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CHAPITRE VllI

On a dit souvent qu'il faut, pour être équitable, juoer les hommes en se reportant au temps où ils vivaient et aux idées de ce temps. Cette règle s'applique aux hommes de gouvernement, et s'impose à leurs historiens. Mais l'historien des philosophes n'est pas tenu a cette réserve. U ne raconte point ; il expose ; il u'est pas le iuge du bien et du juste; il est le critique du vrai. Le temps, le miUeu socialne doiventpas exercer sur son jugement une influence; les doctrines seules sont 1 objet de son étude. Et elles n'ont ni âge, ni patrie. Anstote Platon, Descartes appartiennent à tous les pays et à

tous les siècles. ,

Cependant, comme toute abstraction répugne a notre nature, la vie et le caractère d'un homme contribuent à la valeur de ses idées, en augmentent la portée, en montrent la sincérité. Schopenhauer, Nietzsche furent des hommes inquiets et malades. La raison, 1 honnêteté, on p.,ut dire la santé morale sont les caractéristiques

• il

PESCARTES.

de Descartes; une étroite parenté régna toujours entre Texistence de cet homme et son œuvre.

Sa famille était alliée à de bonnes maisons d'Anjou et de Bretagne, et tirait une fierté légitime de sa parenté avec la maison de Maillé. Son père, M. Joachim Descartes, seigneur du Perron, de Chavagnes et de la Haye, pour moitié (l'autre moitié de cette dernière seigneurie appartenant à la maison de Sainte-Maure), était conseiller au Parlement de Rennes. Son frère aîné, héritier de cette haute charge de magistrature, eut pour fille Catherine Descartes, admirée de toute sa province, et qui, suivant Madame de Sévigné, semblait avoir hérité de Tesprit d'un oncle illustre.

Il fréquenta d'abord, comme il nous l'a dit, les cours et les camp&^ vaillant soldat, ne craignant ni les duels ni les aventures. Plus tard, comme le célèbre docteur protestant Voétiuslui demandait compte, en un jour de discussion, de ses titres scientifiques, il lui arriva de tracer lui-même son signalement :

« Un ancien officier, issu d'une famille honorable, ne manquant pas d'esprit, ayant manifesté quelque goût pour les mathématiques, et en ayant acquis quelque connaissance. » Le portrait est exact : mais devant un docteur Voétius, sont-ce là des qualités suffisantes pour prétendre fonder un système de philosophie nouveau? Le Régent d'Amsterdam est scandalisé : quelle médiocre intellectualité ! Naturellement tout esprit critique fait défaut à ce militaire. Ses arguments ne supportent pas l'examen, ils démontrent le contraire de

nn'ils voudraient établir. Descartes prouve Vexis- ;L : Tu par des ar.u.euts «i -uvais cjue ,u.

l,ue les examinera ^-^f^^^^Z^^ Vanuinin'apasfaitautrement, ^']^^^'^ Ce dont , are brûlé vif par le parlement ^2^l^^2'2 ■ voétius, quoique réformé, ne P-aH P^ ^^^^ "" tantil voudrait -u- le — s^^^^^^^^^^^ , ,,,

La crise fameuse qm décida de sa retrau

contée par ^f-^'^^'^^^ où l'occasion des guerres ,< J'étais alors en AUemagne, ou ,- „wnmme

• ' cnnf nas encore finies m'avait appelé, et comme qui n'y sont pas encore u ivmnereur vers

•e retournais du couronnement de ^^^^^'^ Armée le commencement de l'hiver m arrêta dans un ; r; où ne trouvant aucune -versa -q^-

ra::rpTr"ra:i1o:tleloisirdem'en^

de mes pensées. » l'Ampuvent

Quel vivant tableau! Les guerres ne lémeuven If et le couronnement de l'empereur la laisse

point, et le couio tp„„ble par bonheur.

calme. Point de passion qUi le t^"^^*"' /* ^^

Point de conversation avec les ^''^l^l^'^^\ltZ

.me. Point de livres -^ P^^' P^"^^';^!^; ^S.

seul et libre, tout prêt pour la recherche de la v nt Descartes vécut ensuite surtout en H.U^nd .

Utrecht, à Leyde, à Amsterdam. U aime ces

..ifiques où rien ne ^^^^^^^TZ^^^^^^

où il ne connaît personne; il s aniuse à rega

port et le long des canaux tant de gens qm discutent.

