DERNIÈRES ANNÉES DU PHILOSOPHE
LE LIVRE DES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE- APPLICATION DE DESCARTES A LA MÉDECINE.
Je mettrai dans ce chapitre deux choses : le récit des dernières années du philosophe, et l'explication du livre des Principes, paru dans ces dernières années. Gomme cet ouvrage couronna son œuvre en physique et en métaphysique, je traiterai en troisième lieu des généralités du système, et j'en porterai le jugement d'ensemble, que le soin d'examiner les traits particuliers a fait ajourner jusqu'ici.
Descartes n'avait pas fait de voyage en France pendant seize ans. Tout ce temps-là on le voit soigneux de sa retraite, uniquement attentif à épargner le temps. Depuis 1644 au contraire, ce sont des déplacements répétés ; la vie de Descartes est coupée d'absences, que devait suivre et terminer le séjour de Suède, au cours duquel il mourut. Durant les six ans qui nous restent à parcourir jusqu'à sa mort, on compte en tout quatre voyages.
La cause des deux premiers fut des affaires privées : le troisième fut demandé à Descartes au
nom du roi. La facilité qu'il mettait à se rendre à ces divers appels, tenait peut-être aussi à un léger dégoût ressenti de ses querelles avec les théologiens, qui lui faisaient trouver la Hollande moins agréable, et mesurer l'inconvénient de l'étranger. Cette nuance de sentiment, indistincte chez lui, s'accuse dans quelques parties des lettres venues de ses amis de Hollande. Ils expriment la crainte que le séjour d'un pays où on l'importune, ne vienne à lui peser.
Ces six années sont également le temps des plus grandes relations du philosophe. L'amitié de la princesse palatine y prend place. D'autre part, c'est à cette époque qu'il commença à sortir de sa réserve au sujet du mouvement de la terre. Longtemps il avait espéré que toute liberté lui serait rendue à cet égard. Il comptait que le décret du Saint-Office serait changé, et gardait un silence complet, dans l'attente de pouvoir parler comme il voudrait. A ceux qui le pressaient de publier sa physique, il répondait invariablement que cela dépendait de ceux qui avaient l'autorité. Il essayait aussi d'agir par le moyen des deux cardinaux Baberin et Bagne, ses amis.
Le changement souhaité ne vint pas. Après dix ans, le philosophe entra dans la pensée d'un accommodement, dont les termes nous sont fournis par trois articles du livre des Principes. Rien n'empêchait donc plus que cette physique parût. D'abord confiée au livre supprimé du Monde, puis abordée dans les Essais, elle vit enfin le jour au complet dans le livre des Principes de la philosophie, imprimé en 1644. Tout le système du monde est contenu dans cet ouvrage,
avec une préface métaphysique, qui reproduit les preuves des Méditations.
En même temps il abordait les sciences qui forment les branches du tronc auquel nous l'avons vu comparer la physique : c'est la médecine et la morale, à peine touchées par lui jusqu'alors.
Les trois voyages qu'il fit à Paris, nous offrent l'intéressant spectacle du progrès de ses relations et de sa renommée. 11 faut imaginer l'effet que faisait en France cette gloire dont on ne percevait que les échos, qui ne parvenait à Paris qu'accompagnée de voix parties des universités de Hollande, quoique ce fût celle d'un compatriote. Dans l'admiration de l'Europe savante, Descartes succédait à Kepler, à Tycho-Brahé, à Galilée ; les Français devaient être avides de s'en parer. Inévitablement le passage du philosophe joignait au prestige de la curiosité, le désir de marquer envers un si grand homme, qui vivait hors de France, les liens de la patrie, de l'âme et du langage. Labruyère, grand cartésien, a plus tard exprimé ce sentiment, quand il demande si les Fauconnet, nouveaux nobles, iront aussi loin dans la postérité que « Descartes, né français et mort en Suède ».
Les voyages de Descartes à Paris eurent lieu en 1644, en 1647 et en 1648.
Dans le premier il eut l'avantage d'être présenté à Ghanut, plus tard ambassadeur en Suède, et qui fut depuis lors pour lui le plus fidèle des amis. Dans le second eurent lieu les visites à Pascal dont j'ai parlé. Il s'occupait à ce moment-là de l'édition française des Principes, qui d'abord n'avaient paru qu'en latin. La traduction fut faite par l'abbé Picot, son disciple et son ami. Elle
fut revue par Descartes, et enrichie d'explications de sa main mêlées dans le texte. Quant il quitta Paris cette fois, Picot le suivit et demeura quelque temps à Egmond.
En 1648 eut lieu le troisième voyage, causé par une pension du roi, qui fut offerte au philosophe. Les termes de cette proposition faisaient mention de « l'utilité que sa philosophie et les recherches de ses longues études procuraient au genre humain ». Il faut noter cet hommage public. Il exprime des services rendus dont la plupart des commentateurs ont aujourd'hui perdu le souvenir, occupés qu'il sont à louer ou à blâmer tout autre chose. Le brevet ne disait pas que Descartes avait affranchi la pensée humaine, c'était un mérite dont personne ni lui-même n'avait l'idée alors ; mais on le louait d'avoir fait avancer la science.
Ne doutons pas que si la France avait eu alors un roi majeur, au lieu d'être gouvernée par une régence troublée, Descartes ne fût jamais reparti. Son pays l'eût fixé. Mais c'était le temps de la Fronde, et il sembla qu'il n'était venu que pour assister à la journée des barricades.
« Je me suis rencontré ici, écrit-il dans ses lettres, dans une conjoncture d'affaires que toute la prudence humaine n'eût pu prévoir. Le parlement joint avec les autres cours souveraines s'assemblent maintenant tous les jours pour délibérer touchant quelques ordres qu'ils prétendent devoir être mis au n^anienient des finances, et cela se fait à présent avec la permission de la Reine ; en sorte qu'il y a apparence que l'affaire tirera de longue ; mais il est malaisé de juger ce qui en réussira. »
En ce qui le regardait les effets furent déplorables. La pension ne put même être payée. Il n'en eut que le parchemin, « le plus cher, dit-il, et le plus inutile qui eût jamais été entre ses mains ».
