Frincip., liv. IV, art. 204; III
sensibles se résolvent en quantités, et que des rapports mathématiques de corrélation et d'équivalence lient tous les phénomènes en apparence les plus divers en un système unique, en un seul fait, pour ainsi dire. Descartes au contraire part d'une unique vérité à j^riori^ et il en fait sortir, par une déduction progressive, un réseau de plus en plus étendu de vérités mathématiques, qui, formé sans l'expérience, devait bientôt se rompre en maint endroit au dur contact des faits. Mais à pénétrer au cœur de ces deux méthodes opposées, à se demander à quelle espèce de certitude l'une et l'autre conduisent, on finit par découvrir en elles, sous des différences incontestables, de profondes analogies. Les vérités expérimentales, les lois de la nature, surtout lorsqu'elles ont revêtu la forme mathématique, ont toujours quelque chose d'hypothétique ; jamais la vérification qu'en donne l'expérience n'est totale. Ce sont des conceptions de l'esprit adaptées aux laits observés; et en définitive l'unique rôle de l'expérience est, après avoir posé le problème, de constater l'exactitude de la solution que l'esprit en propose, et même, comme nous l'avons vu plus haut, cette constatation ne peut, en aucun cas, produire une certitude exempte de toute indécision, pure de toute raison de douter. Il en est de même dans la philosophie physique de Descartes : pour lui aussi, les problèmes de la nature sont posés par la nature elle-même et non par l'esprit pur; c'est l'observation des faits, et non l'intuition intérieure de la vérité innée, qui nous les fait connaître; et, si l'esprit trouve en lui-même l'explication que la lecture des
faits ne saurait révéler, il la tient pour ce qu'elle vaut, en elle-même pour une vérité logiquement vraie, puisqu'elle est claire et distincte, mais, par rapport aux faits, pour une hypothèse, jjuisque la coïncidence des idées et des phénomènes ne saurait être jamais indubitablement établie.
Toutefois ce serait trahir et non pas interpréter la pensée de Descartes que d'effacer toute difTérence essentielle entre ses procédés et ceux de la moderne science expérimentale. S'il est faux que le démon de la géométrie l'ait perdu^ il l'a du moins égaré. La science aujourd'hui procède de la circonférence au centre; Descartes va du centre à la circonférence. 11 s'établit de prime-saut au sein de la vérité maîtresse, et de là il rayonne vers les phénomènes multiples et divers; il pose en principe l'unité du monde matériel, et il s'évertue ensuite à en expliquer la multiplicité et la diversité. Là est son erreur. La science, au contraire, va de réduction en réduction, et, si au terme elle retrouve les conceptions fondamentales de Descartes, à savoir que dans le monde matériel tout est nombre, figure et mouvement, c'est par une voie inverse de celle que Descartes a suivie.