aux loges du Vatican de plus sublime que l'image du commencement, et le sommaire qui suit ne reste pas au-dessous des énumérations d'Hésiode ou de Lucrèce, de cette inspiration didactique du poète des anciens jours,

Quand en de longs détours de chansons vagabondes, Il enchainait de tout les semences fécondes.

La simplicité d'une mâle éloquence atteint, dans le morceau qu'on vient de lire, aux mêmes sommets que la poésie.

Voici maintenant le détail de la société polie que ces dons servirent à charmer.

Au premier rang brille Constantin Huygens, conseiller du prince d'Orange et qui le suivait aux armées, adonné à l'amitié des gens de lettres et correspondant avec Balzac, écrivant le français dans son style et avec une grande pureté. Il était connu à Paris. Longtemps on avait ignoré sa correspondance avec Descartes, à cause de l'absence d'adresse aux lettres publiées par Glerselier. Le nom du destinataire restitué, grâce à l'exemplaire Montempuis, dont l'édition de Cousin fît usage, a révélé leurs relations aussi étendues qu'agréables.

Leur connaissance se fit peu avant le Discours de la Méthode, leur amitié dura jusqu'à la fin. Elle s'étendait à toute la famille, nommément à M. de Wilhem, beau-frère de Huygens. Cette amitié fut de la part du Hollandais l'occasion de louanges dont les lettres sont pleines. Il faut noter entre autres ce qu'écrit Huygens au sujet de leur première entrevue : « Pardonnez, s'il vous plaît, à la forte impression que vous m'avez laissé de quelque chose de surhumain. » Cela sonne bien haut. Cependant on se tromperait de ne voir làdedans qu'un compliment. Ce n'est pas ainsi que s'y prend la politesse, et il y a dans de telles paroles quelque chose de véridique et de ressenti.

C'est pour Huygens que fut écrit le petit traité de Mécanique où se trouvent expliqués la poulie, le plan incliné, etc., tous « engins avec l'aide desquels on peut avec une petite force lever un fardeau fort pesant » (1638). Cet ouvrage fut reçu avec des transports, et devint de tous côtés un .objet de convoitise, car il n'existait qu'en manus-

crit. Les instances qu'on faisait pour en avoir copie, donnent dans un haut degré l'idée d'un monde curieux de la science, possédé de l'amour d'un pareil guide, épiant tout ce qu'il produit, sollicitant sa main. De la part de Huygens et de son entourage, le témoignage est d'autant plus remarquable, qu'il est rendu parmi le tracas des affaires, au milieu de l'embarras d'une guerre que la Hollande menait alors de concert avec la France contre la maison d'Autriche, et que cette correspondance mentionne.

Il faut en dire autant de Pollot, réfugié français, homme de guerre, familier de Frédéric Henri et de la reine de Bohème, et qui devait présenter Descartes à la princesse Elisabeth. La connaissance de cette dernière achève l'énumération de ses relations de Hollande ; elle en est la plus éclatante ; elle a donné matière à des lettres qui seront étudiées dans un suivant chapitre.

En France, Descartes connut entre autres le duc de Luynes. C'était le fils du ministre du même nom, et de la duchesse de Ghevreuse du temps de la Ligue. Duchesne, son percepteur, l'avait formé au goût de la philosophie. Plus tard il fut célèbre comme ami des solitaires de Port-Royal, auprès desquels il habitait le château de Vaumurier. Le duc de Ghevreuse, ami de Fénelon, et les deux dirigées de Bossuet, M™* de Luynes et Mœe d'Albert, furent ses enfants.

Quand les Méditations parurent, il était âgé de vingt-et-un ans. 11 en entreprit la traduction, peutêtre par le conseil de Duchesne. Par là il tient un rang signalé entre les disciples du maître. C'était pour ce dernier l'occasion de connaître sa

personne. Il l'alla voir en 1644. L'hôtel du duc était alors un centre naissant d'influenee au milieu des gens de lettres. Il remit sa traduction manuscrite à Descartes. Autant en fit Clerselier de la traduction des objections et des réponses, qu'il avait faite de son côté. Descartes revit Fouvrage ainsi achevé, et le publia.