Selon son habitude il orne de comparaisons vives, le récit qu'il a fait de l'aventure, dépeignant ceux qui l'avaient appelé « comme des amis qui m'avaient (dit-il) invité à dîner chez eux ; et lorsque j'y suis arrivé, j'ai trouvé que leur cuisine était en désordre et leur marmite renversée ». Il ajoute : « C'est pourquoi je m'en suis revenu sans dire mot, afin de n'augmenter point leur fâcherie. »
Il vit alors beaucoup de monde à Paris. Il assista de sa personne aux réunions de Facadémie cartésienne qui se tenait chez Montmort. 11 était pour les visiteurs un grand objet de curiosité. L'insuccès de son voyage au sujet de la pension et des emplois qui devaient s'ensuivre, lui faisait dire que « les gens avaient seulement voulu l'avoir en France, comme un éléphant ou une panthère, à cause de la rareté ». C'est le témoignage d'une vogue considérable.
Le succès du livre des Principes domine toute cette période de son existence. C'est aujourd'hui le moins lu de ses ouvrages ; ce fut celui qu'on lut davantage alors. C'était la grande source de sa doctrine dans le public, c'est là qu'on allait s'en instruire. Là on apprenait ce qu'étaient les tourbillons, là encore plus que dans la Dioptrique, ce qu'était la matière subtile, deux points dont les commentateurs de Descartes ne parlent plus guère, et que ramènent sans cesse les allusions anciennes.
Voltaire, introduisant Descartes dans le fameux
conseil des philosophes que dépeint sa pièce des Systèmes, écrit :
Descartes prit sa place avec quelque fracas, Cherchant un tourbillon qu'il ne rencontrait pas, Et le front tout poudreux de matière subtile...
Au temps de Louis XIV, le P. Daniel, a écrit une satire mitigée du système de Descartes sous ce titre : Voyage du monde (1690), où Ton voit l'âme du philosophe se promener dans les astres avec celle de Mersenne et de quelques disciples. Or quel ouvrage vise-t-il ? Les Principes^ dont il calque en partie le plan, si bien que les figures jointes au livre sont les mêmes que dans l'ouvrage de Descartes. Tant celui-ci était familier et présent à toutes les mémoires.
Les Principes de la philosophie sont partagés en quatre parties : Principes de la connaissance humaine : Principes des choses matérielles, comprenant les sept fameuses lois du mouvement : le Monde visible, les trois éléments, les tourbillons, les taches du soleil ; la Terre, les minéraux, les marées.
L'inconvénient de l'ouvrage et la cause pour laquelle il est en partie délaissé, c'est que le plan qu'il trace est trop grand pour la connaissance expérimentale du temps. Toute une partie du livre paraît ainsi ne venir que de l'imagination pure, et constitue ce qu'on a disqualifié du nom de « roman philosophique ».
On y trouve exposé comment, dans le mouvement qui l'anime et en jette les parties les unes contre les autres, la matière se divise à l'infini,
comment de ses parties moyennes (ou du second élément) se forment des amas, que la matière subtile traverse en recevant de leur impression des sillons ou cannelures. Ces cannelures, reçues en tournoyant, forment des coquilles, qui dirigées selon un certain sens, ne permettent pas le passage inverse et sont cause qu'elles ne peuvent entrer par l'autre extrémité de la masse. De toutes ces dispositions s'ensuit la formation des taches du soleil, le magnétisme terrestre, etc.
Les curieux appliqués à la lecture du livre avouent qu'il y a du génie partout ; pourtant on n'y évite pas l'écueil du remplissage, l'aridité de l'invention pure, privée du rafraîchissement de l'expérience.
Cependant il fallait l'écrire, afin de montrer la possibilité du système dont il s'inspire et comment toutpouvaits'expliquerparfîgureet mouvement. Ce serait une erreur en toute science que de mépriser dessynthèses par laraison que des parties clochent. L'invention ne peut être mise en demeure d'ajustor au premier coup toutes ses parties. 11 suffit qu'assez de points essentiels y trouvent l'explication convenable, que les proportions des choses y soient gardées, qu'une certaine économie des rangs et des parties y reproduise la physionomie de la nature, s'accorde à ses traits généraux. Les erreurs se redressent ensuite ; les directions d ensemble restent. Elles continuent de fournir le cadre que l'expérience remplit en s'avançant. J'ai montré cela en détail à propos de la loi de la réfraction. Que Ion conçoive par là tout le livre des Principes, construction imparfaite, mais totale, modèle en partie grossier des solutions de l'avenir.
Telle est la part solide de l'estime qu'on en fit. Les disciples crurent y voir le portrait parfait du monde ; nous continuons d'y admirer les anticipations d'une raison puissante, capable de marquer avec précision les premiers pas de la carrière.
Je ne crois pas pouvoir omettre ici l'explication des tourbillons.
On admet aujourd'hui que le mouvement en rond des planètes est le produit de deux forces, l'une poussant en ligne droite, l'autre retenant la planète à distance constante du centre. Cette seconde force se nomme gravitation ou attraction. C'est elle qui attire pareillement les corps de moindre dimension qui nous environnent et que nous manions, vers la terre : on la nomme alors pesanteur.
Telle est l'explication de Newton. Elle fait état de forces que Descartes n'admet pas. Dans le système du mécanisme, on ne conçoit pas de transmission du mouvement, obtenue autrement que par impulsion. L'attraction est tenue pour impossible, car elle suppose qu'un corps agit où il n'est pas. Comment cela se pourrait-il faire ? Que si l'on fuit cet inconvénient, il faudra dire que ce qui meut l'autre corps, le corps attiré, est une ten dance existante en lui. Mais n'est-ce pas prêter à ce corps du sentiment ? Cela se conçoit moins encore.
