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CHAPITRE II

Les mathématiques ne devaient être pour Descartes que la première assise et comme l'introduction de l'encyclopédie scientifique. A peine les a-t-il réformées et accrues, qu'au lieu de les développer suivant les voies marquées par lui, il les abandonne, pour en poursuivre les applications à la réalité sensible. En cela, il obéit encore aux exigences et aux lois de sa méthode; il passe par degrés des objets les plus simples, les rapports et les proportions en général, à des objets plus complexes, les phénomènes de la nature, et il demande aux vérités qu'il vient d'établir de communiquer la lumière dont elles brillent aux propositions obscures qu'il va désormais rencontrer. Par une conséquence inévitable de cette procédure, les mathématiques seront le principal instrument de la physique; les objets sensibles perdront la plupart des qualités sous lesquelles ils nous apparaissent, pour conserver seulement leurs qualités geomé-

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triques et mécaniques, étendue, figure, nombre et mouvement ; la physique sera tributaire de la géométrie et de la mécanique, et les clartés mathématiques se répandront sur le monde confus et ténébreux des sens.

La physique n'est pas seulement un épisode dans la philosophie de Descartes. Aujourd'hui que les sciences positives occupent en face de la spéculation philosophique des positions indépendantes, qu'elles ont une juridiction déterminée, celle des phénomènes, des procédés spéciaux de découverte, l'expérience et l'induction, savants et philosophes ne sont plus confondus. Les uns recherchent les lois des faits, et respectent les réserves de la philosophie; ceux-là sont tenus de borner leurs entreprises aux questions d'origine, d'essence et de fin, sans rien prétendre sur les possessions de la science. Descartes, à la fois savant et philosophe, ne fait pas ce départ entre la. science proprement dite et la spéculation philosophique. Malgré sa rupture avec le passé, il reste, sur ce point, l'héritier direct de ce passé qu'il répudie. Il accepte cette définition de la philosophie, contemporaine des premiers fruits de la raison humaine, et transmise d'âge en âge à travers les systèmes, que la philosophie est l'explication de toutes choses, le système total du savoir. S'il produit des pensées nouvelles, il les fait tenir dans des cadres anciens ; s'il transforme la philosophie, il n'en change pas le but. Ce qu'il poursuit, ce sont les raisons des choses, celles de chaque phénomène en particulier, et celle de l'univers entier. Prise en elle-même, sa philosophie suppose, comme nous le ferons voir, une

distinction fort nette entre l'ordre métaphysique et l'ordre scientifique. Mais, ou Descartes n'a pas vu cette ds tinction, ou, s'il l'a vue, il l'a volontairement atténuée. Ainsi s'explique que ce philosophe ait été la personnification la plus complète de l'esprit scientifique au xvn^ siècle.

. A son témoignage, les méditations sur les objets de pure contemplation l'occupèrent beaucoup moins que les recherches sur les choses d'imagination, c'est-à-dire sur les phénomènes qui se représentent aux sens^ On se le figurerait mal sous les traits du penseur contemplatif, peint par Rembrandt. Nul assurément ne fut plus que lui homme de pensée ; mais sa pensée ne s'isole pas du monde. Jamais curiosité plus active n'interrogea la nature. En ses lointains voyages, alors qu'au contact des hommes les plus différents, et à l'épreuve des façons de voiries plus diverses, ses derniers préjugés se dissipent, il s'informe de tout, observe tout. Un problème de mathématiques à résoudre, un phénomène curieux à étudier de près, l'attirent également. Plus tard, dans sa retraite en Hollande, loin des hommes, seul, ce semble, avec luimême, il est en commerce constant avec la nature et les savants de l'Europe entière. De 1629 à 1650, toute science part de lui, toute science vient à lui. L'exphcation des phénomènes naturels a été le souci perpétuel et dominant de sa vie. Dès 1622, il entrevoyait les principes de sa physique ; il en poursuivait encore les applications en 1650, à la veille de mourir.

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