Livre de la Sagesse
Optavi et datus est mihi sensus, invocavi et venit in me spiritus sapientiae : « J'ai souhaité, j'ai prié et le sens m'a été donné; l'esprit de sagesse est descendu en moi. » Qu'étais-je donc, avant de posséder ces dons? Quel pouvoir primordial a précédé en moi le sens et l'esprit de sagesse? Je souhaitais, je priais : souhaiter, prier, n'est-ce pas vouloir, vivre et agir?
l'essor nouveau.
Non, répond Descartes, c'est penser. Il ne faut pas tenter de restreindre le domaine de Tintellig-ence ; ce serait un suicide, si ce n'était simplement une querelle de mots. Penser est le propre de l'homme, son essence même. L'homme, suivant la définition de Descartes, est une chose qui pense, bien plutôt qu'une chose qui veut, qui vit, ou qui croit.
Un mot superbe de Claude Bernard pourrait servir de devise à la philosophie nouvelle : L'homme peut plus qu'il ne sait. Mais Claude Bernard l'appliquait seulement à quelques expériences physiologiques inexpliquées, telles que la virtus dormitiva de l'opium. Si ce mot était pris dans un sens plus général, et s'il était vrai, nous serions condamnés à ne savoir jamais rien : car que pouvons-nous? La revue de notre puissance est plus affligeante encore que celle de notre savoir : là aussi, et sans issue possible, règne le Relativisme.
L'objet de ce livre est de montrer que tout le Relativisme de Kant a été connu de Descartes; et qu'il s'est dégagé de cette prison intellectuelle, par l'efi'ort bien dirigé de l'intelligence elle-même, sans appeler à l'aide la Vie, ou la Nature, ou la volonté. Je suis, a-t-il dit, puisque je pense et même quand je pense faussement;
ainsi était déjà découverte une première et fondamentale vérité.
J'existe mais je suis un être faillible : où trouverai-je
un appui? En l'Être parfait, dont l'existence est attestée parmonimperfectionmême,etla connaissance que j'en ai. Ma raison a besoin de cet appui ; si elle le repousse, il ne nous reste qu'à associer entre elles nos faiblesses, et, pour ainsi parler, à nous épauler mutuellement. De là rapparition d'une métaphysique, d'une morale et même d'une sorte de théologie sociales, dont nous essaierons d'exposer l'origine et de comparer les résultats avec ceux des mêmes sciences, fondées sur l'idée de Dieu.
Quand on oppose le sentiment de la Nature à la logique abstraite et géométrique, le succès est facile. Ces mots seuls : vivre, vouloir, agir, réjouiront toujours les hommes. Us sont toujours prêts à renier le pâle intellectualisme. Il leur semble qu'ils déchirent une épure de géométrie et la remplacent par un éblouissant tableau de Rubens. Combien le langage de M. Bergson et de M. Le Roy est séduisant î Repoussez les idées toutes faites « ces vêtements de confection » et la monnaie usée des discours. Adaptez votre àme aux choses, auscultez la réalité concrète, brisez la glace des concepts ; car la vérité est vivante et mouvante, dynamique et non statique, comme l'eau pure du ruisseau !
Il est bien vrai qu'en notre existence morale se succèdent deux phases : celle où l'on se sent vivre, où l'on prend possession de soi-même et du monde — et celle où l'on s'efforce de raisonner, de comprendre et d'exprimer. La première phase inspire plus de joie et d'espérance que l'autre. Elle est faite de visions, de surprises, d'éblouissements.
l'essor nouveau.
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Les objets divers ne seront séparés, et même nommés que plus tard ; les émotions surgissent; et elles ne peuvent être provoquéesni expliquéespar la raison. Les idées sont d'abord vagues; et on craint de les préciser, car, devenues claires et nettes, elles perdront beaucoup de leur portée, de leur éclat et de leur mobilité, étant figées et cristallisées par le discours. Nous pensions, nous sentions tout seuls; chacune de nos sensations était une découverte ; mais dès que nous parlons, la banalité nous envahit ; notre malheur est de ne pouvoir parler qu'avec les mots de tout le monde, et donner une forme à notre pensée que suivant la mesure de tout le monde. L'objet de notre intuition, pour devenir intellectuel, a dû être introduit dans des moules connus, où il a été rétréci et décoloré.
