CHAPITRE V
DE L HOMME
Le matin du second jour le trouve plongé dans une angoisse incurable : il a évoqué ces pensées ; il ne peut plus les chasser. Il se sent enfoncé dans un goufire ; il voudrait remonter à la surface. Archimède ne demandait pour remuer le monde qu'un point d'appui : où le
trouver ?
Plus que jamais il déclare faux tout ce qu'il voit, tout ce que lui représente sa menteuse mémoire. D'ailleurs la figure, l'étendue, le lieu, le mouvement sont
des chimères.
Comme le fera M. Bergson, il unit la mémoire à la perception de la matière : mémoire menteuse, puisque toute cette perception est illusoire. Et il appelle le mouvement, le temps, l'étendue elle-même, des chimères.
Cependant le moment est venu où il va trouver un sol ferme et établir une fondation. Kant a déclaré ne se connaître que comme phénomène; il s'ignore, comme chose en soi.
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DE L HOMME
Descartes est en présence du même problème. II se pose cette question : « Numquid ergo saltem ego aliquid sum? »
Remarquons que, daus le langage de Descartes, le monde sensible, appelé par Kant, l'ensemble des phénomènes, n'est rien ; du moins, a-t-il dit, je puis feindre que les apparences qui m'entourent ne sont rien. Le mouvement et l'espace aussi ne sont que des chimères. Ainsi formes et phénomènes sont inexistants; ce sont des fictions du démon trompeur.
Lors donc que Descartes posera cette question : « Numquid ergo aliquid ego sum? » il est légitime de conclure que aliquid signifie pour lui l'être réel, la chose en soi. La réponse à cette question fera le fonds de la 3* méditation.
Il n'y a point de ciel, point de terre. Est-ce une raison pour que je n'existe pas? J'existe, dès que je suis là, pour me persuader quelque chose. Que le démon inconnu me trompe tant qu'il voudra : j'existe pendant qu'il me trompe : et ce fait, à tout le moins, ne peut pas n'être pas vrai.
La discussion se poursuit, éloquente et passionnée, lutte véritable entre l'Être et le Néant. Que serai-je? Un animal raisonnable ? Dites-moi d'abord ce que signifie animal, et ce qu'on entend par raisonnable.
« Je ne suis pas cet assemblage de membres qu'on appelle le corps, je ne suis pas un air délié, répandu dans ces men)bres; je ne suis pas un souffle, un vent, une vapeur, rien de ce que j'ai pu imaginer, puisque
rai supposé que tout cela n'était rien et sans nen • changer à la supposition je trouve que je ne laisse pas d'être certain que je suis quelque chose». »
L'affirmation est d'un réaliste, et nous sommes lom du
Nominalisme de Kant. Ici point de cours de procédure.
Je ne suis pas une opération intellectuelle, une apercep-
,ion simple qui synthétise la pluralité des données de
l-expérience. Non, je suis une chose. Quelle chose?
Une chose .qui pense.
Mais Descartes, même occupé de nos pensées les plus ..énérales et les plus hautes, n'enfle pas la voix pour enseigner que je possède des idées éternelles et nécessaires. Ce n'est pas là son argument. Rien d humain n'est nécessaire; et rien dans la connaissance humaine ne peut présenter ce caractère, au moins directement. ,1 évite l'erreur du dogmatisme; il ne donne aucune prise à l'objection de Schopenhauer.
Un esprit quipense ,mais qui se trompe misérablement, étant afl'olé par des songes ; un esprit capable d'affirmer le faux, sans mentir et en toute sincérité ; wan au milieu de fantômes; un autre esprit plus puissant appliqué à tromper le premier : cela, pour le moment,
lui suffit. .
Ce sont là de médiocres réalités, inférieures en dignité à ce que l'École appelait Vérités nécessaires.
Il s'en contente, car ce sont cependant des réalités vivantes; et le fondement qu'il cherche pour son édifice, ce