Lett. VI
3. Lett.\ Vl', 148. Cf. Lett., Vlll, 10, 21, 7S, 79, 80, 84, 94, 97, 139, 176, 236; IX, 77, 78, 411, 117, 181, 413.
ROLE DE L'EXPÉKIENCE D/VNS LA PHYSIQUE 115
fournissent le point de départ de la recherche. « L'arc « ne peut pas seulement paraître dans le ciel, mais aussi « en l'air, proche de nous, toutes fois et quantes qu'il s'y « trouve plusieurs gouttes d'eau éclairées par le soleil. » De ces observations jaillit une première conclusion, à savoir que l'arc « ne procède que de la façon que les « rayons de la lumière agissent contre ces gouttes et de « là tendent vers nos yeux. » A cette découverte partielle de l'explication cherchée succède une nouvelle observation. Les gouttes d'eau sur lesquelles agissent les rayons lumineux pour former l'arc aux couleurs du prisme sont rondes, et, « pour être plus grosses ou plus « petites, elles ne font point paraître cet arc d'autre « façon. » Cette nouvelle observation suggère à Descartes l'idée d'une expérience. Pour mieux étudier le phénomène, pour le tenir en quelque sorte sous la main, il va l'ampliiier. « Ayant rempli d'eau une grande fiole de <( verre toute ronde et fort transparente, j'ai trouvé « que le soleil venant par exemple de la partie du ciel « marquée AFZ, et mon œil étant au point E, lorsque « je mettais cette boule en l'endroit BGD, sa partie D « me- paraissait toute rouge et incomparal)lement plus « éclatante que le reste ; » même effet, tant que l'angle EDM avait 42 degrés; s'il s'agrandissait, la couleur rouge disparaissait. L'observation continue ; elle révèle une à une les diverses particularités des phénomènes et en prépare graduellement l'explication totale. Ainsi les rayons du soled qui traversent la boule se courbent en entrant dans l'eau, et se courbent derechef en en sortant. Une difficulté surgit. Pour la résoudi'e, Des-
cartes recourt à une expérience comparative. Il observe les jeux de la lumière dans un prisme ou triangle de cristal. Il en conclut <( que la courbure des superficies « des gouttes d'eau n'est point nécessaire à la produc- « tion des couleurs de l'arc-en-ciel, ni la grandeur de « l'angle sous lequel elles paraissent , ni aussi la « réflexion, ni enfin la pluralité des rétractions, » et il juge qu'il en faut « pour le moins une dont l'efTet ne « fût point détruit par une contraire, car l'expérience « montre que si les superficies MN et MP étaient paral- « lèles, les rayons, se redressant autant en l'une qu'ils « pourraient se courber en l'autre, ne produiraient « point ces couleurs. » Ainsi la recherche se poursuit d'observation en observation, d'expérience en expérience, de déduction en déduction. Le phénomène à expliquer est débité en ses fragments ; chacun de ces phénomènes élémentaires est considéré à part, comparé à des faits semblables, et, à chaque articulation de la preuve, l'expérience intervient.
La physique de Descartes, malgré ses allures déductives, fait à chaque instant appel à l'expérience. Il y a plus : elle demeure inachevée, non que Descartes soit lassé de déduire les effets des causes, mais faute d'expériences indispensables à son achèvement. « Afin de « conduire ce dessein jusqu'à la fin, fisons-nous dans la « Préface des Principes, je devrais ci-après expliquer « en même façon la nature de chacun des autres corps « particuliers qui sont sur la terre, à savoir des miné- « raux, des plantes, des animaux et principalement de « l'homme; puis enfin traiter exactement de la méde-
« cine, de la morale et des mécaniques. C'est ce qu'il « faudrait que je fisse pour donner aux hommes un « corps complet de philosophie tout entier, et je ne me « sens point encore si vieil, je ne me défie point tant de « mes forces, je ne me trouve point si éloigné de la « connaissance de ce qui reste que je n'osasse entre- « prendre d'achever ce dessein, si j'avais la commodité « de faire toutes les expériences dont j'aurais besoin « pour appuyer et justifier mes raisonnements '. »
Gomment expliquer, en un même esprit, ce dédain et ce souci de l'expérience ? Faut-il y voir une contradiction imposée à la logique de Descartes par la logique supérieure des choses ? Est-ce un indice qu'à son insu, peut-être, Descartes emprunte à l'expérience ce qu'il attribue à la méthode à priori et qu'il transfigure indûment les résultats de l'observation en principes purs de la pensée? ou bien, comme il l'écrivait à Mersenne en 1633, n'a-t-il pas, en pleine connaissance de cause,
1. Descartes ajoute quelques lignes plus loin : « Je sens bien aussi qu'il pourra se passer plusieurs siècles avant qu'on ait déduit de ces principes toutes les vérités qu'on en peut déduire, pour ce que la plupart de celles qui restent à trouver dépendent de quelques expériences particulières qui ne se rencontrent jamais par hasard, mais qui doivent être cherchées avec soin et dépense par des hommes fort intelligents. » (Préface des Principes.) — Cf. Lctt., IX, 409 : « Si toutes les expériences dont j'ai besoin pour le reste de ma physique me pouvaient ainsi tomber des nues, et qu'il ne me fallût que des yeux pour les connaître, je me promettrais de l'achever en peu de temps. » — Lett. , IX, 3(34 : « Mais, en méditant là-dessus (les fonctions animales), j'ai tant découvert de pays nouveaux que je ne doute presque point que je ne puisse achever toute la physique selon mon souh.iii, pourvu que j'aie du loisir et la commodité de faire quelques expériences. »
