Id
DE DIEU
Avant d'exposer la dernière preuve fournie par Descartes, cherchons à nous représenter le chemin tracé par son grand précurseur, saint Anselme.
Quentin Matsys a peint une étrange figure : un personnage qui se relève à demi, un genou encore plié vers la terre, la main abritant ses yeux éblouis, le regard en extase tendu vers le ciel. Il est au fond d'une vallée, entourée de montagnes escarpées, dont tous les sommets sont couronnés de tours et de châteaux. Le tableau est au musée de Bruxelles, et fait partie de ce triptyque admirable où l'on voit la mort de sainte Anne. Si le personnage était plus jeune, presque enfant, on eût pu croire que Matsys avait peint saint Anselme.
Eadmer, le biographe et le serviteur du saint abbé du Bec, nous raconte, en effet, qu'étant enfant, et entendant sa pieuse mère parler toujours du seigneur du ciel, Anselme rêva qu'il voyait le palais de ce seigneur entr'ou-
vert.
Il était né et avait été élevé dans la vallée d'Aoste, où ses parents habitaient noblement un château dominant quelques métairies et quelques champs plantés de maïs, de vigne et d'olivier. Il avait une pieuse mère, un père bon vivant, occupé du soin de ses terres et de parties de plaisir avec ses voisins. Il doit exister encore, dans la vallée d'Aoste, beaucoup de ménages semblables.
• il
L'enfant, auquel sa mère parlait du roi du Ciel, regardait les montagnes hérissées de tours : là se dressaient les fières demeures des amis de ses parents : il imaginait au-dessus de toute la terre un seigneur plus puissant, plus riche, plus juste et plus vaillant que tous les autres. Et, nous raconte Eadmer, comme un enfant nourri dans les montagnes, il pensa qu il pourrait gravir ce ciel mystérieux, et se mit en marche.
Comme Descartes, il visita les cours et vit les princes; les peuples le prièrent à genoux d'accepter les hautes dignités de l'Église. Il connut toutes les grandeurs humaines et les estima à leur prix. Ne pensez pas qu'il les méprise. Son âme n'est pas une âme chagrine, dédaignant les efforts des hommes et les charmes de la nature : il trouve dans les créatures, il le dit, un certain degré de perfection. Non, Anselme na pas été transporté d'un coup d'aile sur le sommet du temple, et ne regarde pas sous ses pieds tous les royaumes de l'univers. Ce n'est pas non plus un philosophe de Tabsolu, un Spinosa, que la logique de l'unité, de l'infini, de l'immuable a conduit à poser l'existence d'un seul être incompréhensible et à exclure tous les autres. Anselme est un pèlerin qui gravit les pentes, et veut monter plus haut que les châteaux et les tours.
Plus haut, plus grand! Un être plus puissant que les rois, plus vénérable que les docteurs de l'Église, plus beau que les forêts et les étangs! Il le cherche dans son esprit, et il fuit le monde. Enfermé dans sa cellule de l'abbaye du Bec, il procède par comparaison. Il ne
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s'efforce pas comme Spinosa de faire tenir dans son esprit la conception de l'infini. La forme même de son langage philosophique se ressent de ce dessein; et dans le Proslogium de saint Anselme le comparatif est d'un emploi beaucoup plus fréquent que le superlatif.
11 se livre donc avec amour à la poursuite de l'être plus grand que tous ceux qu'il connaît. Et son serviteur et historien nous assure que cette recherche absorba toutes ses facultés, au point de lui faire oublier vêpres et complies, et de le distraire de son bréviaire. Son âme pieuse en fut troublée, et il se demanda un instant si la recherche passionnée de l'existence réelle de Dieu n'est pas une tentation du démon.
Mais une nuit, il lui semble n'être plus seul dans sa cellule. L'être qu'il a aperçu m intellectu, est là, in re. Ses raisonnements ont pris corps, et son esprit a contemplé la suprême réalité.
Eh quoi! lui dira, le lendemain, le moine Gaunilon, votre cerveau est-il capable d'enfanter comme celui de Jupiter d'où sortit Minerve tout armée? Si vous imaginez un cheval ailé, irez-vous voir demain matin si par hasard les ailes de Pégase ne cachent pas le soleil? J'imagine quant à moi une lie, la plus fertile, la plus riche, la plus belle des lies. Si elle n'existe que dans mon esprit elle est inférieure à celle qui existerait en réalité. Or elle est la plus parfaite de toutes les îles. Elle existe donc, mais en une région de l'Océan, ignorée des navigateurs. Voulez-vous parcourir les mers pour l'aile* chercher?