L'approbation de la philosophie de Descartes fut constante chez le duc de Luynes. Nous en trouvons le témoignage dans les historiens de Port- Royal, dans Fontaine, qui, après avoir conté que les entretiens de philosophie et les expériences florissaient chez les solitaires, ajoute que « le château du duc de Luynes (Vaumurier) était la source de toutes ces curiosités. On y parlait sans cesse, continue-t-il, du nouveau système du monde selon M. Descartes. »

Montmort, maître des requêtes, fut un autre amateur de la même philosophie, ami personnel de son auteur.

En Angleterre, lord Cavendish et son frère le marquis de Newcastle s'en étaient faits les propagateurs. En Allemagne, on voit que la princesse Elisabeth s'était « engagée de promesse envers le vieux duc de Brunswick, qui (dit-elle) est à Wolfenbuttel, de lui faire avoir les ouvrages de Descartes pour orner sa bibliothèque ». Elle ajoute : « Je ne crois pas qu'elles lui serviront pour orner sa cervelle. » En Suède, Descartes eut pour disciples la reine elle-même.

On remarquera qu'un des effets de cette influence fut d'engager les gens dans les expériences de physique et dans les dissections. Les cartésiens se reconnurent à cela. La société ne fut

pas plus indifférente à la science de Descartes qu'à sa métaphysique. Dans la lettre de réconciliation écrite par Boileau à Perrault après leur querelle, où le satirique avoue le mérite des auteurs modernes et loue chacun d'eux à son rang, quel est Téloge de Descartes ? Que les Latins « n'ont pas un seul philosophe qu'on puisse mettre en parallèle pour la physique avec M. Descartes». Dans la Pluralité des mondes de Fontenelle, même éloge. On lui reconnaît le mérite d'avoir rangé la connaissance de la nature à la règle des poids et des mesures.

Ainsi entendue, la doctrine faisait son chemin, en partie grâce à des assemblées que quelques particuliers tenaient régulièrement chez eux. 11 y en avait dix ou douze à Paris seulement, aux environs de 1660. Plusieurs furent commencées du vivant de Descartes, chez Mersenne, chez l'abbé Picot. La principale fut celle qui se tenait chez Montmort ; Descartes y parut plusieurs fois en personne, au voyage qu'il fit à Paris en 1648,1e dernier avant sa mort.

Telles furent la diffusion et l'influence croissantes du cartésianisme avant 1670 et depuis l'apparition des ouvrages du philosophe. Elles sont attestées par des témoignages tels, qu'on se demande comment M. Brunetière a pu avancer le paradoxe d'une « renaissance du cartésianisme » vingt ans plus tard, entre 1686 et 1693. Plaisante renaissance, dont l'effet pourrait tout au plus être égalé en force comme en étendue, à l'immense succès qui précéda ! Ce succès atteignait alors les salons bourgeois. C'est le temps des conférences de Rohault et de Régis, qui mettaient partout la

science à la mode, le temps où Molière nous peint les femmes savantes entêtées de cartésianisme.

La substance pensante y peut être reçue, Mais nous en bannissons la substance étendue.

Un monde près de nous a passé tout du long, Et chu tout au travers de notre tourbillon.

L'Arrêt burlesque imaginé par Boileau, et qui n'est qu'une satire cartésienne d'Aristote, est de ce temps-là.