« ajouté rexpérience à la ratiocination » ? » Et, dans ce cas, quel fruit se proposait-il de cette alliance ? La méthode employée par Descartes, en physique, " est essentiellement à priori et déductive. Nous l'avons vu, les principes de la physique cartésienne dérivent immédiatement de la méthode. Celle-ci prescrit en effet de décomposer les difficultés en autant de parcelles qu'il se pourra pour les mieux résoudre; de pousser la décomposition jusqu'à la rencontre de ces éléments simples et ' indécomposables, que Descartes appelait l'absolu des choses ; de ramener les notions confuses et obscures à des notions claires et distinctes; puis, celles-ci obtenues, d'en partir comme de principes, pour, avec elles, construire graduellement et progressivement toutes choses jusqu'aux plus composées. C'est la méthode^ mathématique en ce qu'elle a d'essentiel, et l'application de cette méthode aux choses de la physique ne pouvait qu'engendrer une physique mathématique-. De là l'étendue, notion claire et distincte, posée comme essence de la matière ; de là les lois de l'étendue figurée et du mouvement, considérées comme les lois primordiales et universelles du monde des corps. La méthode exigeait donc que la physique eût pour principes les définitions des seules choses qui nous apparaissent avec une clarté et une distinction irrésistibles dans les choses sensibles. Ces principes posés, la marche à suivre était tracée par
4. LeU., VI, 224 : « Je tâche d'ouvrir le chemin pour faire que, par succession de temps, on les puisse connaître toules (les lornies des choses), en ajoutant l'expérience à la ratiocination, et c'est ce qui m'a diverti tous ces jours passés. »
ROr.E DE L'EXPÉRIENCE DANS LA PHYSIQUE 119
leur nature même; il fallait montrer comment, en se composant, ils engendrent les phénomènes, et pour une telle œuvre la déduction était seule efficace.
Descartes s'astreint ainsi à n'user, dans l'explication du monde, que de la méthode mathématique. En recourant à l'expérience, se dérobe-t-il à cette nécessité? Renie-t-il ses principes, et, après avoir déclaré l'observation stérile, en introduit-il quelque chose en contrebande dans une œuvre dont le plan et l'esprit y répugnent? Ceux qui ont suspecté la sincérité de ses pensées inclineraient peut-être à le croire. Mais rien n'autorise ici un pareil soupçon. Dans la physique cartésienne, les principes rappelés tout à l'heure une fois posés, le réseau des vérités déductives se développe et s'étend sans rupture; la méthode déductive ne subit aucune infidélité; qu'on relise pour s'en assurer la Dioptriqiie, les Météores^ ce qui nous reste du traité du Monde, les derniers livres des Principes ; et cependant , à chaque pas en avant, l'expérience intervient. U'ut^Htî est sa contribution au progrès de la science ?
Ce qu'elle apporte, ce n'est ni le fond ni la forme des vérités scientifiques. Lorsque la science, après le long intermède de la physique cartésienne, revint aux procédés de Galilée, observation des faits, induction d'après les faits, application du calcul aux faits, elle vit dans l'expérience une source directe de connaissance. I^'expérience n'a pas cette dignité dans la physique cartésienne. Ce n'est pas seulement par une fiction peutêtre prudente que Descartes, en entamant l'explicalion
(lu monde matériel, déclare qu'il va parler d'un monde imaginaire*. Même si l'étendue géométrique est l'essence de la matière, et les lois du mouvement le fond commun de toutes les lois naturelles, rien à priori ne garantit qu'un monde pleinement construit à priori soit celui où nous vivons, où nous agissons. La méthode mathématique est essentiellement analytique. Si les principes qui sont les têtes de ligne de ses raisonnements dérivent d'une synthèse, question ignorée du temps de Descartes, les vérités dont elle déroule la série sortent de ces principes par analyse. Mais, ainsi que Leibnitz devait bientôt le faire remarquer, ce développement n'engendre que des possibilités, et, au regard du réel, le nombre des possibles est ilUmité. Un monde construit à priori, en conformité des principes rationnels, peut donc s'éloigner fort du monde r^l. De là, pour Descartes, la nécessité de confronter ses constructions avec les faits. Cette confrontation incessante a, dans l'ensemble de la doctrine, un double résultat : en premier lieu, elle guide la déduction; en second lieu, elle la contrôlée
D'une manière générale. Descartes demande à l'observation et à l'expérience de poser à la déduction les problèmes qu'elle devra résoudre. « Je ferai ici, dit-il « dans les Principes, une brève description des princi- « paux phénomènes dont je prétends rechercher les « causes, non point afin d'en tirer des raisons qui ser- « vent à prouver ce que j'ai à dire ci-après; car j'ai