CHAPITRE PREMIER
La philosophie cartésienne débute par la science proprement dite. La méthode est la source authentique de la science. Divisant les représentations obscures et confuses des sens en notions élémentaires, claires et distinctes, combinant les éléments ainsi obtenus de façon à suivre, en l'éclairant, l'ordre des choses données, elle produit tour à tour, sans facteurs étrangers, la mathématique universelle, puis la physique céleste, la physique terrestre^ et enfin la physique animale. Dans l'œuvre entier de Descartes, la méthode et les sciences forment donc une œuvre distincte et indépendante. Ce qui s'y trouve inséré de métaphysique' peut en être détaché sans blessure. L'ensemble témoigne au moins du pressentiment de la distinction, désormais acquise, de la science positive et de la métaphysique, et l'on peut croire sans témérité que Descartes l'eût marquée avec force, s'il eût été aussi affranchi qu'il se
figurait l'être des traditions de l'école. Mais, à ses yeux, les sciences sont encore les rameaux divers d'un tronc commun. Et de fait, dans son système, elles seraient comme mortes et desséchées, si une sève descendue de la source première ne s'y répandait pas.
Descartes avait certainement posé les principes des sciences ; il en avait même déjà longuement poursuivi les applications, avant de se tourner vers la métaphysique. L'invention de la méthode est de 1619, plusieurs années avant les Méditations. Or partout l'évidence y apparaît comme la marque de la vérité et le but de la science ; ce n'est donc pas du Cogito ergo sum qu'elle jaillit pour la première fois. Mais, si Descartes n'emprunte pas directement à la métaphysique les fondements de la science, il est conduit à se demander si ces fondements eux-mêmes reposent sur le roc ou sur le sable. Confinée dans les phénomènes, la science ne prouve pas ellemême sa légitimité. Les idées claires, nombres, figures, mouvements, qu'elle met en œuvre et combine, expriment-ils vraiment ce qui est? L'ordre de nos pensées reproduit-il véritablement celui des choses? Existe-t-il même quelque chose hors de nous? Autant de questions inévitables, insolubles à la science, et qu'il faut cependant résouch^e pour la confirmer. Ainsi s'opère naturellement et légitimement le passage d'une science déjà constituée, mais encore dépourvue des garanties suprêmes, à la métaphysique. Il faut à la science une caution supérieure que seule la métaphysique peut fournir.
C'est en effet par le problème de la certitude que s'ouvre le second cycle des pensées cartésiennes. Descartes l'aborde d'une façon héroïque et sans précédents. La science est faite. Il doutera de cette science, estimant qu'un doute universel est la voie la plus sûre pour venir à la vérité, si la vérité peut être atteinte. Les croyances religieuses, les convictions pratiques, nécessaires à la vie, étrangères d'ailleurs à la science, seront seules mises à part ^
Le doute méthodique est un parti pris de la volonté contre l'une des inclinations les plus naturelles et les plus puissantes de la nature humaine ~. Toute connaissance implique une croyance à la réalité des objets connus. Pour Descartes, cette croyance vient de la volonté et non de l'entendement. L'entendement voit et perçoit; la volonté affirme et nie. Sans l'affirmation volontaire, il n'y a qu'idées, unies sans doute par des rapports clairs et distincts, mais desquelles on ne sait si c'est réalité ou fantaisie. La perception est, sans doute, « absolument requise avant que nous puissions juger; » mais il faut une affirmation ou une négation pour établir la forme du jugement^. La certitude, ou plutôt la croyance est
1. Disc, de la méth., 2'= part., I, 137; Primip., liv. 1", arl. 3, III, 64.
2. Prlnclp., liv. I*'', art. 0, III, 06 : « Mais quairl celui qui nous a créés serait tout-puissant et quand même il prendiaii piaisir à nous tromper, nous ne laissons pas d'éprouver en nous une liberté qui est telle que, toutes les l'ois qu'il nous plaît, nous pouvons nous abstenir de recevoir en notre croyance les choses que nous ne connaissons pas bien. »
3. Lett., X, 102. — « Par l'entendement seul, je n'assure ni ne nie aucune chose, mais je conçois scMiienient les idées des choses que je puis assurer ou nier. » {i" Méd., I, 298.)
donc essentiellement, sinon dans sa matière au moins dans sa forme, œuvre de volonté. A vrai dire, isolée des données de l'entendement, elle serait une forme vide. Qu'affirmerait-elle en effet? Que nierait-elle ? Mais par elles-mêmes ces données ne sont ni vraies ni fausses; pour qu'il y ait vérité et fausseté, il faut que carrière soit donnée à l'inclination née, en ma volonté, des clartés de mon entendement ' .
Il en résulte que la croyance peut être enrayée et suspendue par la volonté même, incontestablement capable de retenir ses effets. Mais aussi, plus grr.ndes auront été les clartés de l'intuition, plus contraire à la nature sera le propos délibéré par lequel nous suspendrons nos jugements. Telle est bien la situation librement choisie par Descartes. La science est faite ; tout en elle est clarté et distinction, par conséquent raison de croire. Et, sans ce parti pris de la volonté contre elle- Diême, que vaudraient les raisons de douter qu'il allègue, contre les raisons de croire jaillissant des clartés de la science? De ce que nos sens nous ont trompés parfois, est-il admissible qu'ils nous trompent toujours? De ce que de bons esprits font des paralogismes en raisonnant, suit-il que tous nos raisonnements sont faux? De ce que les images aperçues pendant la veille nous reviennent en songe, faut-il conclure que la veille et le rêve ne sont distingués par aucun signe certain ^? De ce que mes
1. 4e Méd., I, 298. — « C'est une action de la volonté que déjuger ou de ne pas juger. » (Rép. aux object., II, 30i.)
2. Disc, de la méth., I, 157 : « A cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer; et parce qu'il y a des hommes
inclinations naturelles ne « m'ont pas moins porté au mal qu'au bien, » ai-je un sujet légitime de ne pas « les suivre non plus en ce qui regarde le vrai et le faux? ' » Prises en elles-mêmes, ces raisons, simplement vraisemblables ~, n'auraient pas tenu un seul instant devant les clartés de la science, si la volonté ne leur avait temporairement fourni une force capable de mettre en échec les plus irrésistibles raisons de croire. Et pourquoi ce conflit de la volonté avec elle-même? Uniquement pour établir, hors de tout conteste possible, la légitimité de notre tendance à croire ce que Tentendoment nous présente avec évidence.
Suivons maintenant, étape par étape, la marche du doute méthodique. — Il passe, sans les atteindre, à côté des idées. Pour Descartes, en effet, les idées n'ont, par elles-mêmes, ni vérité ni fausseté^. La raison en
qui se méprennent en raisonnant, mènne touchant les plus simples matières de g-éométrie, et y font des paralog^ismes, jugeant que j'étais sujet à faillir autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations; et enfin, considérant que loutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient pas plus vraies que les illusions de mes rêves. » Cf. 1''^ Méd., 1, 237.