La pensée cartésienne dominait dans tous les entretiens sérieux, comme dans ces conférences de Saint-Mibiel tenues en présence du cardinal de Retz, et dont Cousin a publié les excellents procès-verbaux. Elle dominait dans les conversations familières. Le P. Daniel, dans son Voyage du monde, écrit qu' « il n'y avait rien de plus commun dans les ruelles (c'est-à-dire dans les cbambres à coucher) que le parallèle d'Aristote et de Descartes. »

Les lettres de Mme de Sévigné en portent témoignage, dans des passages assez connus. L'empire de Descartes s'y fait voir établi dans le public le plus étendu. On contestait la théorie du mécanisme des bêtes, ou, comme on disait, de la bête machine ; on donnait les mains à tout le reste. C'orbinelli, ami de la marquise, et Mm9 de Grignan sa fille montraient une ardeur sans pareille pour la défense du philosophe. M"" de Grignan l'appelait son père. Voici une petite scène où des lettres envoyées par Gorbinelli tiennent leur place ; c'est à Mme de Grignan que sa mère écrit :

176 DEPARTES

« M. de Montmoron arriva. Vous savez qu'il a bien de l'esprit. Le Père Damaie (prieur de Livry), qui n'est qu'à vingt lieues d'ici, mon fils, qui, comme vous savez encore, dispute en perfection, les lettres de Corbinelli,les voilà quatre ; et moi je suis le but de tous leurs discours, ils me divertissent au dernier point. M. de Montmoron sait votre philosophie et la conteste sur tout. Mon fils soutenait votre père (Descartes), le Damaie le soutenait également, et les lettres s'y joignaient, mais ce n'est pas trop de trois contre Montmoron. Il disait que nous ne pouvions avoir d'idées que ce qui avait passé par nos sens. Mon fils disait que nous pensions indépendamment de nos sens. Par exemple nous pensons que nous pensons ; voilà grossièrement le sujet de l'histoire. »

La lettre est de 1680. On imagine ce que la pensée de Descartes avait dû faire de chemin et conquérir d'esprits pour en venir à tant de popularité, et en gardant des termes aussi exacts. Le cogito, je pense donc je suis, était passé en proverbe. « En attendant, écrit encore Mme de Sévi gné, je pense, donc je suis. Je pense à vous avec tendresse, donc je vous aime. »

Les témoignages ne manquent pas davantage chez les orateurs et les poètes. Us commencent avec Balzac, dont F amitié avec le philosophe est attestée dans la lettre fameuse où Descartes fait son éloge, et donne de l'éloquence cette définition : « effet de l'abondance du bon sens et du zèle de la vérité : ex zelo veritatiset sensus abundantia profluens. » Le retentissement de ce commerce passa jusqu'à Chapelain, à qui Balzac fit lire la lettre, disant que Descartes le louait style

I petroniano, en latin de Pétrone. Par les propos I de Chapelain tenus à ce sujet, nous voyons quelle haute idée de Descartes circulait dans le cercle | d'écrivains qui devait former l'Académie fran- | çaise. Un exemplaire du Discours de la Méthode I fut adressé à Balzac quand il parut, avec une let- 1 tre longtemps inédite, que Cousin a publiée.

J'ai donné plus haut le témoignage de Molière. I Rien n'est si connu que ceux de Lafontaine. Voici H en quels termes justes et fins il a dépeint le car- ■ tésianisme :

... Certaine philosophie, Subtile, engageante et hardie.

La théorie de la bête machine, qu'il contestait I avec une bonne partie du public d'alors, est expo- I sée avec une admirable clarté dans les Deux Rats, I le Renard et l'œuf, dans les Souris et le Chat-huant.

Puis qu'un cartésien s'obstine A traiter ce hibou de montre et de machine!

Qu'on m'aille soutenir après un tel récit Que les bêtes n'ont point d'esprit !

Dans la première de ces deux fables, prennent place les traits essentiels du système.

Sur tous les animaux, enfants du Créateur J'ai le don de penser, et je sais que je pense. ... Je parle, je chemine

Je sens en moi certain argent.

Tout obéit dans ma machine

A ce principe intelligent.

Il est distinct du corps, se conçoit nettement,

Se conçoit mieux que le corps même.

Dimier. Descartes. 12

Sur tout cela rappelons ce suprême éloge :

Descartes, ce mortel dont on eût fait un Dieu Chez les païens...

Si l'on veut bien se rappeler que Lafontaine appartenait à la lignée des libertins, et que tous ses instincts le portaient vers Montaigne, ou, comme Molière, vers Gassendi, on ne fera pas peu de cas de ce témoignage.

