Secunlx responsiones, p. Iô
DE L HOMME
qui permette de croire qu'une substance quelconque puisse jamais périr. Concluons, autant que peut le faire la philosophie naturelle, que Fàme est immortelle.
Mais ne préjugeons rien contre la toute-puissance de Dieu. Demandez-vous s'il est possible qu'il ait décrété que l'âme et le corps, unis par lui, cessent d'exister à la même époque? Alors Dieu seul pourra répondre.
Sous cette réserve et suivant la philosophie naturelle, la substance pensante est immortelle. Descartes se demande d'ailleurs si une substance quelconque peut jamais périr. Cette question est digne du physicien qui soutenait qu'il n'y a pas de vides dans l'Univers : substance impérissable, univers sans vides, conservation de la masse, sont des formules diverses exprimant la même conviction.
Et maintenant cette substance pensante et très vraisemblablement immortelle, est-elle libre?
Lorsque Descartes assailli par le doute, trompé par les affirmations qu'il avait tenues pour les plus indiscutables, a engagé contre le démon trompeur une lutte désespérée ; cette lutte a-t-elle été engagée par l'effet d'un acte libre? Et dans le triomphe qu'il va remporter la volonté aura-t-elle sa part aussi bien que la raison?
11 faut s'entendre sur le mot volonté. Il est une sorte de volonté passive, dont l'homme n'est pas l'auteur mais la victime, et qu'il ne met pas en action, mais qu'il subit. C'est le désir, confondu à tort avec la volonté, et très souvent en querelle avec elle. Quand Schopenhauer a décrit le monde comme volonté et représen-
tation, il n'a jamais considéré que la volonté passive, irraisonnée, inassouvie; tendance fatale et jamais satisfaite vers quelque chose de meilleur et d inaccessible. AU contraire, la volonté active et libre est, suivant Descartes, inséparable de l'entendement. L'entendement contemple les idées des choses sans affirmer ou nier c'est-à-dire sans porter un jugement. Quand l'entendement aperçoit clairement et disUnctement une vérité, le libre arbitre se décide et un jugement est
^Tomment, dit Hobbes, appelez-vous cet assentiment un effet du libre arbitre? Vous n'êtes pas libre de le donner ou de le refuser en présence de ce qui vous
parait la vérité.
Non, répond Descartes; car être libre nest pas être
indifférent. Dites que ma volonté est attirée à affirmer
la vérité apparue. Volonté et Uberté ne sont qu un. Je
ne me sens jamais plus libre que lorsque je suis le
moins indifférent. « Cette indifférence que je sens
lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt
que vers un autre par le poids d'aucune raison est le
plus bas degré de la liberté. »
Ne nous laissons pas étonner par ce mot « le plus bas de-ré de liberté ... Il nous semble d'abord qu'il n y a pat de plus ou moins dans la liberté considérée en ellemême. Elle est ou elle n'est pas. Cependant le domaine dans lequel elle se meut a des limites, et ce sont celles de l'entendement. En ce sens, la liberté divine est infime, et la nôtre est bornée. La différence provient non pas
DE l'homme.
de la nature même de la liberté, mais de l'étendue de son rayon d'action. ^
Tantôt j'affirme en pleine connaissance, ayant vu clairement et distinctement ; mon libre arbitre veut ce que voit mon entemlement. Et tantôt je prends parti, d'après une impression, un penchant, une vague lueur qui m'attire : J'étais presque indifférent étant presque aveugle! C'est le plus bas degré de la liberté.
Mais d'où vient qu'une substance pensante, immortelle et libre soit sujette à l'erreur?
Dieu aurait-il pu, se demande Descartes, me créer tel que l'erreur fût éloignée de moi? Comment ne l'a-t-il
pas fait?
Après avoir constaté que je suis, je sens que je fais partie d'un ensemble de choses que je ne connais point; il est probable que ma place dans cet ensemble, et ma nature sont ce qu'elles devaient être.
Dieu : ce nom a été plusieurs fois prononcé. Dès que la conscience a révélé à Descartes sa propre existence, qui est celle d'un être faible et chancelant, ignorant, sujet à l'erreur, un être plus puissant lui est apparu. Il a pu dire : « Je suis, même si le monde n'est rien. » Mais il n a pas la prétention de résumer toute la possibilité de l'être, en sa chétive existence. Il n'y a pas de raison pour qu'il existe seul.
Bien que le nom soit prononcé, l'idée de Dieu, être
rf.it n'est pas encore celle qui occupe son esprit.
ir: It Plui't en présence d'un être ressemblant à
,i!méme, quoique beaucoup plus puissant. Le démon
trompeuretmalinestuneinventionanthropomorphique
13 il -us parlait tout à Iheure de l'immortal.té î :Ïait pas sur de ne point se tromper, même faisant un sincèr! et légitime usage de sa raison, si la volonté divine avait résolu de la confondre.
11 revient donc à ses premières craintes et pense encore pouvoir être trompé par une puissance supé- Lre, même quand il se croit le plus sur de la vérité^ Cette pensée le hante et cependant le révolte. « Dieu p ut-U être trompeur? Mais d'abord suis-3e assure Lun Dieu existe^. » Avant tout il veut s^assurer de cette vérité. « Car, dit-il, si je demeurais dans Ugno-^ rance de pareilles choses, jamais je ne pourrais m es-, timer certain d'aucune autre. »
Cette résolution prise, il se remet à d-er ses idées afin d'écarter celles qui peuvent être sujettes a er ur • Bien des années plus tard, au moment de quitter Egmont et d'entreprendre le fatal voyage de Suède
. •„..;» à rlerselier une dernière lettre qui
Descartes a écrit a Cleiseiier uu
ressemble à un testament. U rappelle le temps ou il éXit ses Méditations et à grands traits résume ce qu'il a dit de Dieu et de l'Infim.
„ U vérité, dit-il, consiste en l'être et la fausseté