Comment donc expliquer, dans le système de Descartes, les effets de la gravitation 9 Comme ceci.
Selon ce philosophe, il n'y a pas de vide dans la nature ; le corps est partout, tout est plein Cela tient à ce qu'il ne distingue pas la matière
de l'étendue ou de l'espace. Une espace vide serait donc une matière sans matière, il réaliserait une contradiction. De ce que la matière est partout, il s'ensuit que le mouvement ne peut avoir lieu qu'en revenant sur lui-même, afin que les parties mues se fassent mutuellement place. Ainsi tout mouvement décrit un cercle, cercle plus ou moins régulier, s'égalisant par des conflits de mouvement qui l'obligent à se ramasser. Les cercles ainsi formés, ce sont les tourbillons. Le système solaire en est un. Chaque planète a le sien particulier.
Une propriété des tourbillons, que Descartes a cru démontrer par raison et par expérience, est de refouler vers leur centre les parties de matière les plus grossières qui sont entraînées par leur mouvement. C'est ce qui fait que les corps plongés dans l'atmosphère de notre terre, sont poussés vers le centre. Leur mouvement dans ce système est reçu par impulsion.
Aussi Descartes n'a-t-il pas crû que les corps qui tombent passassent par tous les degrés de la vitesse, mais que dès le commencement de leur chute ils en avaient quelque degré, comme des corps qui cèdent à un choc. C'est un des points où il est en désaccord avec Galilée, et sur lequel Galilée a raison.
Disons aussi un mot du mouvement de la terre, et comment Descartes l'accorda avec le décret de l'inquisition.
Ce qu'on vient de lire peut servir à l'entendre. Toute la matière dont est entourée la terre, non l'atmosphère seulement, mais la matière subtile qui environne le soleil, où elle plonge, se meut avec elle. Disons plus, c'est le mouvement de cette
Dimier. Descaries. Î5
matière qui l'entraîne. L'élan dont elle est mue, ne lui appartient donc pas. Davantage, ce mouvement n'opère de séparation entre la terre et pas un seul des objets qui sont alentour. D'une part donc cette planète ne se meut pas proprement ; de plus nul déplacement ne lui peut être attribué, si Ton n'a égard qu'aux objets proches. Quant aux objets lointains, comme les astres, quelle raison y a-t-il d'en tenir compte, quels titres ontils à servir de points de repère, vu qu'ils ne sont peut-être pas fixes eux-mêmes ? Voici le passage :
« Puisque nous voyons que la terre n'est point soutenue par des colonnes, ni suspendue en l'air par des câbles, mais qu'elle est environnée de tous côtés d'un ciel très liquide, pensons qu'elle est en repos, et qu'elle n'a point de propension au mouvement, vu que nous n'en remarquons point eni elle; mais ne croyons pas aussi que cela puisse! empêcher quelle ne soit emportée par le cours; du ciel et qu'elle ne suive son mouvement sans, pourtant se mouvoir; de même qu'un vaisseau qui; n'est point emporté par le vent ni par des rames j et qui n'est point aussi retenu par des ancresA demeure en repos au milieu de la mer, quoique | peut-être le flux et le reflux de cette grande mass< d'eau l'emporte insensiblement avec soi. »
Au contraire, Tycho-Brahé, qui ne donnait aucune sorte de mouvement à la terre, mais faisait remuer tout autour d'elle, sans-que rien lui demeu-j rât attaché, la soumettant ainsi à des changements de contact, instituait un équivalent de mouvemeni qui répugne à la fixité de l'Ecriture. « Firmavi\ orbem terres^ disent les Psaumes, et non comnu
vebitur. Il a fixé le globe de la terre, et il ne se remuera point. »
Tel est l'accommodement de Descartes. Ajoutons qu'il le proposait sincèrement. Il ne cherchait pas seulement une conciliation de forme. Dans des réflexions écrites pour lui seul, que Foucher de Gareil a publiées, on trouve en effet ces paroles : « Ce n'est pas l'opinion de Copernic qui donne le mouvement à la terre, mais plutôt celle de Tycho. De la sorte on excuse l'Ecriture. »
Venons maintenant au jugement du système qui trouve son expression complète dans les Principes. Nous examinerons trois points : la méthode de Descartes en général, sa théorie de l'innéité, son mécanisme universel.
Deux ouvrages traitent en particulier de la méthode dans Descartes : le discours qui en porte le nom, et les Règles pour la direction de l'esprit ; mais on peut la saisir partout. Le plus bel exemple en est peut-être dans une lettre à un anonyme écrite en 1631, où il s'agit de la pesanteur de l'air.
La question est pourquoi le mercure d'un tube ouvert par en bas et fermé par en haut ne tombe pas. La réponse est que cela tient à la colonne d'air, dont le poids se fait sentir au débouché du tube, et dont il faudrait que le mercure vainquît la résistance pour sortir. Mais quoi ! nous ne sentons pas ce poids. Nouvelle réponse. C'est que partout où le circulus est libre, c'est-à-dire où d'autre masse d'air peut remplacer celle que l'on pousse, le déplacement se fait avec facilité, en sorte qu'il n'y a pas besoin d'effort, étant donné
que la matière subtile mêlée à l'air le tient en agitation continuelle.
Telle est l'explication. Elle est rendue sensible par une comparaison de l'air avec des flocons de laine, et de la matière subtile avec l'air qui les traverse. 11 faut lire cela dans l'original.
« Imaginez l'air comme de la laine, et l'éther qui est dans ses pores comme des tourbillons de vent qui se meuvent çà et là dans cette laine, et pensez que ce vent qui se joue entre les petits fils de cette laine, empêche qu'ils ne se pressent si fort l'un contre l'autre comme ils pourraient faire sans cela... »
C'est par le moyen de ces grossissements, exprimés en termes nets et choisis, que Descartes inculquait son idée de la nature. Nous avons vu la place qu'ils tiennent dans la Diop trique. Naturellement cela n'avançait son but qu'à cause de sa métaphysique, suivant laquelle il n'y avait au monde d'autres phénomènes réels que des déplacements de parties ; et cette méthode ne peut être en usage que si les principes du mécanisme sont vrais.