DES CARTES

travaillent, s'agitent, pour des affaires dont lui-même ne sait rien et qui lui sont indifférentes. Il lui semble, ditil un jour, que tout ce monde est à son service ; et n'at-il pas raison? Tous les hommes utiles qui bâtissent, fabriquent, habillent, nourrissent, transportent, administrent, gouvernent leurs semblables n'ont-ils point pour fonction d'assurer le repos de quelques rêveurs qui augmentent la somme de connaissances et d'œuvres de l'humanité? Les œuvres durables ne servent à rien, au moment de leur naissance.

Le lieu de la retraite définitive de Descartes fut Egmont, bourg voisin d'Alcmaar. L'éloignement de Paris était grand. Une lettre de Mersenne n'ayant mis que huit jours à venir, ce fut un sujet d'étonnement. Une autre fois, Mersenne reçoit une lettre de vingt pages adressée « au Frère Minime, en leur couvent delà Place Royale ». Il doit payer trente-huit sols au courrier. Mais elle contient tant de trésors que le bon Minime s'écrie : « Je l'eusse payée trente-huit écus ! »

Cet homme d'un si prodigieux génie mena la vie la plus retirée et la plus modeste. Pour être totalement exempt d'ambition il avait deux raisons : son grand esprit d'abord, et ensuite l'atavisme d'une famille honorable et de situation moyenne. L'ambition est la passion ou des très grands seigneurs qui veulent maintenir leur maison dans son éclat; ou des fils d'ouvrier qui veulent parvenir. A M. Morin, savant bien oublié aujourd'hui, Descartes écrivait avec une bienveillance un peu maligne :

« Je puis seulement dire que je plains avec vous

l'erreur de la fortune en ce qu'elle ne reconnaît pas assez votre mérite. Mais pour mon particulier. Dieu merci, elle ne m'a jamais fait ni bien ni mal. »

Il avait horreur du bruit et de la foule, au pomt d'écrire d'abord ses ouvrages en latin, afin qu'ils eussent moins de lecteurs. Personne ne pratiqua plus sincèrement la devise qu'il avait choisie : « Bene vixit qui bene latuit. » Quand il venait à Paris et passait quelques jours rue du Four, à l'hôtel des Trois Chapelets, ce n'était pas pour solliciter à la Cour, ni pour briller dans les salons des femmes savantes. Ce n'est pas lui qui leur apprenait à dire :

J'aime ses tourbillons. - Moi ses mondes tombant.

Dans les lettres nombreuses parties de sa retraite, il ne faut pas espérer trouver des peintures de son état d'âme, ou des détails pittoresques sur les mœurs de son temps. Point de déploiement d'éloquence ou d'esprit; il ne prétend pas éblouir ses amis. Ce sont surtout de méthodiques réponses à des questions d'ailleurs extrêmement variées; des lettres d'affaires, mais d'affaires de science et de philosophie. On reconnaît cependant les sentiments que son correspondant lui inspire. Les lettres à la princesse Elisabeth sont pleines de charme et d'animation. Il est dur et hautain pour Voétius, familier avec des Argues, dédaigneux envers Roberval qu'il ne peut souffrir. Il montre beaucoup d'égards à Huyghens, qu'il appelle M. de Zuytlichen; et une tendresse émue au Capucin Marin Mersenne, l'ami de son cœur.

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De quels sujets est-il traité dans les lettres? Le domaine de la Science est vaste ; et entre ses méthodes, très diverses, régnent de profonds contrastes.

Henri Poincaré, par exemple, met le pied sur la marche d'un omnibus, au retour d une promenade à travers la campagne ; et il aperçoit tout à coup, comme dans un éclair, la théorie des fonctions fuchsiennes. Nous n'essayons pas d'expliquer, pas même de comprendre ce qu'il a aperçu : nous imaginons des grandeurs variables telles que les variations des unes suivent celles des autres en vertu de rapports fort compliqués; des résultats imprévus, des apparences de contradiction, un chaos; et tout à coup une idée très simple, très générale apportant à l'esprit la lumière, la satisfaction, la victoire sur les obscurités, les impossibilités, que les propres raisonnements du savant avaient fait surgir en lui-même, à partir de prémisses posées aussi par lui-même.

Comment un savant parvient-il à apercevoir cette lumière? En y pensant toujours, répondait Newton. Aujourd'hui on aime à croire que préparée dans le subconscient, elle passe tout à coup par une fissure et illumine la conscience. Mais comment concevoir la conscience non présente, ou seulement sub-présente, au cours de pareils raisonnements? Il nous est plus aisé de supposer que la mémoire a pu être latente ; elle a laissé tomber quelques anneaux de la série et ne nous rapporte pas ensuite tous les instants d'un long travail. Mais peu importe le procédé intellectuel. Le fait

i„„„,t,nl e,t celni-«i : rinlellisen» peut tovaill",

dehors de Texpérience sensible.

