CHAPITRE II
DE LA CONNAISSANCE
Renouvier, dans ses derniers jours, disait : « Si le fonds de l'énigme était qu'il n'y a pas dénigme? »
Quel est le sens profond de ces paroles? Renouvier se demandait si les apparences de ce monde, telles que les vivants les perçoivent, ne sont pas seules existantes, et s'il faut renoncer à croire en une définitive réalité. La chaîne des phénomènes, dont nous possédons de solides et considérables tronçons, devrait alors simplenient se compléter peu à peu ; et tel devrait être le seul objet de nos recherches. Tous les phénomènes timraient par se déduire les uns des autres, et s expliquer les uns par les autres, grâce à l'emploi des mêmes procédés d'analvse et à l'effet de causes du même ordre 11 n'y aurait'plus d'énigme, en ce sens que tout serait déterminé; et, dès à présent, pourrait être affirmée la formule célèbre : H n'y a pas dinconnaissable, mais seulement de l'Inconnu.
supposons cette cause jugée. L'expérience a trouve une commune mesure entre les dépenses en volonté et
pensée et les recettes en azote et hydrogène. Chaque faculté possède dans le cerveau une case appropriée. Nos actes ne sont point libres et chacun procède d'une cause déterminante, mais ignorée de nous. Les impressions durent; leur persistance est ce qu'on appelait mémoire, et produit Fillusion d'un moi permanent. Cette illusion, la conscience, cesse lorsque les forces qui s'étaient unies et mises en jeu dans un organisme, se séparent pour de nouvelles destinations; lorsque le petit foyer qui brûlait dans mes poumons aura rendu son imperceptible étincelle dans les échanges infinis de la chaleur et du mouvement; lorsque le petit ruisseau détourné pour faire battre la machine de mon cœur sera tari, et sa dernière onde restituée à l'océan universel.
La cause est donc jugée. Mes sensations étaient bien les images, l'envers des choses, et les savants ont soufflé sur ce fantôme, l'Idée. Ce qui dure, ce qui est, c'est l'espace, le temps, la matière, le mouvement. Inventer que tout cela est fait pour moi, et que ce sont là seulement les formes de mes perceptions, est une folie! Tout durera de même lorsque moi, et tous les hommes après moi, nous aurons cessé de percevoir. M. Charles Richet nous a fait comprendre, avec chiffres à l'appui, combien était petite notre place dans l'Univers. Nous ne sommes dans l'immense jeu des forces de la Nature qu'un imperceptible accident.
Si cependant il n'y avait plus d'énigme, si tout s'expliquait de proche en proche, jusqu'au talent d'un
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poète ou d'un peintre, jusqu'aux vertus d'un saint, jusqu'au génie même du philosophe qui aurait tout expliqué il n'y aurait plus ni talent, ni vertus, m géme. L'homme, espérant s'élever si haut, se supprime, se suicide. La machine prend trop de place : il n'en reste plus pour le philosophe qui l'a construite : il explique tout sauf sa propre présence, et il est exclu de son
propre univers.
Sa pensée, en effet, si elle appartenait comme tout autre phénomène à une série déterminée où les mêmes antécédents amènent les mêmes conséquences, ne serait plus qu'un accident succédant à d'autres accidents, une résultante. Ce philosophe, donc, ne pourrait plus dire comme Descartes : « Je suis pendant que je pense. » Et l'énigme demeurerait tout entière.
Si donc la série des causes et des effets, observée, comprise et régie par d'invariables lois, offrait des explications claires pour tous les phénomènes de la Nature, tant de science ne nous apporterait cependant aucune lumière véritable. Car la connaissance primordiale, celle qui sert de fondement aux autres, nous ferait défaut. ,
Il arrive souvent, comme dans le cas présent, qu en essayant de suivre la pensée d'un philosophe jusqu'aux conséquences extrêmes, nous subissons cette impression : arriver au fond d'une impasse. La route peut avoir traversé des champs féconds, en vue de beaux horizons et avoir offert des incidents pleins d'intérêt; mais le voyage est arrêté brusquement. Ce malheur est arrivé
aux plus illustres pèlerins de la pensée ; et d'abord aux sensualistes, hommes modérés, ennemis des systèmes à priori et des idées abstraites. Leur voyage ne fut pas long.
L^abbé de Condillac dit « que nous n'avons point d'idées qui ne nous viennent des sens ». Il ne parle d'ailleurs « que de l'état où nous sommes depuis le péché. Cette proposition appliquée à l'âme dans l'état d'innocence ou après sa séparation du corps, serait tout à fait fausse* ».
Cette réserve est curieuse. L'auteur ne promet qu'une psychologie provisoire, tirée de l'observation d'un état précaire. Notre déchéance présente nous condamne à ne tirer des idées que de nos sens, et nous étions destinés à un sort meilleur.
Quel pourra être ce sort meilleur? Condillac ne liasarde à ce sujet aucune hypothèse. Pour le moment, je vais être un simple spectateur ; mes sens, comme des fenêtres ouvertes, laissent pénétrer jusqu'à mon intelligence les vues du monde. Or celle-ci ne peut pas accumuler simplement des notions qui lui seraient toutàfaitétrangères. Il faut bien qu'elle réagisse, qu'elle prenne sa part du travail et donne uue forme générale venue d'elle-même aux idées qu'elle acquiert d'ailleurs. « L'action des sens, dit Condillac, suffit à la production de quelques idées abstraites; l'esprit concourt avec eux à la production de plusieurs : enfin... il en
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forme par lui-même un grand nombre^ » U avait appelé l'intelligence une table rase, voilà une « table rase » singulièrement active et douée de grandes
facultés! ,
Mais sans pénétrer à l'intérieur de 1 âme comment expliquera-t-on les sens, ces fenêtres ouvertes? On apu, par des rapprochements et des comparaisons, rendre compte de bien des choses : mais la naissance d une sensation est un phénomène sans analogie avec aucun autre. Je puis suivre la lumière réfléchie, réfractée, polarisée ; me représenter les mouvements de 1 ether partout où un rayon passe. Mais cet événemen nouveau • Je vois! moi qui ne suis ni éther, ni ondulation, ni étendue; cet événement-là est sans relation logique et sans comparaison possible avec les précédents. Une fois franchi l'insondable passage, l'examen ne porte plus que sur des faits qui se produisent dans mon esprit Et de nouveau les faits peuvent être compares entre eux; un lien de similitude les unit. Il n'y aura plus comme dans le monde extérieur, d'objets distincts Un seul être se manifeste : il sent, il comprend, il veut; avant tout il a conscience de son existence et de certaines impressions qu'il reçoit des objets extérieurs et que nous croyons à tort être des qualités de
ces objets.
Cet être trouve-t-il en lui-même des notions qui, logiquement du moins, précèdent celles qui lui vien-