Il n'est pas sûr que de pareilles raisons n'eussent pas, en ces temps anciens, enflammé le courage des navigateurs et fait ouvrir au vent les voiles des nefs, pour la recherche de l'ile merveilleuse. Cependant saint Anselme n'est point dupe. Il répond : Votre île merveilleuse, moine Gaunilon, n'est pas l'être plus parfait que tous les autres. C'est une très belle ile : voilà tout; et il n'est aucune raison pour qu'en elle, l'existence se joigne à l'essence, comme un dernier degré de perfection.
Les grossières raisons de Gaunilon ne troublent pas le saint philosophe. Aussi n'a-t-il pas eu, comme sainte Thérèse, une vision fugitive, dans les doux transports de l'extase. Il n'a pas été l'objet, comme dit M. William James, d'une expérience religieuse; et le subliminal n'a rien à faire dans son état d'âme. Il ne s'est coofié qu'à la froide raison : elle seule l'a conduit; il a vu, il a touché, et il s'écrie, un peu comme saint Thomas, mais comme un saint Thomas logicien et non sensualiste : Hoc es tu, Domine Deus meus.
Au début, lorsque Descartes établit que les idées existant objectivement dans notre esprit ont plus ou moins de réalité, il procède suivant la manière de saint Anselme. Dire que l'être parfait a plus de réalité que tout autre, cela revient à dire, en effet, qu'en l'Être parfait l'existence se joint à l'essence ; et qu'il ne peut
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pas être conçu par notre esprit, sinon existant. Quand nous comparons la pensée de Descartes à celle de saint Anselme, il nous semble qu'elles ne diffèrent que par l'expression qui leur est donnée.
Mais Descartes tient d'autres arguments en réserve. Il ne se contente pas de la preuve ontologique et va s'appuyer subsidiairement sur le principe de causalité.
Revenons où nous en étions restés : l'idée de l'Être parfait est en nous. Elle possède en elle-même plus de réalité objective qu'aucune autre. Elle donne lieu moins que toute autre, au soupçon de fausseté. D'ailleurs, en tant qu'idée, elle ne me trompe pas; elle existe. Ce qui aurait pu me tromper, c'eût été le jugement par lequel j'attribue à mes idées un objet extérieur à moi.
Cette idée est-elle claire et distincte? On me dira que je n'embrasse point l'infini, et qu'en Dieu sont mille autres vertus que ma pensée ne peut ni embrasser, m même atteindre. A ceci. Descartes a répondu» : « U est de la nature de l'infini que ma nature qui est finie et bornée ne le puisse comprendre ; et il suffit que je conçoive bien cela et que je juge que toutes les choses que je conçois clairement, et dans lesquelles je sais qu'il y a quelque perfection, et peut-être aussi une infinité d'autres que j'ignore, sont en Dieu formellement ou éminemment, afin que l'idée que j'en ai soit la plus claire et la plus distincte de toutes celles qui sont en mon esprit. »
[. Troisième Méditation, p. 36.
« L'idée de cet Être parfait et inûni, dit encore Descartes *, est entièrement vraie : on ne peut feindre qu'elle ne me représente rien de réel comme j'ai dit tantôt de
ridée du froid. »
Cependant il suppose que quelqu'un fera cette réserve : (( Encore que peut-être l'on puisse feindre qu'un
tel Être n'existe pas. »
Cette réserve n'aurait point de valeur pour saint Anselme : à ses yeux l'existence de l'Être parfait est inséparable de l'essence, puisque esse in re est plus que esse in intellectu. Elle n'en a pas davantage pour Descartes. 11 a dit, dans le Discours de la Méthode : « Revenant à examiner l'idée que j'avais de l'Être Parfait, je trouvais que l'existence y était comprise, en même façon qu'il est compris en l'idée d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre ; ou même encore plus évidemment 2. »
(( Si des gens doutent de l'âme et de Dieu, c'est qu'ils n'élèvent jamais leur esprit au delà des choses sensibles et que tout ce qui n'est pasimaginable leur semble n'être pas intelligible 3. »
Cette formule est admirable de concision et de clarté. Mais Descartes a voulu rallier même ces sensualistes vulgaires. Ils refusaient de voir; il a fallu les convaincre par un syllogisme. C'est à eux qu'est destinée la deuxième preuve.