Reste à parler des mentions de Descartes apportées par un dernier écrivain, son émule et digne rival, Pascal. On ne saurait éviter entre eux le parallèle, non pour le plaisir d'étaler des contrastes et de balancer des antithèses, mais afîn^ de mieux les saisir tous deux, et par suite de marquer de manière plus claire encore la position de- Descartes au milieu de son temps.

Un commérage de critique brochant sur quel-] ques traits contemporains, a fait de la rivalité : de ces deux hommes une affaire dans la postérité. De nos jours M. Brunetière s'est beaucoup appliqué à grossir cette futilité. On sait que Pascal, âgé de trente ans de moins que Descartes, fut connu jeune du philosophe. Deux circonstance* l'en rapprochaient, la correspondance de Descartes avec son père, et l'attrait de ses propre* études.

Pascal, âgé seulement de seize ans, écrivit h traité des Sections coniques. Descartes parlant d< ce petit ouvrage dans sa correspondance, écrit <■ Avant d'en avoir lu la moitié, j'ai jugé qu'il avait appris de M. Desargues. » Brunetière appelle cel< « dédaigneusement parler ». On se demande c< qu il y a de dédaigneux à juger qu'un jeune

homme de seize ans a appris ce qu'il expose d'un maître. Mais attendez. Pourquoi « avant d'en avoir I lu la moitié » ? pourquoi Descartes parle-t-il ainsi ? C'est qu'en effet à la moitié de l'ouvrage, et dans le texte même de son traité, Pascal, parj lant de Desargues, a mis ceci : « Je veux bien avouer que je dois le peu que j'ai trouvé sur cette matière à ses écrits. » L'assertion est donc de Pascal lui-même. Si elle le rabaisse, cela ne tient au dédain de personne, mais au fait, qu'il rapporte avec simplicité, et que Descartes relève de même, en ajoutant seulement qu'il l'avait deviné avant d'en lire l'aveu.

« Ce qui m'a été confirmé incontinent après, continue-t-il, par la confession qu'il en fait luimême.» Par une méprise évidente, tous les textes ont imprimé fit pour fait. Fait se réfère à une chose qui dure ; c'est l'aveu permanent contenu dans le traité. Mais ce traité fut longtemps inédit et l'on n'a pas su de quoi Descartes parlait. Fit signifie un fait une fois arrivé ; on crut comprendre que Pascal était venu faire à Descartes l'aveu qu'il avait pillé le maître. Mais quoi ! incontinent après ! Incontinent après quoi ? Le texte n'avait pas de sens. On se perdait dans des doutes, à présent dissipés. Le traité publié a tout éclairé ; et le rétablissement du mot fait va de soi. Donc cette première rencontre ne donne aucunement lieu de mettre aux prises Descartes et Pascal. En voici une seconde. Elle eut pour occasion l'expérience célèbre du Puy-de-Dôme, menée par Pascal touchant la pression atmosphérique. Descartes en demanda le récit à Carcavi. « J'avais droit, écrit-il à ce dernier, d'attendre cela de lui

(de Pascal) plutôt que de vous, parce que c'est moi qui l'ai avisé il y a deux ans de faire cette expérience, et qui l'ai assuré que, bien que je ne l'eusse pas faite, je ne doutais pas du succès. »

Ce fut en 1647. Descartes fit alors deux visites à Pascal, le 23 et le 24 septembre, la première en présence de Roberval, qu'une lettre de Jacqueline Pascal (publiée par Faugère) a rapportées.

Cependant, dans le récit que Pascal a donné de ses expériences, il ne nomme pas Descartes, ne parle que de Torricelli. Baillet l'en a repris, et il est sûr que Descartes s'en offensa, mais modérément, attribuant ce manque d'égards à l'inimitié de Roberval, dont Pascal était ami. Gardons de grossir ces incidents. L'érudit Dezeimeris a prouvé que Jean Rey, du Bugue (en Périgord), avait eu dans cette découverte de la pesanteur de l'air, une part que ni Descartes, ni Pascal, ni Torricelli n'ont mentionnée, et qu'il faut déterrer dans une lettre de Mersenne. L'oubli, la négligence, la préoccupation produisent naturellement de ces effets-là. Le ressentiment qui s'ensuivit entre Pascal et Descartes fut si borné, qu'il n'amena pas même de rupture, et que leurs relations furent continuées jusqu'à la mort de ce dernier. Une lettre de Chanut à Perrier anonçant ce triste événement, parle d'observations que Descartes et Pascal échangeaient alors ensemble sur la hauteur du baro mètre et ses causes.

