CHAPITRE m
Descartes, en sa physique, applique assurément sa méthode. Quelle voie suit-il en effet pour découvrir la vérité touchant la nature et expliquer le monde des corps et des phénomènes matériels? Il ne va pas, comme les physiciens de nos jours, des faits aux lois qui les régissent, des effets aux causes qui sont censées les produire; il ne procède pas par une réduction graduelle du particulier au général. Inverse est sa marche : ce qu'il pose à l'entrée de la science, c'est les notions et les propositions les plus générales de toutes, celles qui expriment ce qu'ont de commun tous les corps et tous les phénomènes, l'étendue, le mouvement et les lois du mouvement, et de ces prémisses il tire, par une déduction comparable à celle des mathématiques, l'explication de choses de plus en plus particulières, les cieux, la terre, les phénomènes de la matière brute, puis ceux de la matière vivante, et dans chacune de ces catégories
de faits se retrouve le même ordre du général au particulier, du simple au composé, des causes aux effets. La Dhysique cartésienne est une construction à priori du monde, dont le plan et la méthode sont évidemment déterminés par ce précepte : « Conduire par ordre mes « pensées, en commençant par les plus simples et les plus « aisées à connaître, pour m'élever peu à peu, comme « par degrés, jusqu'à la connaissance des plus compo- « sées '. »
Mais, si la forme de la physique cartésienne dérive sûrement de la méthode, les principes d'où elle part en viennent-ils de même? Si la méthode, appliquée aux choses de la nature, ne pouvait aboutir qu'à une physique mathématique, les fondements de cette construction n'ont-ils pas une autre origine? La question peut sembler résolue par Descartes lui-même. C'est des vérités métaphysiques, c'est-à-dire de la notion de Dieu, conçu comme souverainement parfait, qu'il déclare avoir tiré les fondements de sa physique. Dès 1630, il écrit à Mersenne : « C'est par là — la connaissance de Dieu — <( que j'ai tâché de commencer mes études, et je vous « dirai que je n'eusse jamais su trouver les fondements « de la physique, si je ne les eusse cherchés par cette « voie^; » et cette déclaration se retrouve, plus explicite encore et plus développée, dans chacun de ses traités. On lit, par exemple, dans le traité du Monde^ composé avant 1633 : « Sachez donc que par la nature « je n'entends point ici quelque déesse ou quelque autre