‹ Descartes [microform]Chapitre 2 sur 94 · L ESSOR NOUVEAU · texte numérisé non relu

L ESSOR NOUVEAU

pbes ont soif de la réalité concrète et tangible, prétendent en avoir l'intuition directe, ne voient plus dans la science qu'un moyen d'action, et espèrent découvrir une source plus sincère et plus féconde de connaissance et d'inspiration.

Le même état d'âme s'était-il déjà manifesté au xin' siècle, au milieu des disputes de la scolastique? Il est permis de le supposer.

L'homme a souvent exalté avec orgueil la puissance de sa raison ; mais plus souvent encore il l'accuse, la renie, et se^met à douter d'elle.

La première crise de découragement a dû se produire aux temps lointains de la Tour de Babel ; les savants ayant alors élevé jusqu'aux nuages un prodigieux édifice, les philosophes et les grammairiens tombèrent dans la confusion des langues.

L'admirable xix^ siècle a construit dans Tordre scientifique un édifice plus haut, une plus prodigieuse Babel : et cependant ce siècle, dès son début, avait subi une crise intellectuelle plus redoutable que la confusion des langues; nous voulons parler du Relativisme. La critique de Kant réduisait l'esprit de l'homme à ne connaître, de l'Univers et de lui-même, que des formes, des phénomènes, et des relations : la réalité dégagée des apparences, la chose en soi demeurait à jamais impénétrable. Tandis que Paris élevait des autels à la raison, Kant, au fond de l'Allemagne, mettait un bandeau sur les yeux de cette déesse.

Il a fermé notre horizon. Les idées que nous avons

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crues éternelles et nécessaires n'existeraient plus que pour nous et n'exerceraient leur empire que sur notre esprit. Le monde ne serait qu'un assemblage de phénomènes, c'est-à-dire d'apparences préparées à notre usage, et mensongères. Chose affreuse à penser, nous ne serions pas mieux renseignés sur nous-mêmes; je n'aurais conscience de moi qu'en tant que phénomène ! « Cet homme, a dit Renouvier, imagine que chacun de nous a un double de sa personne : pour mieux dire, c'est sa personne vraie qui réside dans l'inaccessible, pendant que son état phénoménal subit les illusions de

la causalité. »

L'influence de Kant a été profonde. Devant sa critique la Raison s'est sentie désarmée : et l'homme, refusant de vivre dans l'ignorance fatale et définitive à laquelle Kant le condamnait, s'est cru forcé de recourir à d'autres ressources que celles de la Raison et de la

Science.

Les personnages créés par le génie de Gœthe sont des

contemporains et des émules de Kant. Écoutez Werther :

« Nos facultés actives et investigatrices sont peu de

chose. Rêver et se risquer sont nos seules ressources,

comme chez un prisonnier qui peindrait sur les murs

de son cachot de brillantes figures, et de lumineuses

campagnes. »

Entendez aussi, après une longue nuit de travail, la

plainte de Faust :

« Rayon de la lune, rayon ami qui tant de fois m'as visité pendant mes veilles, je voudrais me dissoudre

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dans ta divine lumière, flotter avec toi sur les hautes montagnes, tourbillonner sur les prés, pénétrer dans les grottes, demeures des esprits. Mais je suis prisonnier dans ce trou de muraille ténébreuse, où la douce lumière du ciel elle-même ne pénètre que plombée, à travers de s vitraux peints. Des amas de livres pleins de poussière qui montent jusqu'au plafond, des boites, des verres, des instruments vermoulus, héritage de mes ancêtres, est-ce un monde, cela peut-il s'appeler un monde? »

Murailles, livres, instruments, vitraux peints : fictions de l'intellectualisme qu'il renie. Il voudrait pénétrer, jusqu'à se fondre en elle, dans l'âme de la Nature. Combien de fois cette même angoisse a été exprimée par d'autres poètes et d'autres philosophes! Us veulent voir, par une intuition directe, la réalité vivante; ils n'en connaissent que le phénomène; elle ne leur parvient que desséchée, disloquée, défigurée par le discours, le concept, le calcul. Ainsi est chargé de fausses couleurs et découpé par des mailles de plomb, le rayon de lumière qui traverse les vitraux de la demeure de Faust.

Que tenteront donc ces philosophes?

Comment s'échapperont-ils du Relativisme et saurontils briser le mur de prison où Kant les enferme? Us ressemblent à ce roi de Naples qui voulait faire ouvrir le fond de la scène de San Carlo, et écarter les lampes fumeuses et les cartonnages enluminés, pour contempler la vraie mer et les vraies étoiles, embellies par les chants de Cimarosa ou de Rellini.

Depuis cent ans, bien que le mot n'ait été prononcé

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que récemment, ils ont été anti-intellectuels. Ce mot nous choque. Avons-nous pour penser autre chose que l'intelligence, autre chose que nos mains pour saisir et nos yeux pour voir? Auriez-vous été résolus, riposte M. Bergson, à maintenir le règne de Ja Scolastique et toutes ses constructions artificielles? C'était l'intellectualisme d'alors.

Gœthe veut nous rendre au culte de la Nature. Au son des cloches de Pâques, le Docteur Faust a suivi la foule qui s'échappe des sombres portes de la ville et se répand dans les prairies : « La foule, dit-il, se réveille, l'activité reparaît... Ils fêtent la résurrection du Seigneur; eux-mêmes ressuscites de leurs maisons étroites, de leurs rues bourbeuses, de la servitude du métier et du négoce, de la nuit sacrée des cathédrales, les voilà tous partis à la lumière. »

La lumière de la Nature est opposée par lui à l'étroite et obscure cité, symbole des conventions humaines et produit direct de l'intellectualisme.

Faust suit la foule dans les prés que le printemps a fleuris. Gœthe arrache aussi Werther, jeune frère de Faust, à ses recherches abstraites, et l'emmène dans une cour de ferme, où Charlotte, sous un rayon de soleil, distribue des tartines à des petits Allemands joufflus. Après Jean-Jacques Rousseau il invoque la Nature et prosterne ses héros devant elle.

Serait-ce la Nature que Memmi a voulu peindre et placer au premier rang, avant la science de Pythagore, et même avant la théologie?

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Ce n'est pas cependant à la Nature seule que les savants découragés ont adressé leurs prières. Quand Schopenhauer découvre partout, en nous-mêmes, comme en une plante qui pousse, ou en une pierre qui résiste, la Volonté; quand Blondel déclare la pensée inachevée et incomplète sans l'action ; quand Henri Bergson décrit l'élan vital et considère l'humanité comme un flot d'un torrent souterrain qui aurait heureusement percé sa route, ou bien comme un instant fécond de la durée concrète et créatrice ; ne sommes-nous pas amenés à penser que Gœthe, Schopenhauer, Blondel, Bergson, ont adoré une même divinité sous des noms difTérents? Ce culte renaît, lors des périodes de fatigue scientifique, pendant lesquelles notre confiance en la Raison s'affaiblit — et telle fut la période qui suivit Kant. Nature, volonté, action, vie : il faut probablement, parmi ces noms divers, chercher celui de la Muse mystérieuse, vêtue de rouge et armée d'un arc.

Des sentences sont écrites dans le livre ouvert sur les genoux de saint Thomas d'Aquin. Elles vont confirmer notre supposition. Les voici : elles sont tirées du

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