Telles furent entre ces deux hommes les relations personnelles ; on n'y trouve rien qui ressemble à une querelle. Quant aux doctrines mises en avant par eux, il est certain qu'elles ne s'accordent pas, et qu'abordant en partie le même su-

jet, ils l'ont traité selon des principes bien différents.

Tous deux font besogne d'apologiste. A cause des attaches de Pascal à Port-Royal, M. Brunetière a voulu que son apologétique fût celle des jansénistes et répandue comme telle ; mais cela n'est pas vérifié. Ce que nous aurons à en dire ne met donc en cause du côté de Pascal, aucune école. Tout ce qu'on veut imaginer d'une pensée anticartésienne, qui l'aurait eu pour chef à travers le siècle, est une fantaisie de littérature.

J'ai expliqué de quelle manière Descartes pratique son apologie. J'ai nommé sa méthode un raccourci. G'est-à-dire qu'afin de trouver la certitude, il outrepasse les données des sens pour courir au fait de la pensée. A ce raccourci Pascal en a préféré un plus hardi encore, qui consiste à passer par-dessus la philosophie pour courir aux certitudes de la foi. Ce n'est pas qu'il ne commence par la philosophie, mais tout ce qu'il en requiert n'est que des négations. Il est vrai qu'elles sont disposées de manière à préparer l'accueil de la révélation. Gomment ? par un système de contradictions ou d'antinomies, lequel s'étend aux deux domaines de la logique et de la morale. En logique, la contradiction s'établit entre les dogmatiques, à qui la nature enseigne qu'il y a une certitude, et les sceptiques, dont la raison en cherche vainement le fondement. En morale, la contradiction a lieu entre l'amour-propre,qui nous impose pour loi de nos actes notre intérêt, et l'instinct qui porte à sortir de nous, lequel nous presse de le sacrifier.

Dieu, présent à notre cœur et à notre pensée,

résout ces antinomies. Car Dieu est à la fois nous et hors de nous. Notre amour-propre et son contraire y trouvent satisfaction. Quant à notre pensée, sa parole y répond. Dans les exigences de la raison, dans l'impuissance de la nature, il parle, et la foi qu'il inspire contente à la fois la nature et la raison. Où parle-t-il ? Dans les Ecritures. Pascal nous y jette d'emblée. Et comment? Par la nécessité où nous sommes d'agir, partant de rompre le nœud des antinomies qui s'opposent à ce que nous prenions parti. Mais pourquoi l'Ecriture est-elle chargée de cela ? qui nous y adresse? Deux raisons : l'argument du pari, qui force à prendre parti sur le salut, qu'elle enseigne ; en second lieu les signes de la vraie religion, ce qu'on appelle dans renseignement courant les marques de la véritable Eglise.

Mesurons la portée de cette méthode.

La négligence de la philosophie n'y a pas pour objet de substituer, comme dans l'enseignement de M.Bergson, les inspirations à la raison, ni, comme chez Lamennais, J 'autorité du genre humain. Non, ce à quoi Pascal fait appel, ce sont les évidences courantes, sous le nom du sentiment, du cœur, employés dans un sens bien différent de celui qu'ils ont, par exemple, chez les écrivains romantiques. « C'est par le cœur, écrit Pascal, que nous connaissons les principes, et qu'il y a trois dimensions dans V espace. » Il ne s'agit comme on voit de rien de nouveau, il s'agit des évidences immé diates, reconnues par le sens commun. Mais ce qui donne la force à son apologie, ce sont les concordances que ces évidences, orientées à découvrir la véritable Eglise, amènent à découvrir entre

l'Ecriture et nos besoins absolus, immédiats.

