Lett, X
taire. Nous ne la créons pas absolument et en ellemême ; nous la créons pour nous, en l'acceptant volontairement. Dans l'homme, l'entendement, aux yeux de Descartes, précède la volonté, et, en fin de compte, lui fournissant matière, il la domine. Les déterminations volontaires ne ressemblent pas aux déterminations mécaniques des phénomènes naturels ; mais elles ne sont pas plus qu'elle, en ce qu'elles ont de déterminé, des créations véritables.
On pressent quelle morale va sortir de cette doctrine. Les visées de la philosophie cartésienne sont exclusivement scientifiques, les problèmes pratiques ne l'occupent qu'en passant, comme par occasion, et ne l'arrêtent guère. Pour Descartes et la plupart de ses contemporains, la foi suffit à diriger la vie. L'ébranlement des croyances religieuses n'avait pas encore fait au penseur une nécessité d'envisager en face les problèmes de la destinée humaine et de les résoudre, en dehors de tout dogme, aux seules lumières de la raison et de la conscience. On consentait bien à chercher du développement des choses une autre explication que celle de la genèse, mais à la condition de ne pas mettre aux prises la science et la rehgion, et en laissant à celle-ci la direction des âmes. Descartes est un croyant sincère ; quand il soustrait au doute les enseignements de la foi, ce n'est pas un artifice de prudence ; les vérités, ainsi mises à part, sont pour lui d'un autre ordre que les vérités scientifiques ; elles ressortissent à la volonté seule, et non pas à l'entendement et à la volonté réunis. Aussi la volonté doit -elle en être
la gardienne sévère et les préserver contre les curiosités de l'esprit. De là cette sécurité pratique de Descartes, qui lui fait abandonner à l'entendement le domaine entier de la science, sans stipuler aucune réserve pour la conscience. Jamais doctrine ne fut plus que la sienne de tendance et d'allure entièrement spéculatives ; partout y régnent les mathématiques ; toute considération de finalité en est bannie ; ce n'est qu'enchaînement de causes et d'effets, mouvement et nombre ; aucune place pour les idées morales. Descartes n'a pas entrevu cette vérité profonde qui devait apparaître au plus original de ses disciples, que si tout est mathématique dans le monde, le mathématique n'a pas ses raisons en lui-même et dépend du moral. Aussi, quand il rencontre les problèmes de la philosophie pratique, ne les traite-t-il pas avec la même indépendance d'esprit, la même ampleur de vues et la même originalité de pensée que les questions purement scientifiques. Il ne refait pas pour la morale ce qu'il a fait pour la science ; il ne se demande pas, comme Kant plus tard, s'il est une certitude morale différente de la certitude mathématique, si la volonté a d'autres lois que l'entendement, si le bien est distinct du vrai; lui qui se flattait de ne rien devoir à ses devanciers, il renouvelle, en morale, les solutions de Socrate et des Stoïciens. Sur ce point, il obéit à l'empire des souvenirs et des traditions; mais il se trouve que cette restauration d'antiques systèmes cadre à merveille avec sa doctrine de la science et peut en paraître une inspiration directe.
Une courte phrase du Discours de la méthode offre en ramassé toute la morale de Descartes : « Notre voce lonté ne se portant à suivre et à fuir aucune chose que « selon que notre entendement nous la représente bonne « ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, « et de juger le mieux qu'on puisse, pour faire aussi « tout de son mieux, c'est-à-dire pour acquérir toutes « les vertus'. » Bien juger, c'est bien faire; mais comme la règle infaillible de nos jugements est la clarté, et que la clarté est la marque du vrai, le bien et le vrai sont identiques, et nos actions ont mêmes règles que nos affirmations. Il n'y a pas d'un côté une vérité scientifique, réglant les rapports des idées, et de l'autre une vérité morale réglant ceux de nos actions. La vérité est une, dans la spéculation et dans la pratique. La volonté libre se détermine par les idées ; les idées ne sont pas de deux sortes, les unes spéculatives, et les autres pratiques; elles n'ont pas davantage une double valeur, l'une de grandeur, l'autre de perfection, comme devait dire Malebranche. Elles sont obscures ou claires, confuses ou distinctes, et la clarté et la distinction qui emportent notre adhésion sont les signes du bien, comme elles le sont du vrai. La morale cartésienne est une traduction, en langage pratique, de la théorie cartésienne de la science.
Ignorance et vice sont donc identiques ; de même, science et vertu. Voir clairement le vrai, c'est vouloir fermement le bien. Le vice est une erreur ; toute erreur vient des obscurités et des contusions de notre en-