‹ DescartesChapitre 112 sur 172 · Cf. Le«., IX · texte numérisé non relu

Cf. Le«., IX

divins, mais il peut les violer. De là, en lui, le mérite et le démérite. Les écarts de la liberté humaine ne sont pas un échec pour la volonté absolue ; celle-ci ne perd pas ses droits; si elle semble un instant les abandonner, tôt ou tard elle les reprend. La mauvaise volonté trouble passagèrement l'ordre voulu par Dieu ; mais le démérite qu'elle engendre, les châtiments qu'elle entraîne réparent ces troubles passagers.

Ces idées. Descartes les laisse seulement pei^cer; on les voudrait mieux indiquées et plus approfondies; ou voudrait que Descartes ne se fût pas interdit, en proscrivant la recherche des fins, de poursuivre, dans les motifs de la création, les causes les plus profondes de la liberté humaine et du devoir qui l'oblige. Telles qu'elles sont cependant, ces ouvertures incomplètes suffisent à montrer le caractère essentiellement moral de ses dernières intentions. Il a senti qu'il est, comme devait dire Pascal, des raisons que la raison ne comprend pas, et que ces mystères,, où se heurte l'entendement^ la création, la liberté, s'éclairent aux rayons de la conscience. Mais cette pensée, seulement pressentie, n'éclaire pas le système, qui demeure l'œuvre logique et mathématique de l'entendement pur.

Il est plus abondant et plus précis sur le conflit de la liberté divine et des vérités nécessaires. Ici, l'antinomie a pour lui quelque chose de vraiment tragique. Si la liberté en Dieu et le hbre arbitre dans l'homme ne peuvent se concilier, sa foi soutiendra sa vertu; mais la science, cette science qu'il a construite de toutes pièces sur des

fondements nouveaux, devra-t-il l'immohîr sur l'autel du « vrai Dieu? » Il n'hésite pas un instant, et, avec une héroïque fermeté d'esprit, il confesse — c'est le mot propre — l'absolue liberté de Dieu au regard des vérités éternelles. « Ne craignez point, je vous prie, » écrit-il à Mersenne dès 1630, « d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi qu'un roi établit les lois en son royaume *. » Ainsi, pas de vérités nécessaires pour Dieu. Nous ne pouvons pas concevoir que les trois angles d'un triangle ne soient pas équivalents à deux droits, que 3 et 2 ne fassent pas 5, en général, que les contradictoires soient vraies. La contradiction, règle suprême de notre entendement fini, n'est pas une règle pour l'entendement infini. Que serait Dieu s'il était astreint aux lois de la pensée? « Un Jupiter, un Saturne assujetti au Styx ou aux destinées, » un Dieu de nom, mais non pas de fait. Par rapport à lui, toute vérité est contingente.

Cette conséquence, il faut bien le reconnaître, a pour les esprits habitués aux nécessités de la science quelque chose d'intolérable. Nous ne pouvons affirmer d'un même sujet deux attributs qui s'excluent. Cette garantie suprême de la pensée serait-elle illusoire, et ce qui nous semble une condition absolue de l'exercice de tout entendement serait-il un accident fortuit? Nous affirmons que la volonté divine est essentiellement parfaite. Si elle n'est pas éclairée des lumières de l'éternelle vérité î c'est donc une puissance aveugle, agis-

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