Savoir si ces principes ont été découverts avant que la méthode vînt à l'esprit de Descartes, où si la méthode est ce qui suggéra les principes, c'est ce qu'on n'a pas manqué de demander. M. Liard enseigne que la méthode a suggéré les principes : c'est ce qu'il appelle les « origines logiques de la physique chez Descartes». Ce qui est certain, c'est que l'un est lié à l'autre de si près dans la pensée du maître, que les deux points de vue se confondent souvent. Voici celui de la méthode :
« Il n'y a rien déplus conforme à la raison, que
de juger des choses qui à cause de leur petitesse ne peuvent être aperçues par les sens, à l'exemple et sur le modèle de celles que nous voyons. »
Et ceci, publié par Foucher de Gareil : « L'homme connaît les choses naturelles par analogie avec celles qui tombent sous les sens. Le meilleur philosophe et le plus profond est celui qui assimile avec le plus de bonheur les choses cherchées aux objets de l'expérience sensible. »
Considérons ici l'erreur de l'ancienne physique. Peut-être son pire inconvénient a-t-il été de manquer de simplicité, d'être prévenue d'une idée trop compliquée du vrai. Embrassant d'une seule vue le problème à résoudre, elle ne savait qu'y tâtonner par effort d'imagination. Il s'agissait pour elle de deviner les lois de la nature. Ses découvertes étaient des secrets. 11 faut remarquer comme ce mot de secret eut cours au moyen âge. On disait, les secrets d'Aristote; on publiait ces secrets d'Aristote avec les secrets de maître Albert, qui est Albert le Grand.
Bacon a relevé ce point : « Gomme si l'invention, dit-il, n'était qu'une espèce de divination: quasi inventio nihil aliud esset quam quœdam excogitatio. » La même remarque est dans les Regulœ de Descartes : « Toutes les fois qu'on propose une difficulté à examiner, presque tous s'arrêtent au début, incertains à quelles pensées ils doivent d'abord se livrer et persuadés qu'z'/s ont à chercher une nouvelle espèce d'être qui leur est inconnue. » On demande la nature de l'aimant. Gomme elle est pour eux un mystère, ils détournent leur esprit « de tout ce qui est évident », l'appliquent « à ce qu'il y a de plus difficile ».
Ainsi postés, « ils attendent dans le vague, si par hasard, en parcourant l'espace vide des causes infinies, ils ne trouveront pas quelque chose de nouveau. »
La comparaison de cette erreur peut faire comprendre la force de la troisième règle de Descartes, énoncée au Discours de la Méthode :
« Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu par degrés jusqu'à la connaissance des plus composés.» La deuxième règle complète le sens ainsi : « Diviser chacune des difficultés que j'examinerai, en 'autant de parcelles qu'il se pourra et qu'il sera requis pour les mieux résoudre. »
Donc toute réalité est regardée comme sujette à être réduite en parties, lesquelles, considérées à part, se rendent faciles. La règle de l'évidence est liée à cela : « Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle... ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. » Tout en vient là, grâce à la division.
Les plus récents commentateurs ont beaucoup erré sur cette évidence. Ils l'ont dépeinte comme une révélation, différente des démarches jusquelà connues de la raison, supérieure à ce qu'avant Descartes on s'avisait d'appeler de ce nom.
Pour mieux affirmer cette différence, ils ont mis en cours le mot à' intuition. On ne parla plus que d' « intuition cartésienne». Sous une appellation si pompeuse, on n'eût garde d'entendre la con-
naissance de ces principes élémentaires qui, portant en eux leur raison d'être, ne demandent pas d'explication. Non, c'était d'une espèce d'inspira tion qu'il s'agissait, d'une illumination intérieure à l'allemande. L'intuition ainsi entendue peut être garante de tout ce qu'on voudra, et de l'absurde.
Mais comment en chargeait-on Descartes ? où les commentateurs i'étaient-ils allés prendre ? Dans les Régulée, où il a été de mode depuis vingt ans de chercher la clé du cartésianisme. Cousin, qui le premier traduisit cet ouvrage, traduit partout par intuïtiônle mot dy in lui tus, qui s'y trouve.
Un bon esprit se fût demandé comment, si intuitifs signifie intuition, le mot d'intuition ne se trouve presque pas dans les ouvrages français de Descartes. 11 écrit une fois « connaissance intuitive » ; ailleurs il n'est pas question de cela. C'en serait assez pour conclure que Cousin a mal traduit, et que ceux qui partent de ce mot pour se forger des théories, font fausse route. Mais un passage du philosophe nous dispense d'argumenter. Nous y tenons de sa propre main la traduction à'intuitus.
C'est dans une lettre du 16 octobre 1639, d'abord parue sans le passage en question. La publication complète fut le fait de Cousin lui-même. Mais il ne l'aura pas lue ; et la copie du manuscrit qui le donne, s'en sera allé du copiste à l'imprimeur sans passer par son cabinet. « Pour moi, dit Descartes dans ce passage, je distingue deux sortes d'instincts. L'un est en nous en tant qu'hommes et purement intellectuel. C'est la lumière naturelle ou intuitus mentis, auquel seul je tiens qu'on doit se fier; l'autre, etc. »
Cela est décisif. 11 ne faut pas dire intuition, mais simplement lumière naturelle. Si l'on avait pris soin d'être exact là-dessus, de grandes sottises eussent été épargnées.
Linnéité est le second point qu'il s'agira de considérer. On peut exprimer ce principe ainsi : que l'idée d'infini et toutes celles dont nous raisonnons avec une certitude absolue, ne nous viennent pas par les sens. Selon Descartes nous les trouvons en nous, nous les avons de naissance.
Le principe de l'Ecole est contraire à cela, qui dit qu'il n'y a rien dans l'esprit qui n'ait auparavant été dans les sens : Nihil est in intellectu quodnon prius fuerit in sensu.
