Lett., VI
s'en tenir là ; mais la philosophie phénoméniste est seule autorisée à borner aux faits ses investigations. La métaphysique, sous peine de déchéance, est tenue d'assigner une raison dernière aux faits, dont le savant se borne à formuler les lois. Or toute métaphysique est essentiellement unitaire, astreinte qu'elle est à expliquer l'unité de la connaissance. Aussi est-elle poussée par des exigences en quelque sorte constitutionnelles à absorber ou bien l'esprit dans la matière, ou la matière dans l'esprit. Descartes voudrait s'en tenir à la constatation du fait : la pensée n'a rien de commun avec l'étendue ; l'idée de l'une est distincte de l'idée de l'autre; chacune d'elles forme pour l'esprit un tout complet. Ces formules laissent, sans le résoudre, l'ardu et inévitable problème de la commnnication des substances. Mais le système est animé d'une logique interne qui le pousse à efTacer ce qu'a de trop absolu, dans la forme, ce dualisme de l'étendue et de la pensée. Qu'est en définitive, dans la doctrine cartésienne, l'étendue corporelle, sinon une pensée qui ne se pense pas. La preuve de cette assertion est aisée, et nous l'avons déjà faite au précédent chapitre. Reprenons-la ici, au risque de nous répéter.
La matière, d'après Descartes, a pour essence l'étendue. Or comment connaissons-nous l'étendue? Par les sens, peut-il sembler. En aucune façon, par l'entendement. « Les corps mêmes, » dit expressément Descartes, dans la deuxième Méditation^ « no sont pas « proprement connus par les sens, ou par la faculté
« d'imaginer, mais par le seul entendement, et ils ne « sont pas connus de ce qu'ils sont vus ou touchés, « mais seulement de ce qu'ils sont entendus *. »
Il en résulte que la connaissance claire de l'étendue corporelle est l'œuvre de l'esprit, partant qu'elle est innée; « quiconque, lisons-nous dans les Remai^ques sur le placard de Régîtes^ a bien compris jusqu'où « s'étendent nos sens et ce que ce peut être précisé- « ment qui est porté par eux jusqu'à la faculté que « nous avons de penser, doit avouer qu'aucunes idées « des choses ne nous sont représentées par eux telles « que nous les formons par la pensée, en sorte qu'il « n'y a rien dans nos idées qui ne soit naturel à l'esprit « ou à la faculté qu'il a de penser ^ » Conformément à cette doctrine. Descartes ne tait-il pas figurer, dans la hste des connaissances innées, l'étendue et ses dérivés? « Je considère qu'il y a en nous certaines notions pri- <ic mitives qui sont comme des originaux sur le patron « desquels nous formons toutes nos autres connais- <( sances... pour le corps... la notion de l'extension, « de laquelle suivent celles de la figure et du mouve- « ment^ » Dira-t-on que pour Descartes l'essence et l'existence sont choses distinctes? Il les a distinguées en effet. « Lorsque par essence, a-t-il dit, nous enten- « dons une chose en tant qu'elle est objectivement dans « l'intellect, et que par existence nous entendons la « même chose en tant qu'elle est hors de l'intellect, il
l.^^Méd., 1,262; Cf. IX, 130.