Voir supra, liv. Il, cii
m'induisent-ils en erreur,, comme je l'ai supposé? Dans ce cas, quel fruit me reviendrait de savoir qu'il existe hors de moi un monde véritable, s'il me faut suspecter les raisonnements par lesquels seuls je le puis expliquer? A vrai dire, Descartes n'a jamais mis en cause la vérité du raisonnement en lui-même. Tout ce qui sous un même regard nous paraît clair et distinct n'est pas douteux. Mais les raisonnements ne sont pas des intuitions simples ; ce sont des séries dont les termes passent tour à tour sous nos yeux. Aussi, quand arrive la conclusion, l'intuition des liaisons qui l'ont précédée et pré|)arée a-t-elle disparu pour faire place au souvenir. Raisonner, nous l'avions déjà dit d'après Descartes, c'est se souvenir d'avoir vu. Dès lors, n'est-il pas naturel de me demander si, depuis qu'ont disparu de ma vue les raisons qui me faisaient croire à la vérité des prémisses, d'autres raisons contraires n'ont pas surgi, capables de me faire changer d'opinion? Et ce que je dis d'un raisonnement se peut-il dire à plus forte raison des séries de raisonnement qui constituent la science. La science est le souvenir de démonstrations effacées.
Ces derniers scrupules sont vite dissipés. Il suffit à Descartes d'invoquer une fois encore l'existence et la perfection de Dieu. Puisque toutes choses dépendent de Dieu et qu'il n'est pas trompeur, la faculté d'entendre qu'il m'a donnée ne peut avoir que la vérité pour objet. Dès lors, je dois tenir pour vraies « toutes les choses que « je me souviens d'avoir autrefois démontrées ^ » Par
1. 5^ Méd., I, 320 — Cf. Rép. aux object., I, 426 : « Où j'ai dit que nous ne pouvons rien savoir certainement, si nous ne connaissons pre-
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là, Descartes relève en bloc toutes les sciences positives de l'interdit dont les avait frappées le doute \ La mathématique et la physique sont vraies, car je me ressouviens de les avoir clairement comprises.
Cette théorie de la certitude, c'est l'infaillibilité de l'esprit humain. Puisque je tiens mes facultés d'un Dieu souverainement bon et puissant, exempt de toute malice et de toute faiblesse, incapable par conséquent de m'induire en erreur, jamais je ne dois me tromper. Pourtant, en tait, je me trompe. Le doute même, né des erreurs de mes sens et des défaillances de mes raisonnements, en témoigne. Les raisons de douter qui semblaient vaincues vont-elles donc renaître des raisons même que je crois avoir de ne plus douter et se re-
miérement que Dieu existe, j'ai dit en termes exprès que je ne parlais que de la science de ces conclusions « dont la mémoire nous peut re- « venir en l'esprit lorsque nous ne pensons plus aux raisons d'où nous « les avons tirées ». Car la connaissance des premiers principes ou axiomes n'a pas coutume d'être appelée science par les dialecticiens. Mais, quand nous apercevons que nous sommes des choses qui pensent, c'est une première notion qui n'est tirée d'aucun syllogisme. » — « Premièrement, nous sommes assurés que Dieu existe, parce que nous prêtons notre attention aux raisons qui nous prouvent son existence. Mais, après cela, il sul'llt que nous nous ressouvenions d'avoir conçu une chose clairement pour être assurés qu'elle est vraie, ce qui ne suffirait pas si nous ne savions que Dieu existe et qu'il ne peut être trompeur. » {Rép. aux object., II, 75.)
1. « Après avoir reconnu qu'il y a un Dieu, parce qu'en même temps j'ai reconnu aussi que toutes choses dépendent de lui, et qu'il n'est point trompeur, et qu'ensuite de cela j'ai jugé que tout ce que je conçois clairement et distinctement ne peut manquer d'être vrai, encore que je ne pense plus aux raisons pour lesquelles j'ai jugé cela être véritable, pourvu seulement que je me ressouvienne de l'avoir clairement et distinctement compris, on ne me peut apporter aucune raison contraire qui me le fasse jamais révoquer en doute. » {^^ Méd.,l, 319.)
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tourner contre elles pour en triompher à leur tour? Ou bien me taudra-t-il, à l'encontre des faits, nier la possibilité de l'erreur?
Certes, « si je me regarde seulement comme venant « de Dieu et que je me tourne tout entier vers lui, je ne « découvre en moi aucune œuvre d'erreur et de faus- « seté '. » Dieu est toute perfection, toute bonté, toute puissance; les facultés qu'il m'a données pour découvrir la vérité ne sauraient me faire prendre le change sur leur objet, et, au lieu de la vérité poursuivie et espérée, me présenter l'erreur. Mais, en même temps que l'idée de Dieu, j'ai « une certaine idée négative du néant, « c'est-à-dire de ce qui est infiniment éloigné de toute « sorte de perfection ^, » et, si je sens en moi la marque de Dieu, je sens aussi mon imperfection, c'est-à-dire mon néant; je suis comme un milieu entre tout et rien, entre la perfection suprême et le néant. En tant que Dieu m'a produit, je suis absolument infailhble; mais en tant que je ne suis pas Dieu, c'est-à-dire « en tant qu'il me manque plusieurs choses ^ » je suis sujet à l'erreur. L'erreur n'est pas en effet « quelque chose de réel \ » qui par suite dépende de Dieu et soit réellement produit par lui; c'est un défaut, et en moi ce défaut provient de l'imperfection de mon être. Pour faillir, il n'est pas besoin que j'aie reçu de Dieu quelque faculté particulière à cet effet; il suffit que mes facultés de connaître n'aient pas toute la perfection imaginable, et peuvent-