Je ferai la même réflexion qu'ailleurs : ce principe a pour lui le bon sens. Toutefois il est certain que les sens ne nous fournissent pas la certitude absolue dont notre raison fait usage. Il ne sauraient nous la donner. Ils ne nous livrent que des faits périssables, qui ne sont pas nécessaires, et que les philosophes nomment contingents. Les vérités impérissables exprimant des rapports nécessaires, ne sont aperçues que par la raison.
C'est Fargument invincible qu'on oppose à la philosophie dite de l'empirisme, professée entre autres chez les Anglais depuis Locke jusqu'à Stuart Mill. Aux yeux de ces philosophes, les liaisons naturelles qui sont établies dans notre esprit entre cause et effet, substance et qualité, ne sont que les plis contractés par la vue répétée des choses où ces termes sont présentés ensemble. A force de voir un fait en suivre un autre toujours le même, nous avons pris l'habitude de l'y joindre
en esprit. Nous l'en croyons inséparable ; nous imaginons de l'un à l'autre un lien réel. Cependant ces deux termes n'ont pas plus de lien ensemble, que n'en a un tel lieu avec un tel visage dont la rencontre nous fait une habitude.
Dans ces conditions il est inutile d'imaginer une autre provenance aux certitudes de la raison, que les sens, puisque la répétition fait tout. Une vue prise un million de fois d'une chose, n'est pas d'une autre nature que cette vue prise une fois. Ce que nous appelons la raison se confond avec les sens en tout ce qu'elle a de réel.
Entre une pareille doctrine et l'innéité de Descartes, tout ce qui n'est pas empiriste donne l'avantage à ce dernier. Dans un débat ainsi posé, il est certain que Descartes tient contre l'adversaire le parti même de la raison. Aussi faut-il prendre garde de ne pas lui opposer la scolastique en même façon. C'est ce qu'on ne fait pas toujours. On ne tient pas toujours compte des idées remuées là-dessus avec une grande puissance et un succès prodigieux par l'empirisme anglais pendant deux siècles. C'est encore un des points où, faute de limiter exactement les dissidences avec Descartes, la philosophie traditionnelle risque de faire le jeu de l'adversaire.
N'oublions pas que dans la connaissance telle que l'explique saint Thomas, une lumière venue de l'intérieur trouve place, dont le rôle est d'éclairer ce que les sens nous apportent, et de permettre aux idées générales d'en sortir. Cette lumière est nommée Y intellect agent. Cela du moins dans l'Ecole est quelque chose d'inné, ou, comme on dit, à priori. Aussi ce nom n'est-il
pas refusé à l'intellect agent par le P. Pègues, dans le commentaire déjà cité de la Somme : « 11 n'y a qu'une chose, dit-il, qui soit à priori dans notre esprit, c'est la lumière de cette faculté primordiale étudiée sous le nom d'intellect agent. »
Voilà qui ne sent pas du tout l'empirisme ; voilà qui rapproche la scolastique, de Descartes.
D'autre part, il faut savoir que celui-ci n'a jamais enseigné l'innéité d'idées toutes formées, mais seulement celle d'une aptitude à les former. Par exemple si l'idée de Dieu est en nous, « c'est, dit-il, en ce sens que chacun a en soi la disposition pour la concevoir explicitement. » Il dit encore: « Je n'ai jamais écrit ni jugé que l'esprit ait besoin d'idées naturelles qui soient quelque chose de différent de la faculté qu'il a de penser. » Et il s'explique : « Reconnaissant qu'il y avait certaines pensées qui ne procédaient ni des objets du dehors, ni de la détermination de ma volonté, mais seulement de la faculté que j'ai de penser, je les ai nommées naturelles (ou innées) ; mais je l'ai dit au même sens que nous disons que la générosité par exemple est naturelle à certaines familles, ou que certaines maladies comme la goutte ou la gravelle sont naturelles à d'autres ; non pas que les enfants qui prennent naissance dans ces familles, soient travaillés de ces maladies au ventre de leurs mères, mais parce qu'ils naissent avec la disposition ou la faculté de les contracter. »
Et ces idées ne seraient pas formées par nous, si les sens n'y donnaient occasion, si en quelque sorte ils n'y servaient de matière.
Gela va si loin que la connaissance des mathématiques même ne peut se passer, selon Descartes,
de l'application d'une faculté semblable aux sens, qui est l'imagination. La certitude que ces sciences comportent, a beau tenir à quelque chose d'inné, elle n'en est pas moins liée à l'exercice des sens. L'inné, Y à priori est le fait de la faculté qui, dans le sensible, démêle et retient l'étendue.
Au contraire Y à priori pur est attribué aux mathématiques par Kant, qui en qualifie les jugements àe synthétiques h priori. Dans la doctrine de ce philosophe, cette définition tient une place principale. J'en trouve la réfutation dans deux écrivains de nos jours, venus pour cette commune besogne de deux points bien différents de l'horizon intellectuel et dans des desseins bien divers : l'un théologien, l'autre mathématicien.
« Il n'existe pas, dit le P. Pègues dans son commentaire de saint Thomas, de jugements synthétiques à priori, au sens du moins où Kant les veut entendre... Cette lumière (celle qui les fait naître) vient tout entière de l'intellect agent, qui abstrait toutes nos connaissances sensibles et qui les rend intelligibles. »
Et dans le petit livre sur Y Histoire des sciences et les prétentions de la science allemande, M, Emile Picard écrit : « Kant, bien peu au courant des éléments des mathématiques et des études faites déjà de son temps sur les principes de la géométrie, fut singulièrement malheureux quand il fit à la géométrie l'application de ses idées philosophiques. Pour lui l'espace est seulement une forme à priori de notre intuition extérieure. » Cependant, continue l'auteur, Lobatchevsky a prouvé que nous pouvions concevoir « un nombre indéfini d'espaces, caractérisés chacun par une constante
spatiale. Il n'y a pas en géométrie de jugements synthétiques à priori. »
Descartes eût souscrit à ce commun jugement; car il ne sépare nulle part notre idée de l'étendue, de létendue réalisée telle que l'exercice des sens nous la découvre.
