Princip., liv. II, art. M ; III
scientifiquement ce qu'elle est, une construction du monde par idées claires et distinctes, c'est-à-dire par idées mathématiques.
Descartes l'a-t-il su? Et aurait-il, par prudence, dissimulé ses pensées de derrière la tête, et fait, après coup, de l'idée de Dieu le centre de sa physique, pour prévenir tout soupçon d'athéisme? Plus d'une parole, plus d'un fait de sa vie le laisseraient supposer. Malgré les audaces de son génie novateur^ et moins par timidité que par amour de cette paix de l'esprit si nécessaire à l'exécution d'une œuvre immense, il a toujours craint, trop craint, dit Bossuet, les censures de l'Église. Lorsqu'il se sent venir des pensées pour lesquelles il peut redouter l'apparence de l'hérésie, il s'enquiert avec soin, auprès de Mersenne, des sentiments de l'Église sur les mêmes sujets. Il aime à cacher sa vie et souvent ses idées. La condamnation de Galilée l'émeut au point de lui faire retenir son traité du Monde, où l'opinion de Galilée était professée, et imaginer ensuite, pour déguiser son véritable sentiment sur le mouvement de la terre, un biais indigne de son génie ^ De son vivant même, ses détracteurs l'accusent de dissimulation. « Beaucoup de « gens d'esprit et d'honneur, lui écrit Regius, m'ont « souvent témoigné qu'ils avaient trop bonne opinion « de l'excellence de votre esprit pour croire que vous «n'eussiez pas dans le fond de l'âme des sentiments <( contraires à ceux qui paraissent en public sous votre
1 LcU , VI, 238. . .
« nom *. » Qu'en croire? La sincérité religieuse de Descartes est ici hors de cause. Il eut toujours une piété profonde, non même sans quelque superstition. « Quoique son esprit fût curieux jusqu'à l'étonnement « de ceux qui le connaissaient, nous dit Baillet, il était « néanmoins très éloigné du libertinage en ce qui touche « les fondements de la rehgion, ayant toujours eu grand « soin de terminer sa curiosité aux choses naturelles ~ ; » et de cette piété nous avons des traits qui lèveraient tout soupçon. Ainsi, le 10 novembre 1619, après l'invention de la méthode, et peut-être aussi de la mathématique universelle. Descartes a des songes qui l'épouvantent. Au réveil, il fait une prière à Dieu « pour « demander d'être garanti du mauvais effet de son « songe. » Le lendemain, il fait vœu d'un pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette, vœu qu'il accomplit lors de son voyage en Italie, en 1624 ^ Pendant sa retraite en Hollande, rien n'indique, dans les récits de ses biographes et dans sa correspondance, qu'il ait rompu avec les devoirs de la « rehgion où il avait eu le bonheur d'être « élevé dans son enfance ^ » On sait enfin l'intimité et la continuité de sa liaison avec Mersenne, un fougueux adversaire des libertins, qui n'eût certes pas eu commerce avec un homme entaché de libertuiage. D'ailleurs, à quoi bon cette dissimulation? Est-il sûr que l'Église, qui condamnait certaines opinions particulières,
d. Lot. de i6M, ap. Baillet, La vie de M. Besc, VII, 6.