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Lett., IX

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Là, tout était à faire ; il ne s'agissait pas seulement de réformer, mais de créer. La physique du moyen âge, celle que Descartes avait apprise à La Flèche, n'avait d'une physique véritable que le nom. C'était l'empire ténébreux d'entités semi-logiques, semi -personnelles, fruits de l'abstraction et de l'imagination, s'interposant entre l'esprit et les choses, voilant les choses et donnant le change à l'esprit, forces mystérieuses-, puissances occultes, formes substantielles, âmes végétatives, âmes sensitiyes, censées produire et gouverner les phénomènes, sans permettre à l'intelligence de les prévoir, à l'activité de les maîtriser. Trois sortes de notions semblaient suffire à tout expliquer, la matière, les formes et le mouvement. Mais cette matière n'avait rien de la matière concrète que nous sentons, voyons et touchons; c'était la matière métaphysique, l'être indéterminé, rêvé par les anciens sages, étranger par lui-même à toutes les déterminations positives de l'existence, capable seulement de les recevoir. Les formes, c'était les qualités même des choses, transfigurées en principes et en explications, produisant, disait-on, chaque nature particulière, en s'unissant à la matière indéterminée. Le mouvement, c'était, comme dans l'antique physique d'Aristote, le passage du non-être à l'être, de l'être au non-être, ou le changement de l'être. Déjà, il est vrai, une autre façon d'exphquer les phénomènes avait été inaugurée. Ainsi Kepler avait trouvé que les planètes décrivent des courbes régulières autour du soleil, et mesuré la vitesse de leurs révolutions ; mais la loi, même mathématiquement exprimée, n'était encore pour

lui que la régularité dans les manitestatious des puissances cachées, auxquelles les phénomènes obéissent; il supposait que les astres ont des âmes qui les font se mouvoir. Galilée avait expliqué naturellement certains phénomènes, sans recourir à la métaphysique; il avait vu qu'une loi est, entre des faits, un rapport constant qui peut se mesurer; il avait observé, expérimenté, calculé. Mais ce n'était encore qu'un rayon dans des ténèbres presque universelles. Descartes mit à découvert la réalité tout entière.

Ce qui caractérise sa physique et en fait une chose entièrement nouvelle, sans précédent, c'est l'absence de toute idée métaphysique, non pas qu'il faille voir en lui un précurseur inconscient de ce mode de philosopher qui devait naître, au xix' siècle, du développement des sciences positives, et d'après lequel toute connaissance est bornée aux phénomènes et aux lois. Nous verrons qu'il suspendait l'univers à un premier principe créateur et conservateur, et se flattait d'avoir découvert l'essence des corps et celle des âmes, et qu'en fin de compte sa théorie scientifique de la nature se résout en un idéalisme métaphysique. Mais, prise en elle-même hors des hens par lesquels il la rattache à sa métaphysique, sa physique est une explication positive du monde, , d'où sont bannies les entités auparavant en usage, et où rien n'est reçu qui ne le soit aussi en mathématiques.

Exposons, à larges traits, cette conception de l'univers matériel, qui, malgré le discrédit où de nombreuses erreurs l'ont fait tomber depuis Newton, et, malgré le

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renouvellement des méthodes des sciences de la nature, est encore, en ce qu'elle a de général et d'essentiel, au fond des plus récentes théories de la physique.

Elle a pour premier caractère d'être universelle. Elle s'étend à tous les phénomènes du monde physique. Rien de ce qui apparaît aux sens, les phénomènes de la matière inorganique et ceux de la matière vivante, les infiniment grands et les infiniment petits , la formation des astres et la formation du fœtus, n'échappe à sa prise. Mais, pour faire tenir ainsi les phénomènes les plus dissemblables en un système unique, pour les rapprocher et les unir en une même explication, sous les différences sensibles, elle découvre une profonde unité décomposition. Rien de plus divers, pour les sens, que le monde extérieur. C'est un réseau de choses qui semblent n'avoir entre elles rien de commun que d'être extérieures à l'esprit, et d'apparaître dans le temps et dans l'espace. Sons, couleurs, saveurs, changements d'état des corps, phénomènes de la vie sont marqués chacun d'un signe spécial, qui empêche de les confondre ensemble. Mais cette variété n'est que superficielle; au fond gît l'unité, que l'entendement dégagera des différences sensibles. Dès la plus haute antiquité, les métaphysiciens avaient reconnu que les choses de la sensation ne sont que les apparences, les phénomènes de ce qui est et demeure. Mais, pour eux, l'unité des êtres était d'ordre suprasensible. L'originahté de Descartes, ce qui le sépare des métaphysiciens du passé et le fait l'ancêtre authentique des savants de nos jours.

est d'avoir cherché et découvert l'unité des phénomènes au sein des phénomènes eux-mêmes.

Les métaphysiciens et les théologiens de son temps ne s'y méprirent pas. Cette vue directe de la nature leur sembla pernicieuse. « La philosophie, » disait Voetius dans une de ses thèses de 1641, « la philosophie qui a rejette les formes substantielles des choses, avec leurs « facultés propres ou leurs qualités actives, et, consé- « quemment, les natures distinctes et spécifiques des « choses,.... ne peut s'accorder avec la physique de « Moïse, ni avec tout ce que nous enseigne l'Ecriture. « Cette philosophie est dangereuse, favorable au scepti- « cisme, propre à détruire notre créance touchant l'àme « raisonnable, la procession des personnes divines dans la « Trinité, l'incarnation de Jésus-Christ, le péché originel, « les miracles, les prophéties, la grâce de notre régéné- « ration, et la possession réelle des démons \ »

Pour Descartes^ en effet, tout, dans le monde extérieur, s'explique par lajnMtière et le mouvement Qu'est, à ses yeux, la matière ? Ce n'est plus ce quelque chose d'indéterminé, que les métaphysiciens de l'antiquité et les docteurs du moyen âge imaginaient au fond de tout ce qui apparaît aux sens ; c'est une chose à la fois concrète et intelhgible, l'étendue a^éométrique. L'étendue, voilà l'essence et la substance de tous les corps : « Un « corps ne peut perdre en étendue sans perdre en sub- « stance, ni gagner en étendue sans gagner en substance. a II y a contradiction à ce que deux pieds d'étendue puis-

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