‹ Descartes [microform]Chapitre 5 sur 94 · L'art de penser, ch. vui · texte numérisé non relu

L'art de penser, ch. vui

nent du dehors? Locke, puis Condillac, et l'École de la Table Rase ne lui accordent en propre qu'une seule faculté : abstraire, généraliser, c'est-à-dire tirer parti de la conviction que la Nature se répète. Le même produit le même. Sans cette certitude nous ne pourrions plus, je ne dis pas philosopher, ni semer, ni bâtir; mais même vivre et converser avec nos semblables. Les animaux eux-mêmes savent que les mêmes phénomènes se reproduisent dans les mêmes conditions: sans cela ils refuseraient de marcher, ou de manger.

Or, ce seul principe « le même produit le même » sera-t-il suffisant pour servir de fondation à tout l'édifice de notre connaissance? Ce fut Topinion de Herbert Spencer. Observer et généraliser : c'est à quoi, uniquement, il nous permet de nous appliquer. Devant l'infinie multiplicité des phénomènes, il espère atteindre et formuler une loi universelle. xMais loyalement il nous prévient que, même cette loi conquise, nous n'avons aucun espoir de pénétrer dans le secret des choses, et resterons arrêtés devant l'Inconnaissable.

Il ne dit pas comme Renouvier : Si le fonds de l'énigme était qu'il n'y a pas d'énigme? L'énigme est partout. Seulement, par une contradiction singulière, Herbert Spencer, affirmant qu'il ne sait rien du fond des choses, affirme qu'elles suivent toutes la môme loi d'Évolution : loi uniforme qui régit les phénomènes astronomiques, géologiques, biologiques, psychologiques, et même sociaux! La doctrine est agnostique; mais la méthode est dogmatique.

DE LA CONNAISSANCE

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Pourquoi l'Inconnaissable a-t-il une p.*

au sommet de votre édifice, et est-il relégué au delà du prétendu Fait Ultime? L'Inconnaissable est partout; si la dernière explication manque, aucune des autres ne vaut et ne subsiste. Une gerbe de fleurs, d'épis et d'herbes, resserrée dans l'étreinte de deux bras puissants : tel était pour vous le symbole de l'opération de l'esprit exprimée par le mot comprendre. La gerbe est déliée; et tous les faits que vous avez essayé de resserrer sous la loi de l'Évolution universelle, s'éparpillent comme des brins d'herbe.

Nous parlions tout à l'heure de voyages philosophiques arrêtés dans des impasses ; il nous semble que la route du sensualisme pur est, la première, interrompue.

Constater, rapprocher, classer les faits : là n'est point le seul élément de la connaissance.

Connaître n'est pas seulement éprouver un nouvel état de conscience; ou hiep. ajouter une expérience à une autre expérience. C'est ajouter à un effet subi, venu de l'extérieur, une pensée qui vient de nous.

Mes yeux sont éblouis par le soleil : ma main les met à l'abri du rayon. Ma soufirance a cessé ; mais je n'ai pas plus compris que ne comprend le médecin empirique qui voit un virus tuer ses malades et un sérum les protéger contre le virus. C'est de la constatation, et non de l'intelligence. Un fait matériel, tangible me réduit au silence sans satisfaire ma raison. L'usage le nomme brutal, parce qu'il coupe court, provisoirement du moins, à toute explication. Il est incontestable et en même temps inintelligible. Tout ce qui est contingent,

DE LA CONNAISSANCE

adventice, nouveau, tout ce qui se rencontre sans une raison d'être, tout ce qui pourrait être autrement, en un mot tout ce que nous appelons la réalité positive est inintelligible ; et par conséquent, à proprement parler, il n'y a pas de science positive.

L'intelligible, c^estle nécessaire, c'est l'universel, c'est ce dont nous ne pouvons pas concevoir le contraire. Ce n'est donc rien de ce que nous voyons ou sentons. Nous ne pouvons parler de la sorte ni du ciel, ni de la terre, ni des animaux et végétaux, ni des rochers et des eaux, ni de nous-mêmes, car il n'y a aucune raison pour que l'univers, et nous-mêmes, existions tels que nous sommes. Mais dans l'univers les phénomènes se répètent et se conditionnent mutuellement suivant des règles que notre intelligence possède : règles qui semblent nécessaires et, par conséquent, devant gouverner ce monde et lui survivre s'il était détruit. Que va donc devenir le sens du mot comprendre? Entendrons-nous par là appliquer au monde extérieur les règles éternelles que nous trouvons dans notre esprit? Devant nous une nouveUe route

parait s'ouvrir.

« Ces vérités, dit Bossuet, subsistent devant tous les siècles et devant qu'il y ait eu un entendement humain ; et quand tout ce qui se fait par les proportions, c'est-àdire tout ce que je vois dans la Nature, serait détruit excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée et je verrais clairement qu'elles seraient bonnes et véritables, quand moi-même je serais détruit, etquandiln'y aurait personne qui fût capable de les comprendre. »

Sur ce fondement Bossuet établit une preuve de l'existence de Dieu.

« Si je cherche, dit-il, où et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuables comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante et où elle est toujours entendue... C'est donc en lui... que je vois ces vérités éternelles. Cet objet éternel, c'est Dieu. »

Leibnitz tient le même langage. Il a aperçu aussi des vérités nécessaires et, par conséquent, éternelles. Elles existent, elles gouvernent le monde. « Car il est nécessaire que la pluralité visible en ce monde procède d'une unité. Unité métaphysique en laquelle l'existence est jointe à l'essence. Unité comprenant avec tous les réels, tous les possibles, lesquels tendent à l'être, suivant la loi de la moindre dépense pour le plus grand résultat; et nous voyons les choses se produire suivant des lois non seulement géométriques, mais métaphysiques. »

Cette unité est Dieu, dont l'existence serait démontrée par celle des vérités éternelles : à ce trésor il faudrait un gardien.

Cette preuve est-elle définitive? Ou bien un obstacle va-t-il encore nous être opposé? Une objection se présente; celle du Relativisme. Nous devons la faire connaître. Sur ce point capital, il nous semble que les constructions de Bossuet et de Leibnitz sont ébranlées par Kant; mais non pas celles de Descartes, ainsi qu'on le verra plus loin.

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