Faisons ici mention de la maxime cartésienne selon laquelle, tout comme le monde créé, les vérités de raison qui le gouvernent et qui sont éternelles, sont instituées de Dieu ; par exemple, deux et deux font quatre, le tout est plus grand que la partie, etc.
Le plus pénétrant des philosophes de ce temps, M. Emile Boutroux, a mis des trésors de finesse et d'érudition à rattacher ce point au profond du système. Mais les textes n'en disent pas tant. Ils ne fournissent aucune avance, ils ne font que répéter la résolution de ne pas donner de borne à la puissance divine. Il conviendra donc de les joindre simplement à ceux où le philosophe déclare que Dieu nous est incompréhensible. Ces vérités ont en lui leur source, et c'est à ce titre que nous l'en laissons le maître, tout dans les effets équivalant à ceux d'une nécessité absolue.
Reste à juger le troisième point, celui du mécanisme universel, déjà défini à propos de la Dioptrique.
Ce principe ne laisse rien de réel dans le monde visible, qui ne puisse être expliqué par étendue, configuration, mouvement. Prenons la chimie d'aujourd'hui. L'eau, issue de combinaison entre l'oxygène et l'hydrogène, est regardée comme un corps différent de l'un et de l'autre, corps nouveau, quoique formé par eux. Qu'cnsei-
gnera à ce sujet le principe cartésien ? Que l'eau, vue telle qu'elle est, aperçue dans son détail, pénétrée dans ses petites parties, offrirait à notre observation, ferait tomber sous nos sens, les parties de l'oxygène et de l'hydrogène qui la composent, autrement disposées, agitées de mouvements autres, que dans l'état qui constituait ces corps, mais les mêmes malgré tout, assurant par leur identité le lien continu des composants avec le composé. Bref ce qu'on nomme combinaison ne sera regardé que comme un mélange, une juxtaposition. Tout le changement sera dans l'arrangement et dans le remuement des parties.
Toutes les apparences ont leur cause dans des circonstances du même genre ; si bien que le philosophe peut écrire : « Qui saurait parfaitement quelles sont les petites parties de tous les corps, quel mouvement elles ont, et quelle situation elles gardent entre elles, il connaîtrait parfaitement toute la nature ». 11 dit ailleurs en deux mots la même chose : « Toute ma physique n'est que mécanique. »
Ces petites parties sont prises dans une matière unique ; puisque les propriétés mathématiques suffisent à rendre compte de cette matière, et que ces propriétés sont de celles qui ne changent pas. Elles ne sont pas indivisibles et elles sont séparées par la matière subtile. Ces deux points les distinguent des atomes d'Epicure, qui n'ont pas d'étendue et qui nagent dans le vide. Il est vrai que la physique de Descartes imite celle d'Epicure en ceci que la figure et le mouvement lui suffisent pour expliquer le monde. Voltaire n'ajoute rien au fond de la doctrine quand il dépeint Descartes
dans sa pièce des Systèmes, s'adressant à Dieu en ces termes :
Quant à votre univers, il est fort imposant; Mais quand il vous plaira, j'en ferai tout autant; Et je puis vous former d'un morceau de matière, Eléments, animaux, tourbillons et lumière, Lorsque du mouvement je saurai mieux les lois.
Seulement Descartes diffère d'Epicure en deux points : d'abord en ce que le monde de la pensée ou de l'âme échappe chez lui à ces déterminations, ensuite en ce que le mouvement n'est pas attaché à la matière, laquelle de §a nature est inerte, mais qu'il réclame Dieu pour sa cause.
Le monde selon Descartes n'a pu se faire tout seul. 11 a fallu Dieu à l'origine, premièrement pour faire de rien la matière, en second lieu pour la mettre en mouvement. Aussi les lois qui gouvernent le mouvement sont-elles empreintes des perfections divines, et selon Descartes on les en peut déduire.
C'est un point peu connu du commun des lecteurs : aussi conviendra-t-il de la mettre dans tout son jour.
« Il me semble, dit-il dans le livre des Principes, qu'il n'y a point d'autre cause du mouvement que Dieu, qui par sa toute-puissance a créé la matière, avec le mouvement et le repos de ses parties, et qui conserve maintenant en l'univers, par son concours ordinaire, autant de mouvement et de repos qu'il en a mis en le créant. » C'est la première loi du mouvement, loi de son égale conservation dans le monde. Suit le détail des conséquences. « C'est pourquoi, lorsqu'une partie
de la matière se meut deux fois plus vite qu'une autre, et que cette autre est deux fois plus grande que la première, nous devons penser qu'il y a tout autant de mouvement dans la plus petite que dans la plus grande, et que toutes fois et quantes (toutes les fois) que le mouvement d'une partie diminue, celui de quelque autre partie augmente en proportion. »
Voici maintenant la preuve de ce principe :
« Nous connaissons que c'est une perfection en Dieu, non seulement de ce qu'il est immuable en sa nature, mais encore de ce qu'il agit d'une façon qui ne change jamais. » Sauf bien entendu les changements qui paraissent à nos yeux dans le monde, et qui sèment, pour ainsi parler, le cours de son existence ; sauf aussi les changements que Dieu nous a révélé qu'il apportait à son ouvrage, en cas d'action miraculeuse. Mais c'est loue. Hors de là « nous ne devons point en supposer d'autres en ses ouvrages, de peur de lui attribuer de l'inconstance ». En conséquence « puisqu'il a mis en plusieurs façons différentes les parties de la matière lorsqu'il les a créées, et qu'il les maintient toutes en la même façon et avec les mêmes lois qu'il leur a fait observer en leur création, il conserve incessamment en cette matière une égale quantité de mouvement ».
L'inertie de la matière consiste précisément dans cette conservation. Suivent les règles selon lesquels le mouvement contrarié se continue. D'après le philosophe, le sens du mouvement peut être changé, mais non pas sa quantité, etc.
