Lett., VII
LA CEHTITUDE 159
ergo sittn^ que : Cogito ergo sum\ Chacun de ces faits de conscience peut sans doute être décomposé en éléments plus simples; mais mon existence ne peut être tenue pour un de ces éléments, car elle est également indispensable à la conscience de tous les autres.
Le Cogito ergo sum serait-il donc la synthèse de deux faits qui seraient donnés séparément et successivement? Pas encore. Une pensée consciente ne peut se concevoir sans un moi conscient, et un moi conscient ne se peut entendre sans un état déflni de conscience. Je n'ai ni l'intuition d'une pensée distincte de mon existence, ni celle de mon existence séparée de toute pensée; la pensée consciente et l'existence du moi ne vont pas l'une sans l'autre. En fût-il autrement, il faudrait une raison pour unir ensemble ces deux données séparées, et, par hypothèse, cette raison ne devrait être cherchée ni dans ma pensée ni dans mon existence. Où serait-il alors possible de la rencontrer?
La vérité, c'est, comme l'a dit Descartes lui-môme, que le Cogito ergo sum est ^t?^e proposition, ou, si l'on aime mieux, la double expression nécessaire d'un même
4. ieii., VII, 394 : « Lorsque je dis : Je respire, donc je suis, si l'on veut conclure son existence de ce que la respiration ne peut être sans elle, on ne conclut rien, à cause qu'il faudrait auparavant avoir prouvé qu'il est vrai qu'on respire, et cela est impossible, si ce n'est qu'on ait aussi prouvé qu'on existe. Mais si l'on veut conclure son existence du sentiment ou de l'opinion qu'on a qu'on respire, en sorte que, encore même que cette opinion ne fût pas vraie, on juge toutefois qu'il est impossible qu'on l'eût si l'on n'existait, on conclut fort bien, à cause que cette pensée de respirer se présente alors à notre esprit avant celle de notre existence, et que nous ne pouvons douter que nous ne l'ayons pendant que nous l'avons. Et ce n'est autre chose à dire en ce sens-là : Je respire, donc je suis, sinon : Je pense, donc je suis. »
fait. Tout état défini de conscience implique l'existence du moi ; et, réciproquement, l'existence du moi implique un état défini de conscience. Nous le voyons par « une simple inspection de l'esprit ', » et la vérité de cette intuition ne saurait être ébranlée par « les plus extravagantes suppositions des sceptiques ^ »
D'où vient cette résistance invincible du Cogito ergo swm au doute? Uniquement de la clarté avec laquelle m'apparaît ici la liaison immédiate de Vexistence et de V essence. Suis-je maintenant en possession d'une marque universelle de la certitude? Doisrje croire à la realité de tout ce que je vois très clairement? En d'autres termes, si toutes mes idées témoignent à n'en pas douter de mon existence, mes idées claires témoignent-elles d'existences différentes de la mienne? Ou bien, ne suis-je pas encore contraint de demeurer en moi-même et de tenir mes idées, même les plus claires, sinon pour ma substance même, du moins pour des modes de cette substance? La façon même dont j'atteins ma propre réalité ne me condamne-t-elle pas à ignorer toujours s'il existe d'autres réalités? C'est en effet dans la conscience de mes idées que je puise le sentiment de mon existence; je ne puis, par aucun effort d'abstraction, m'isoler de tout état de conscience, considérer mon être comme dépouillé de toute modification, et voir venir en moi mes idées du dehors. Elles me semblent bien provenir de causes différentes de moi-même ; mais rien ne me garantit encore que cette