‹ Descartes [microform]Chapitre 41 sur 94 · Objectiones tertiae^ p · texte numérisé non relu

Objectiones tertiae^ p

abandonné de Dieu, trompé par un mauvais génie, estime faux tout ce qu'il savait, et annule tous ses jugements antérieurs; cet être-là va conclure qu'il existe,

parce qu'il pense î

Oui, répondDescartes, moi-même, endormi, abandonné de Dieu, trompé par un démon, je déclare faux tout ce que je savais, et je rejette tous mes jugements antérieurs. Je conclus cependant que j'existe, parce que je pense.

Alors Huet, évêque d'Avranches, raille la forme de l'enthymème fameux : Je pense, donc je suis. Il traduit plaisamment : « Si sum, sum ; sum autem; ergo sum. » La critique serait juste, s'il s'agissait d'un raisonnement. Mais ce n'est pas le cas : il s'agit d'une intuition.

Longtemps après Descartes, la forme logique donnée à sa pensée est encore critiquée par Maine de Biran. Le moi est vu, par intuition, par une aperception immédiate. Il y a aperception immédiate du moi, du sujet qui dit Je, en se distinguant de tout ce qu'il lui est permis de se représenter ou de concevoir. Le moi s'aperçoit primitivement. Tout ceci est exactement conforme à ce que nous a enseigné Descartes.

Mais, prenant dans leur sens strict les mots : Je suis donc une chose qui pense, Maine de Biran poursuit : « Le moi qui attribue la pensée à la substance, n'est pas cette substance dont il croit affirmer l'être absolu; le sujet qui attribue et qui dit je, n'est pas l'objet d'attribution actuelle*. »

1. Note sur ridée dexislence (1824) publiée par P. Tisserand.

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N'est-ce pas là une mauvaise querelle ?

Il faudrait donc se contenter d'affirmer Je ou moi sans ajouter un jugement, ni même une observation quelconque, sous peine d'exprimer autre chose que l'aperception immédiate, et de prononcer un jugement. La psychologie deviendrait une science fort brève. A l'exclamation Je ! ou Moi ! il ne serait pas permis d'ajouter un seul mot. D'ailleurs, n'a-t-on pas depuis longtemps remarqué que nous sommes pour nous-mêmes, par le moyen de la conscience, à la fois sujet et

objet?

Maine de Biran approuverait Descartes s'il avait dit:

Je suis une force, et non une chose. Il estime qu'une force est un principe actif, et qu'une substance est passive. La substance est ce qui demeure lorsque la pensée supprime tous les caractères sensibles; c'est le morceau de cire, par exemple, que Descartes dépouille de sa couleur, de son odeur, de son poids, de sa consistance; la substance se conçoit dans l'espace, et elle

est matière.

Au contraire le moi, le soutien permanent de toutes mes pensées, volitions, émotions, est un principe actif, une force ; ce ne peut être rien de semblable à la substance étendue et passive qui demeure en un objet, quand je l'ai dépouillé de tous ses caractères sensibles.

Nous retrouvons le dynamisme; nous voyons paraître la monade. Mais Descartes n'est point pris ea faute. Il plait à Maine de Biran déjuger légitime l'emploi du mot substance seulement quand il s'agit de matière sensible

DE DIEU

et étendue : or très souvent Descartes a déclaré le contraire ^ Il attribue une substance à des entités incorporelles' et à Dieu même. C'est même en moi ou en Dieu que la notion de substance se conçoit distinctement. Car existe-t-il des substances corporelles? Rien n'est moins sûr, déclare une phrase citée plus haut, delà 3^ Méditation2. Il se peut, dit encore Descartes, malgré la différence qui sépare la chose qui pense delà chose étendue, que j'aie tiré de la connaissance que j'ai de moi-même, la notion de substance en général, et que j'attribue ensuite une substance à un rocher ou à un arbre. La substance directement connue est incorporelle : c'est le moi.

Thomas Reid^ a repris les objections de Gassendi et de Catérus. Descartes doute du témoignage de ses sens : pourquoi ne pas douter aussi de sa conscience ? Le témoignage de sa raison ne le rassure pas, même en géométrie; comment accorde-t-il sa confiance à une intuition qui l'a convaincu de l'existence de Dieu ?

Kant, dans sa discussion de la Preuve ontologique ^ nous parait, avec beaucoup plus de science, soulever la même difficulté. Il argumente ainsi : on se demande

1. Objecliones tertiae, p. 176. Responsio. Sunt actus quidam quos vocaraus corporeos ut magnitudo, figura, motus...

Suntalii actus quos vocamus cogitativos, ut intelligere, velle, iraaginari, sentire,etc., qui omnessubrationecommuni cogitationis, siveperceptionis, sive conscientiœ conveniunl; atque substantiam cui insunt dicimus esse rem cogilantem, sive alio quovis nomine, modo ne ipsam cum subslantia corporea confundamus...

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