Tout cela distingue Descartes d'Epicure pour la métaphysique ; il ne le distingue pas moins
de Bacon pour la méthode. Car ces recherches procèdent par voie de déduction, que ce dernier déconseillait. Selon Bacon, l'homme ne saurait opérer qu'autant que « l'ordre de la nature aura été soumis à son observation ; ni son savoir ni sa puissance ne vont au delà : Tantum facit et intelligit quantum de naturœ ordine re vet mente observaverit ; nec amplius scit aut potest. »
On a beaucoup approuvé ces formules ; on les a opposées en général aux fantaisies d'une fausse science ; elles contiennent une juste critique des erreurs de l'ancienne physique ; mais ce serait commettre un autre genre d'erreur que de condamner Descartes en leur nom. Voltaire l'a fait dans le Siècle de Louis XIV quand il se plaint que l'auteur du livre des Principes ait « deviné la nature » au lieu de l'étudier. Dans la brochure déjà citée de Mgr Farges sur Descartes, on lit qu'à la méthode « qui descend des idées claires à l'explication des faits » le vrai savant doit préférer celle « qui remonte des faits évidents aux notions plus ou moins claires qu'il doit s'en faire ». Dans son Histoire de la Physique et de la Chimie, Hoefer ayant remarqué que Descartes demande aux «seuls efforts de son esprit géométrique » la découverte de la loi de réfraction, s'avise d'ajouter : « C'était un tort. 11 se mettait en contradiction avec sa méthode, où il portait si haut l'esprit d'observation. » Or point du tout : car ces efforts sont dans la méthode même de Descartes. Contre l'objection de Voltaire, ajoutons qu'il le fallait bien.
Car, je le demande, pour ne considérer que ce cas de la réfraction, si l'on n'eût voulu s'instruire que dans les faits, de combien n'aurait-il pas
fallu se rendre maître pour y trouver seulement la preuve de la constance d'un indice de réfraction ! Quelle difficulté rien que pour les établir, pour les réduire en expériences ! Quel embarras d'en faire seulement l'objet de constatations exactes ! ce qui n'arrive presque jamais, même quand on est en possession de la loi. Expérimenter est bientôt dit : mais c'est un champ immense, d'une réalisation longue et difficile, dans lequel on peut vaguer sans fin, où l'obstacle est partout, où le risque d'erreur circule. Classer est encore plus vite dit, mais que classer, et d'après quoi?
Cette fausse méthode fut celle de Bacon, dénoncée par le néant de ses résultats et même par le ridicule de ses recherches. Sa déduction de ce qu'il nomme les formes, de la forme de la chaleur entre autres {forma calidi) demeure comme l'exemple fameux de l'inutilité de l'expérience, quand le raisonnement ne la précède pas.
Descartes ne faisait donc que suivre une nécessité quand il demandait à la vraie philosophie de lui découvrir l'entrée de la science. Les modernes le renvoient à la scolastique là-dessus. Mais ce n'est pas en cela que la scolastique s'est trompée : elle n'a pas eu tort de croire que la philosophie première devait servir de fondement aux sciences ; son erreur a été de mal ordonner le passage de l'une à l'autre. La science d'à présent omet ces attaches. Elle le peut sans dommage, mais pourquoi? C'est qu'il n'est plus nécessaire d'y recourir, après le débrouillement une fois fait et l'expérience mise dans sa voie.
M. Liard, qui a étudié cette partie avec beau-
Dimier. Descartes. « 16
coup de finesse et de bonne foi, n'en a pas moins tort de conclure que Descartes a cédé à cet égard au préjugé métaphysique du temps. C'est en donnant dans un faux préjugé qu'il aurait ouvert les voies nouvelles. Mais non. N'appelons pas préjugé une vue qui n'eut qu'un tort, c'est d'avoir longtemps reçu des péripatéticiens une application défectueuse.
La physique scolastique a raisonné au hasard ; mais elle n'a pas eu tort de raisonner. Bacon a eu raison de condamner ce désordre, mais son conseil d'aligner des faits ne mène à rien. Raisonnement mal conduit, observation stérile, le néant des deux méthodes s'égale. Seul Descartes, en raisonnant droit, sauve tout. Bordas-Demoulin, qui dans le siècle écoulé a commenté le philosophe avec un sens presque toujours exact, a parfaitement débrouillé ce point.
Tout cela ne doit pas empêcher de passer aux corrections nécessaires du système.
Quelques-unes sont depuis longtemps accomplies, par exemple celles des lois du mouvement. Descartes s'est trompé sur la constante, qui n'est pas la quantité de mouvement. Leibnitz y a substitué ce qu'en mécanique on appelle force vive et qui se représente par la formule mv s. Je ne puis que renvoyer aux traités de mécanique ceux qui voudront s'en éclaircir. La constante chez Descartes est mv. Corrigée de nouveau depuis Leibnitz. c'est aujourd'hui 1/2 mv \
Chez Descartes la direction du mouvement est tenue pour indifférente. Un état plus avancé de la science a obligé de faire entrer cette direction dans les calculs. Dans la représentation géomé-
trique du mouvement, ce n'est pas la somme des lignes représentant les forces qui reste égale, mais la somme des projections de ces lignes sur une même droite, et qui sont différentes selon leur direction.
Les considérations de la métaphysique se joignent à ces démonstrations pour imposer la correction du mécanisme. 11 est tout à fait impossible de ne pas accorder au péripatétisme la réalité de la qualité. J'ai traité ce point à propos de l'exercice des sens ; dans une conception générale des choses, la même exigence se fait sentir. Qu'estce qu'une matière quantité pure ? qu'est-ce qu'une étendue qui ne serait l'étendue de rien ?
