Princip., liv. i^''; III
uniquement des déterminations idéales, ces déterminations idéales se distingueraient encore de la pensée proprement dite et conserveraient leur extériorité par rapport à la conscience, grâce aux liaisons nécessaires qui les unissent et que la pensée ne peut rompre pour y insérer ses propres actes. Mais réciproquement, et c'est là, aux yeux de Descartes, une garantie précieuse de la liberté, la nature n'intervient pas directement dans la vie de l'âme. Le mouvement se développe, la pensée coule à part, sans se confondre, sans s'unir, sans se toucher en un point, à un instant; les faits de la pensée et ceux de l'étendue demeurent éternellement distincts et séparés.
Mais le monde de l'étendue est un des objets de l'entendement ; il est ainsi dans la pensée, sans la constituer ; en admettant même que pour Descartes l'étendue objective soit distincte de l'étendue idéale, il n'en est pas moins vrai que nous pensons les figures, les mouvements et leurs liaisons nécessaires ; en ce sens, les lois du monde sont aussi des lois de notre esprit ; le déterminisme de l'univers géométrique et mécanique s'impose à notre entendement. L'entendement serait-il donc absolument distinct de la volonté, comme l'étendue l'est de la pensée ? L'âme aurait-elle deux provinces séparées, n'ayant en commun qu'un seul caractère : la conscience ? Et alors que dans l'entendement tout est réglé, déterminé, la volonté serait-elle étrangère à toute règle, à toute détermination ? Alors que les idées s'enchaînent suivant des raisons intelligibles, les actes libres se succéderaient-ils sans raisons déterminantes? Y aurait-il
en nous deux zones, celle de l'intellig'ible et celle de l'inintelligible? Mais alors comment admettre et comprendre la corrélation constante de l'entendement et de la volonté, de la passion et de l'action? Qu'est alors cet entendement qui fournit matière aux affirmations de la volonté, et qu'est cette volonté qui crée la vérité, en consentant aux idées claires de l'entendement?
Descartes a vu la difficulté, et, pour la résoudre, il s'applique à éliminer l'indifférence de la liberté. Dans l'ordre de l'entendement, tout ce qui apparaît est déterminé par une raison d'être ; les actes libres ne sont pas sans raison, car ils ne sont pas indifférents ; une volonté indifférente aurait pour caractère essentiel de se déterminer en l'absence et en dehors de toute raison d'agir ; ce serait une sorte de juge, qui, les parties entendues, oublierait les documents de la cause , la cause ellemême , et prononcerait une aveugle sentence. D'une telle volonté il serait vrai de dire que ses actes sont irrationnels et qu'ils ne peuvent entrer dans une série de pensées sans la rompre. Descartes s'élève avec force contre cette conception d'une volonté indifférente. Pour lui, la liberté d'indifférence n'existe pas, ou, si elle existe, elle est le degré le plus bas de la liberté i. Entendons-le lui-même : « Afin que je sois libre, dit-il. il n'est pas « nécessaire que je sois indifférent à choisir l'un ou « l'autre des deux contraires ; mais plutôt d'autant plus « que je penche vers l'un, soit que je connaisse évidem- « ment que le bien et le vrai s'y rencontrent, soit que