Ap. Baillet, liv. Vi, ch
« sent n'en faire qu'un \ » De là vont résulter plusieurs conséquences importantes, par lesquelles s'accentue la physionomie de la physique cartésienne. Si la matière est identique à l'étendue, il s'ensuit d'abord que le vide, rêvé par plus d'un philosophe, est une chimère. Tout est plein dans le monde, car nulle part l'étendue ne fait défaut. En vain Démocrite a-t-il imaginé des atomes. La distinction du plein et du vide est une fiction vraisemblable seulement dans le cas où la matière serait autre chose que l'étendue géométrique \ Si les parties des corps paraissent offrir entre elles des interstices vides en apparence, c'est que nos sens sont impuissants à y voir la matière subtile et fluide, faite uniquement d'étendue, comme toute matière, et qui remplit les pores des autres corps =>. En second heu, le monde matériel
d. Princip., liv. II, art. 7; III, 127; Cf. RcguL, reg. 14, XI, 297.
2. « D'autant que si petites qu'on suppose ces parties, néanmoins, Dour ce qu'il faut qu'elles soient étendues, nous concevons qu'il n'y 3n a pas une entre elles qui ne puisse être encore divisée en deux ou plus grand nombre d'autres plus petites, d'où il suit qu'elle est divisible. Car de ce que nous connaissons clairement et distinctement qu'une chose peut être divisée, nous devons juyer qu'elle est divisible, pour ce que, si nous en jugions autrement, le jugement que nous ferions de cette chose serait contraire à la connaissance que nous avons. » {Princip., liv. II, art. 20, III, 137.) — Cf. Le monde, ch. IV, IV, 234 : « C'est parier improprement que de dire que cela se fait par crainte du vide. On sait bien que ce vin n'a pas d'esprit pour craindre quelque chose, et, quand il en aurait, je ne sais pour quelle occasion il pourrait appréhender ce vide qui n'est en effet qu'une chimère. »
3. Lett., VI, 104 : « Ces petits corps qui entrent lorsqu'une chose se raréfie, et qui sortent lorsqu'elle se condtMise, et qui passent au travers des choses les plus dures, sont de même substance que ceux qui se voient et qui se touchent; mais il ne les faut pas imagmer comme des atomes, ni comme s'ils avaient quelque dureté, mais comme une substance extrêmement fluide et subtile, qui remplit les pores des autres corps; car vous ne me nierez pas que, dans l'or et dans les diamants, il n'y ri: certains pores, encore qu'ils soient cxUvmement petits ; que si vous
est infini. Nous n'imaginons ni ne concevons de limites à l'espace \ Descartes, il est vrai, distinguera entre l'infini et l'indéfini ; cédant sans doute à des scrupules théologiques, il fera des réserves sur l'attribution de l'infinité positive au monde; il l'attribuera à Dieu seul -; pour tout le reste, « comme l'étendue du monde », il avouera « ingénument » ne pas savoir « si elle est absolument infinie ou non » ; il n'en sera pas moins forcé de dire : « Ce que je sais, c'est que je n'y connais aucune fin K » L'esprit ne peut assigner de limites à une matière conçue comme étendue. De même pour la divisibilité illimitée de cette matière *. Le monde n'est pas fait
m'avouez avec cela qu'il n'y a point de vide, comme je crois pouvoir démontrer, vous serez contraint d'avouer que ces pores sont pleins de quelque matière qui pénètre facilement partout. Or la chaleur et la raréfaction ne sont autre chose que le mélange de cette matière. »
1. « Il répugne à ma pensée, ou, ce qui est le même, il implique contradiction, que le monde soit lini ou terminé, parce que je puis concevoir un espace au delà des bornes du monde, quelque part que je les assigne. Or un tel espace est, selon moi, un vrai corps. » (Ie«., X, 341.) Cf. Lett., X, 12.