L moment même où la lumière apparaissait a M Poincaré. montant en omnibus, il a pu arriver qu un !utre savant, désigné par le même titre, appartenant I^x mônies Facultés et Instituts, reçût dans son laboralet ouvrit avec de grandes précautions une ca.se d fleurs desséchées. Venues du Congo ou de lAma- Ine envois de colons ou de missionnaires, les ophri- Ts les amaranthes ou les mélampyres, spectres gns ap Itis faute de sève, et décolorés, faute de vie offrent tZ . ses regards curieux, des pistils et des ta-nes

p- ou moins -^^^:^^:;:J::^^.

nières. Ces fleurs seront aianareb uu ^i . gynesoupolygines, monoïques «u dioïques.

Que signifient ces noms? Que les Tournefort et les Jus sieuo^rà travers des formes variées àl'infim, reconnu d sor-nes toujours les mêmes, avec, dans leurs'.dispomons quelques dive.ités en petit nombre, permettan d'érbUr quelques classes. Et ces organes et ces diversité :::eonnl disavant: en. rteque^^

t"^ ^Cl t^st^Tdt.t:;e?e::^la noUauté, chaque plante, après itî^i A ^^p«^„ les

il poussera un soupir de satisfaction ayant aperçu 1 diLtions connues de sa mémoire et les principes poses

^rcelt savants l'un cherche ridée en lui-même, et l'autre la demande au monde extérieur.

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Mais celui-ci même ne se contente pas de voir, ni de dresser un catalogue. <( Le monde, dit Fabre, le charmant auteur de La Vie des Insectes, nous intéresse par les idées que nous en formons. L'idée disparue, tout devient stérile. »

L'idée domine toutes choses, et devant les regards d'un savant comme devant les yeux d'un peintre ou d'un poète, le rôle du monde extérieur se réduit à celui d'évocateur d'idées.

Les idées mathématiques ou métaphysiques paraissent de prime abord être les seules à la recherche desquelles puissent se consacrer des hommes voulant vivre seuls, et ne se fier qu'à leur propre pensée. Que faire, sinon des mathématiques, dans un poêle en Hollande, ou dans une cellule du couvent des Frères Minimes, près la place Royale?

Brunetière, occupé de la doctrine positiviste et persuadé qu'il y a pour la vérité un critérium extérieur à nous-mêmes, avait bien peu compris Descartes. Parce que Descartes ne veut rien admettre pour véritable sans le voir clairement et distinctement (ce qui est la pure méthode d'un mathématicien) , il le traite de subjectiviste et même de dilettante.

Ce serait mal connaître Descartes et ses amis. Comme Peiresc et les esprits curieux de ce temps, ils s'occupent de toutes choses. Ils conversent « de omni re scibili ». Ces grands chercheurs d'idées, les poursuivent dans toutes les directions. Leur isolement volontaire et leur manière de travailler ne les ont point rendus

exclusifs. Us raisonnent de tout; et, entre l'abstrait et le concret, le monde mathématique et le monde expérimental, ils n'élèvent pas une barrière infranchissable. Prenons au hasard une lettre à Mersenne : il s'agit de (( la décUnaison de l'aimant » ; d'un livre nommé Le Trésor infini; de trois postulata d'un mathématicien de la Flèche ; du problème de la roulette ; des arcs et des ressorts. « Quand ils sont bandés, la matière subtile qui coule dans leurs pores les rencontrant avec une figure forcée qui ne lui donne pas si libre passage que leur figure ordinaire, fait efiort pour les remettre en cette figure ordinaire*. »

Puis ce sont les lunettes de M. du Maurier, dont il attend moins que de celles de M. de Beaune.

Puis ses notes sur Galilée qu'il vient de revoir. Il faut avant tout savoir ce qu'est la pesanteur. Et « selon moi la pesanteur n'est autre chose que les corps terrestres sont poussés réellement vers le centre de la Terre par la matière subtile : d'où vous voyez aisément la conclusion ». Au reste « l'augmentation de vitesse de la pierre qui tombe, se fait selon Galilée et aussi selon moi, à peu près en raison double des temps ». Il est ensuite parlé du marteau qui, sur un coussm ou sur une enclume suspendue, aplatira mieux une balle de plomb que sur une enclume ferme. Car « dès le coup donné sur l'enclume ferme le marteau rebondira et n'aura pas le loisir d'aplatir la balle ».

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