‹ Descartes [microform]Chapitre 53 sur 94 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DU MÉCANISME

L'univers de Descartes est une masse mouvante , liquide, transparente, pleine, une mer sans fond et sans surface — l'étendue mobile, a dit M. Boutroux. Tout mouvement y est un cycle fermé, car tout est plein et quelque chose prend la place de ce qui s'est déplacé.

Pourquoi tout est-il plein? Parce que les vides, les manques sont contraires à notre idée de la toute-puissance et de la perfection de Dieu. Ensuite parce que nous croyons concevoir, mais ne concevons pas clairement et distinctement l'étendue sans un objet étendu. Nous parlons d'un vivier vide parce qu'il ne contient pas de poissons, et d'un vase vide parce qu'on en a ôté les fleurs : essayons de concevoir le vrai vide, le néant ; et il faudra que les bords du vase se resserrent et que les parois du vivier se rapprochent.

Bien injustement on a reproche à Descartes d'avoir confondu des attributs, étendue, pensée, avec des substances.

Contre ce reproche, il se défend dans les Principes.

■lî

fi f|

Il a dit que le caractère principal de la matière était d'être étendue, mais il ne confond pas la qualité avec la substance qui en est douée. Peut-on lui adresser ce reproche? Il a déclaré ne point concevoir Tespace vide; il a dit que la perfection de Dieu n'admettait pas un manque, un néant entre ses créatures; prétendre qu'il confond l'étendue avec la matière serait abuser de ses paroles, abuser de ce qu'il a voulu trop prouver. L'idée de substance est inséparable de celle de temps, puisque la substance est ce qui dure sous les attributs et accidents divers : de là, résulte l'idée du mouvement, inséparable de celles de l'espace et du temps.

Tout est plein et tout est en mouvement.

La terre, tournant comme elle le fait, éclaterait, comme un volant qui s'emporte à une trop grande vitesse, si elle n'était contenue par le plein environnant. Et comment est-elle transportée autour du soleil, a dit Descartes? Comme un navire qui monte, immobile, avec le flux de la mer et descend avec le reflux. - Tout est plein. La matière cependant n'est pas partout uniforme : le système qu'il imagine et que nous allons essayer d'exposer, expliquera la formation de plusieurs éléments.

En présence du monde nous commençons par sentir et nous voulons ensuite comprendre. Comprendre, disions-nous en commençant, c'est apporter, de notre fonds, beaucoup plus que la sensation extérieure ne nous fournit. C'est toujours construire un système mécanique, même quand l'apparence ou lumineuse ou sonore du

DU MÉCANISME

phénomène observé n'évoquait pas nécessairement l'idée de mouvement. L'explication donnée, nous sommes bien loin de ce que nos sens nous montraient d'abord. Cette considération ne doit pas nous efiPrayer si l'explication est rationnelle. Une hypothèse qui rend compte des faits devient une réalité. Si je découvre, dit Descartes, un chiffre qui donne à un logogriphe un sens raisonnable, il y a un nombre indéfini de chances pour que ce chiffre soit bon et ce sens véritable. Voyons donc quelle sera la clef offerte pour le logogriphe de l'Univers.

On pourrait supposer que Descartes a construit son système, comme Beethoven a trouvé l'andante de la symphonie pastorale : au bord d'un ruisseau. L'eau s'écoule en tournoyant et les tourbillons d'inégale vitesse, d'inégal rayon, s'avancent, se rencontrent, se mêlent, se défont et se reforment.

Une grande débâcle, comme lorsque les glaces immobiles d'un fleuve se rompent, a précédé cet écoulement en tourbillons. La matière qui emplit l'espace, s'est disloquée, rompue en petits cubes d'égale grandeur qui se sont mis à tourner sur eux-mêmes et autour d'un centre, non sans briser leurs angles et affecter bien vite, par suite du frottement et de l'usure, la forme

sphérique.

Voici donc tout l'espace en mouvement, rempli de sphères tournantes. Les cieux, car il y en a plusieurs, sont autant de grands tourbillons formés autour d'un centre; et les centres sont, pour notre ciel, le soleil, et, pour les autres cieux, les étoiles fixes.

if.

ïf, ,'

'iii

V II • ■ Il

Page 1