Dans la notion du mouvement même est engagée l'idée de force, qui ne se conçoit essentiellement que comme tendance et volonté. Gela dépasse le mécanisme, la notion de simple impulsion. On peut répondre que le physicien n'a pas affaire de ce principe en soi, mais seulement de ses effets. Saisie dans l'enchaînement de ses manifestations, la nature est-elle autre chose qu'une machine ? Nous accorderons cela, nous tiendrons la partie pour gagnée par Descartes sur ce point-là, nous ne contesterons pas à la science les confirmations qu'elle en donne ; mais aussi faudra-t-il avouer que pour être saisie d'ensemble et dans son principe, ïa nature réclame d'autres notions.
C'est ainsi que le médecin appelé près d'un malade, envisage sa tâche comme la réparation d'un mécanisme ou d'une horloge, sans que cela l'empêche de voir dans le principe de la vie quelque chose qui n'est ni dans l'horloge, ni dans n'importe quelle mécanique. Dans le cartésianisme le
'2'li DESCAHTES
plus rigoureux nièuie, il faut avouer que l'instant de la création nous offre le rapprochement et la compénétration de ces points de vue : étant celui où nous voyons sortir d'une volonté, qui est celle de Dieu, c'est-à-dire d'un principe supérieur au mécanisme, toute la mécanique du monde. C'est quelque chose de pareil à ce que présente dans l'homme cette union de l'âme et du corps, où intelligence et volonté, principes essentiellement actifs, s'agrègent avec la matière, sujet essentiel de l'inertie.
Cette conciliation de la physique cartésienne avec une philosophie de la qualité a été proposée par Leibnitz dans des termes d'une grande clarté, que je veux citer pour finir.
« Quelque approbateur des scolastiques, dit-il,! que je sois dans l'explication générale et pour ainsi] dire métaphysique des principes des corps, je suis! aussi corpusculaire qu'on saurait être dans l'ex-j plication des phénomènes particuliers, et ce n'esta rien dire que d'y alléguer les formes et les qualités. Il faut toujours expliquer la nature mécaJ niquement... » Et inversement : «Quoique tous les phénomènes particuliers de la nature se puissent expliquer mathématiquement ou mécaniquement par ceux qui les entendent, il paraît que néanmoins les principes généraux appartiennent plutôt à quelques formes ou natures indivisibles, qu'à là masse corporelle, ou étendue. »
Il ne faut plus que rapporter ici les traits d'application de Descartes à la médecine.
Il y tendait comme à la partie la plus nécessaire qu'il y eût dans la philosophie après la morale. Il concevait pour elle un grand avenir;
11 a plusieurs fois répété qu'on en pouvait attendre le prolongement de la vie humaine.
11 faut savoir que la question de ce prolongement était alors à la mode. Elle fut traitée avec un certain éclat en 1639, par le médecin Van Beverwyck de Dordrecht, qui paraît aux lettres de Descartes sous le nom de Beverovicius, lequel sollicita des réponses de plusieurs personnes à ce sujet, entre autres de Mlle de Schurman, qui lui remit un mémoire de termino vitœ.
Ces études inspiraient à notre philosophe de la passion. Un ami de Sorbière, qui le vit à Egmond, a conté qu'ayant demandé à visiter sa bibliothèque, Descartes lui montra un veau écorché qu'il avait derrière sa maison. « Voilà, lui dit ce philosophe, le livre que j'estime le plus et que je lis le plus ordinairement. » Dans les inédits publiés parFoucher de Gareil, figure toute une suite importante d'observations anatomiques. Il allait jusqu'à l'exercice de la médecine. Ainsi on le vit donner ses soins à une fille de Wilhem, beau-frère de Huygens, qui était malade. Ses visites à Pascal en 1647 étaient « en partie pour consulter le mal » de ce dernier, au témoignage de Jacqueline Pascal.
Il lui manqua vingt ans de vie pour pousser assez loin ces études. Le résultat devait en être joint aux Principes, en sorte qu'à cet égard le livre peut être regardé comme inachevé. Son traité de Y Homme et celui de la Formation du fœtus traitaient expressément de ces choses. Commencés en 1635, ils n'ont paru qu'après sa mort.
Tous ces ouvrages ne proposent sur le sujet que des théories mécaniques : les corps n'étant
aux yeux de Descartes, comme l'univers, qu'une machine. Machine jointe à une âme il est vrai ; mais qui n'en participe en rien dans le train de la vie matérielle.
Pour s'exprimer du point de vue des scolastiques, il faudrait dire que, selon Descartes, l'âme informe le sensitif. Sentir est chez lui de l'âme autant que du corps ; cette fonction est placée au point de leur union et l'atteste. Mais l'âme n'informe pas l'organique. Le battement du cœur, la respiration, sont de simples mouvements causés par la chaleur ; ce sont des actions animales.
Une conséquence fameuse de cette doctrine fut la théorie de la bête machine. J'ai dit plus haut que cette théorie avait fait le sujet des conversations du temps. On peut la définir en disant que dans le système de Descartes les animaux ne sont que des corps. Gomme c'était un propos courant des libertins d'égaler les animaux à l'homme, cette déchéance dont les frappait Descartes fit partie de son apologétique. On peut dire que tout ce point de sa philosophie vise le passage célèbre où Montaigne a jugé bon de faire penser et raisonner son oie. Mais on peut s'en tirer à meilleur marché. Pour que les bêtes aient une âme sans être par là les égaux de l'homme, il suffît de ne pas réduire tout le matériel du monde à la machine.
Il est sûr que touchant rame des bêtes on ne peut prouver que Descartes se trompe. Cependant sa théorie là-dessus n'évite pas l'air de paradoxe, et ce paradoxe cesse par l'amendement du mécanisme en général. C'est ici qu'on ressent l'avantage otfert à la raison par les formes substan-
tielles. L'âme des bètes dans la scolastique est une de ces formes, bien différente pourtant de l'âme humaine, quoique portant autre chose que figure et mouvement.
Il faut pour entendre cela, concevoir des forces liées à la matière et ne la dépassant pas ; une zone de faits (si l'on peut dire) que le mécanisme recouvre et interprète, sans en être la raison dernière et absolue.