Bref, Pascal n'avait pas de goût à la philosophie première, il était l'antipode d'un métaphysicien. Sans nier la théologie naturelle, il néglige de s'y arrêter.

Les preuves métaphysiques de Dieu, dit -il, « frappent peu », et même ceux qui s'en servent n'en tirent pas grand profit, car « une heure après » qu'ils ont vu et compris ces preuves « ils craignent de s'être trompés ». Même l'objet auquel elles conduisent est de peu de prix. Dieu sans Jésus-Christ est « inutile à connaître ». Le Dieu des philosophes est une idole comme les autres. Ainsi tout ce qui ne tend pas directement et le plus vite possible à établir la foi catholique, est temps perdu.

L'auteur de cette méthode singulière avait commencé par ressentir profondément l'influence cartésienne. Dans son écrit sur l'Esprit géométrique, il loue la « suite admirable de conséquences qui prouve (dans la méthode de Descartes) la distinction des natures matérielle et spirituelle »,et fait du cogito le « principe ferme d'une physique entière ». Dans une lettre au Père Noël touchant l'existence du vide dans la nature, on trouve un passage sur l'évidence règle de la certitude, et dans les Pensées, cette transposition saisissante de la preuve ontologique de Fexistence de Dieu :

« Je sens que je puis n'avoir point été, car le moi consiste dans la pensée ; donc moi qui pense je n'aurais point été,simamère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être éternel et infini. »

Ainsi avait commencé Pascal. Puis un besoin (si Ton peut dire) de rapprocher le surnaturel, le fit changer. Une passion ardente le poussait. Nul homme plus que lui, parmi les génies supérieurs n'aura manqué de sérénité d'esprit. A beaucoup de vigueur et de lucidité, il a joint la fièvre et le paradoxe. C'est un inconvénient qui se sent aux résultats. Cet esprit, malgré toute sa hauteur, n'a pas dominé le doute de Montaigne. Gomme il devait plus tard arriver à Kant, il demeure pris dans les antinomies, et sa pensée s'y exaspère. De là s'ensuit pour lui la souffrance, et par contre-coup une impatience de la position cartésienne, qui va jusqu'au mépris de la science.

« Ecrire (dit un de ses mémentos) contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes. » Et ceci, qu'on a souvent cité : « Nous n'estimons pas que toute la philosophie (la science) vaille une heure de peine. »

Des gens qui ne veulent que s'amuser, ont pu rechercher dans des boutades de ce genre les fondements d'une philosophie. Nul esprit attentif aux vraies leçons des auteurs, ne les suivra. On ne saurait voir dans de tels passages que deux choses : la brusquerie d'un esprit passionné contre un exercice pris en dégoût ; le légitime renoncement d'une âme adonnée à son seul salut. Le premier ne comporte d'enseignement que touchant le caractère de Pascal ; le second laisse entier les droits de la science : tout le néant du monde n'empêchant pas d'y vivre et d'avoir à l'aménager.

En conclure du point de vue chrétien contre Descartes, comme fait Brunetière, c'est comme

si l'on disait que l'Evangile condamne les économistes, parce qu'il y est dit que « les lis ne travaillent ni ne filent ».

Quant aux effets, remarquons que la philosophie de Pascal pose sur une base moins large que celle de Descartes. Apologiste complet et plus pressant, pénétrant comme pas un le mystère de l'âme chrétienne, plongeant jusqu'au fond de la vie intérieure, sa méthode ne porte pas hors du terrain de la foi. Au contraire les fondements sur lesquels Descartes bâtit, sont ceux auxquels la science elle-même s'appuie, et qui supportent tout l'édifice intellectuel.

A ne le prendre qu'en soi, ce résultat vaut mieux. Si maintenant il s'agit de savoir lequel de ces deux auteurs s'est fait écouter, il faut avouer que tout le siècle est du côté de Descartes ; ajoutez, toute la tradition.

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