e Méd., I
174 LA MÉTAPHYSIQUIÎ
notre inclination à croire à la réalité de ces essences, et enfin une vérité ontologique, l'existence d'un Dieu partait. Le circuit de pensées par lequel Descartes va de sa propre existence à celle d'un monde réel, en passant par l'existence de Dieu, ne serait donc pas paralogique. De quoi s'agit-il en effet? De prouver l'évidence? En aucune manière. La clarté et la distinction de nos idées des choses extérieures ne sont pas un insttuit mises en doute; la possibilité de réalités correspondant à ces idées est acceptée par Descartes, de plaiupied et au même titre que la réalité du moi et la nécessité de Dieu. Ce qui fait question, c'est la légitimité de la tendance qui, sur la foi de la clarté et de la distinction dont leurs idées sont revêtues, nous porte à croire à ces réalités. Il y aurait cercle vicieux à raisonner comme fait Descartes, si les vérités qu'il enchaîne sortaient analytiquement l'une de l'autre, comme les articulations successives d'une démonstration logique. Telles ne sont pas, nous l'avons vu, la réalité du moi, la nécessité de Dieu, la possibilité des choses extérieures.
Mais, si la théorie cartésienne de la réalité du monde n'est pas entachée d'illogisme, ne va-t-elle pas aude-là de ce qu'il s'agissait de prouver et n'aboutit-elle pas au moins en apparence à se contredire elle-même? D'après cette théorie, je suis autorisé à tenir pour réel tout ce que je conçois avec clarté et distinction. Le champ de la réalité se confond dès lors avec celui des possibilités ! Mais, si l'absence de contradiction interne est une marque suffisante de la possibilité d'être, s'ensuit-il que tous
les possibles aient été réalisés? Le monde existant est-il donc le seul possible? Ou n'en est-il pas une infinité d'autres qui n'ont pas reçu l'existence? Comment les avoir si le nombre, des possibles logiques est illimité, si tous ces possibles sont par définition également clairs et distincts, et si toute clarté dans mon entendement produit la croyance dans ma volonté. Il faut donc élargir la réalité jusqu'aux limites infiniment éloignées de la possibilité, ou bien faire appel à l'expérience, pour discerner le monde réel, parmi tous ces mondes purement possibles. Mais alors quelle est la caution de l'expérience, et les raisons de douter, qui paraissaient vaincues, ne renaissent-elles pas aussi fortes qu'auparavant? Descartes semble avoir plus d'une fois entrevu cette conséquence. Sa théorie de la certitude exige que l'être et la pensée soient identiques; mais, en fait, il reconnaît qu'une science purement à priori pourrait bien n'être pas réelle, et, s'il construit sa physique à l'aide d'idées claires et distinctes, il a soin de diriger ses déductions suivant l'ordre des faits et d'en confronter les résultats avec l'expérience '. Y aurait-il donc dans la métaphysique cartésienne deux tendances différentes? Nous le saurons plus tard; constatons seulement que la génération assignée par Descartes à la certitude objective aboutit à étendre la réalité aussi loin que possible.
La science est donc réelle, à la condition de ne contenir rien d'obscur et de confus. Mais les raisonnements par lesquels je la forme méritent-ils confiance, ou