‹ DescartesChapitre 110 sur 172 · e Méd., I, 28G · texte numérisé non relu

e Méd., I, 28G

tures, et reprend, avec sécurité, la recherche, un instant interrompue, des lois naturelles. Sur deux points cependant, il s'explique moins brièvement. La liberté divine ne rend-elle pas impossible la Mberté humaine? N'estelle pas aussi la négation des vérités universelles et nécessaires? Gomme on le voit, il y va de la morale et de la science.

Sans un Dieu libre, la liberté dans l'homme est inintelhgible. Un monde, issu nécessairement de l'essence du premier principe, est, par son origine même, frappé de nécessité dans toutes ses parties. Fragment d'un mécanisme ou d'un organisme universel, lié, par suite, au tout qui le comprend, déterminé en lui-même par ses rapports aux autres parties de l'ensemble, chaque être reçoit et ne se confère pas la loi de son action et de son développement. L'ordre et même la réalité du monde sont à ce prix. La nécessité circulant du principe aux confins du monde, si la liberté ou la contingence existaient quelque part, elle s'y heurterait, et ce serait comme le choc de deux mondes différents, étrangers l'un à l'autre. Un principe nécessité en lui-même et dans ses manifestations ne souffre aucun obstacle. Un principe libre, au contraire, peut être l'auteur d'effets libres eux-mêmes.

Mais encore faut-il que la liberté, dans l'effet, ne soit pas contradictoire aux attributs essentiels de la cause. Or quelle est l'essence d'une volonté hbre? C'est de mettre au jour des actes indépendants des conditions qui les ont précédées et qui les accompagnent, sous-

traits par suite aux prévisions de la science. Mais, d'autre part, les décrets de la liberté divine sont absolus comme elle; puisqu'elle est créatrice, rien ne se passe qui n'ait été voulu par elle. La difficulté qui en résulte a été clairement vue et fortement exprimée par Descartes :

Pour ce qui est du libre arbitre, dit-il, je confesse qu'en ( ne pensant qu'à nous-mêmes nous ne pouvons ne le

pas estimer indépendant ; mais, lorsque nous pensons

< à la puissance infinie de Dieu, nous ne pouvons ne pas croire que toutes choses dépendent de lui, et, par conséquent, que notre libre arbitre n'en est pas exempt, car il implique contradiction de dire que Dieu ait créé des hommes de telle nature et que les actes de leur

< volonté ne dépendent point de la sienne, pour ce

< que c'est le même que si l'on disait que sa puissance est tout ensemble finie, puisqu'il y a des choses qui n'en dépendent point, et infinie, puisqu'il a pu créer certaines choses indépendantes *. » Et plus loin : « Dieu, qui a une prescience et une puissance infinies,... avant qu'il nous ait envoyés en ce monde, a su exactement quelles seraient toutes les inclinations de notre volonté ; c'est lui-même qui les a mises en nous^ » L'antinomie

est saisissante : dans l'homme, un pouvoir d'agir se déterminant lui-même; en Dieu, une liberté absolue, ayant tout déterminé! Comment s'en dégager?

Faut-il sacrifier l'un des deux termes à l'autre, la liberté humaine à la toute-puissance divine, ou la toutepuissance de Dieu au libre arbitre de l'homme? Faut-il

Page 1