2. Lett., VI, 73-, X, 46. « Je ne dis pas que le monde soit infini, mais indéfini seulement. En quoi il y a une différence assez remarquable : car, pour dire qu'une chose est infinie, on doit avoir quelque raison qui la fasse connaître telle, ce qu'on ne peut avoir que de Dieu seul. »
3. Lett., X, 200. « Il n'y a que Dieu que je conçoive positivement infini ; pour le reste, comme l'étendue du monde, le nombre des parties divisibles de la matière, et autres semblables, j'avoue ingénument que je ne sais point si elles sont absolument infinies ou non; ce que je sais, c'est que je n'y vois aucune fin, et, à cet égard, je les appelle indéfinies. » — « N'ayant aucune raison pour prouver, et même ne pouvant concevoir que le monde ait des bornes, je le nomme indéfini ; mais je ne puis nier pour cela qu'il en ait peut-être quelques-unes qui sont connues de Dieu, bien qu'elles me soient incompréhensibles ; c'est pourquoi je ne dis pas absolument qu'il est infini. » Lett.^ X, 47.
4. « Sachez que je ne conçois pas les petites parties des corps terrestres comme des atomes, des parties indivisibles, mais que, les jugeant toutes d'une même matière, je conçois que chacune pourrait être divisée en une infinité de façons. » {Météor., dise. 1^% V, 166.)
d'atomes juxtaposés; les particules les plus petites de la matière ne sauraient être plutôt insécables que la matière prise en grandes masses. Ne sont-elles pas, elles aussi^ de l'étendue, et rien que de l'étendue? Et pourquoi l'étendue se montrerait-elle, en un point quelconque, rebelle à la division qu'elle a déjà subie? Le génie mathématique de Descartes ne pouvait hésiter un instant sur cette importante question.
Ainsi, une étendue continue, sans intervalles, illimité^, en tous sens, divisible sans limites^ voilà pour Descartes le fond du monde matériel. Les phénomènes les plus divers vont s'y produire, grâce à des changements purement j;éoinétriques de position et de figure, déterminés eux-mêmes par le juouvement.
Descartes se plaisait à répéter : « Toute ma physique n'est que géométrie, toute ma physique n'est que mécanique. » Il disait encore : «. L'univers entier est une machine où tout se fait par figure et mouvement \ » Nulle autre formule n'exprimerait d'une façon plus exacte et plus brève l'essence de son œuvre scientifique. Par une de ces générahsations puissantes, toujours sans doute entachées d'erreur, mais dont le bienfait est d'ouvrir à l'esprit des voies nouvelles vers des pays nouveaux, il considère tous les phénomènes de l'univers comme des modes du mouvement. Il distingue, sans apporter encore de cette distinction des preuves aussi rigoureuses que feront plus tard Kant et les savants
1. Cf. Lett., VU, 121 : « Je ne reçois point de principes en physique qui ne soient aucsi reçus en mathématique. » — L'univers est une machine en laquelle il n'y a rien du tout à considérer que les flgnros et les mouvements de ses parties. >i (Princip.., liv. IV, art. 188, III, 490.)
contemporains, avec assez de netteté cependant, pour établir une nouvelle façon d'envisager et de traiter les Gciences de la nature, ce qui, dans les sensations, vient du sujet, et ce qui vient de l'objet. « Nous n'apercevons « en aucune façon que tout ce qui est dans les objets, « que nous appelons leur lumière, leurs couleurs, leurs « odeurs, leurs goûts, leurs sons, leur chaleur ou froi- « deur, et leurs autres qualités qui se sentent par l'attou-
« chement sont, en eux, autre chose que les diverses
« figures, situations, grandeurs et mouvements de leurs « parties, qui sont tellement disposées qu'elles peuvent « mouvoir nos nerfs en toutes les diverses façons qui sont « requises, pour exciter en notre âme les divers senti- « ments qu'elles y excitent '. » Ainsi, un seul phénomène, indéfiniment diversifié, indéfiniment composé avec lui-même, le mouvement dans l'étendue, suffit à rendre compte de tous les autres phénomènes.
Par suite, un déterminisme rigide, exempt d'exceptions, enchaîne ensemble toutes les parties de la nature. Les phénomènes mécaniques, chaîne et trame à la fois du monde matériel, sont l'empire d'une nécessité universelle, incompatible avec des spontanéités et des surprises qui déjoueraient la science . Les puissances occultes, les forces et les âmes n'y obtiennent aucune place; seules les lois y commandent.
Quelle est la nature de ce phénomène universel, duquel tous les autres dérivent ? Qu'est-ce que le mouvenient et quelles en sont les lois? La théorie de Des-