Ne peut-on soutenir cependant que le génie saura rapprocher la première phase de la seconde? Il puisera des objets de connaissance dans le brouillard lumineux et continu des données premières; et, contraint de les présenter sous les formes banales qui les rendent intelligibles, il saura le faire sans trop de déperdition de leur richesse propre et de leur éclat natif.
En cela le génie ne sera que l'intelligence à son plus haut degré. Car quelle autre ressource possédons-nous que rintelligence et que sommes-nous, sinon une intelligence? Elle a plusieurs emplois, assurément, et plusieurs manières de procéder. Ce qu'on lui dérobait sous le nom d'intuition lui appartient. Car elle a recours à l'intuition aussi bien qu'au raisonnement;
toute l'œuvre de Descartes en est le témoignage. Au début il est un admirable et complet précurseur de Kant. Tout le relativisme du maître allemand a été enseigné par lui, avec autant de science et de force philosophique : un exemple suffit à le montrer. Ce géomètre n'a-t-il pas affirmé devant Gassendi, éperdu et scandalisé, que par elle-même et à elle seule, la démonstration de l'égalité des trois angles d'un triangle à deux droits, n'offrait aucune certitude ? Les choses qui me paraissent les plus certaines, disait Descartes, ne sont rien si un Dieu malin me trompe. Comment peut-il me tromper? En imprimant à mon esprit certaines formes arbitrairement choisies; en préparant, à la mesure de ma faculté de percevoir, certaines apparences. C'est tout le relativisme, tout le phénoménisme ; et Kant a seulement oublié le Dieu malin.
Le véritable Faust, c'est Descartes, dans son poêle, en Allemagne. Quelle angoisse cruelle est éprouvée pendantla première Méditation, et les premiers moments de la deuxième 1 II a tout appris, et doute de tout, non seulement des sciences acquises, mais des idées que sa raison avait estimées nécessaires et éternelles. Il peut s'écrier de bonne foi : « Ah ! philosophie, jurisprudence et médecine, pour mon malheur! théologie aussi! J'ai tout approfondi avec une ardeur laborieuse, et me voilà, aussi sage qu'auparavant... Si je pouvais savoir ce que contient le monde dans ses entrailles, assister au spectacle de toute activité, de la fécondation, et ne plus me contenter de paroles creuses! »
Mais il est un mot de Fautre Faust, condisciple de Kant, que Descartes ne prononcera pas. C'est : « Je vois que nous ne pouvons rien savoir » .
Plongé dans la nuit du doute, il saura trouver son point d'appui et s'élancer tout à coup hors de cette obscurité. Il n'a pas besoin, pour ressaisir la réalité, d'invoquer la Nature, la volonté ou l'action. Il ne renie pas l'intellectualisme; il ne cherche pas d'autre lumière que la Raison; et sa découverte est simplement celle d'une méthode. Contrairement aux philosophes modernes, il nous croit mieux faits pour penser que pour agir.
Il a été cependant, plus que la plupart de ces philosophes, un homme d'action, un vivant. Soldat, voyageur, nullement anachorète, ayant, comme il nous le dit, vu les cours et les camps; ce n'est pas cependant à travers cette agitation et au milieu de ces brillants décors qu'il a pu fuir les vaines illusions, et chercher la vérité.
C'est un jour, en Allemagne, pendant les quartiers d'hiver au retour des fêtes du Couronnement de l'Empereur : il est seul, silencieux, immobile, le front dans ses mains; et alors seulement il ose prononcer ce mot : Je suis.
Cet intellectuel ne fut d'ailleurs ni triste, ni pédant. La joie que donne à d'autres le spectacle de la Nature, ou la sensation de la Vie, il l'a goûtée aussi vive, aussi pure, à la vue de la Vérité. Avec son ton de narration, vaillant et gai, et son style de vieux mémoires guerriers, le Discours de la Méthode est singulièrement récon-
l'essor nouveau.
fortant. A la fin, éclate un vrai cri de joie : « J éprouvais de si extrêmes contentements... que je ne croyais pas qu'on pût en recevoir de plus doux et de plus innocents en cette vie... La satisfaction que j'avais, remplissait teUement mon esprit que le reste ne me touchait point. » L'autre Faust a-t-il plus joyeusement salue le Printemps, au son des cloches de Pâques?