‹ Descartes [microform]Chapitre 55 sur 94 · Principes, p · texte numérisé non relu

Principes, p

DU MECANISME

et encore visible pendant la période de translation de

la lumière.

Il existe, suivant le système de Descartes, un troisième élément : l'élément subtil. Il ne procède pas du second, que nous voyons partout semblable à lui-même et également fluide. Il procède du premier. Cette poussière faite des angles brisés dans la débâcle originelle, ces « raclures » de la matière sont inégales de forme, de volume, et d'agilité. Il y a d'impalpables poussières qui filtrent partout avec des vitesses presque infinies, et il y a des débris plus massifs et de figure plus propre à Tenchevêtrement. Le tout passera dans le courant qui va en ligne droite des pôles de notre ciel vers le centre ; mais quand il s'agira de s'échapper des flancs de ce tourbillon, les débris les plus massifs seront retenus. Ainsi se formeront et s'épaissiront des taches sur la face de notre soleil ; c'est une écume à la surface de cette sphère hquide. Ces taches peuvent devenir pour d'autres astres une enveloppe complète.

Ces résumés de quelques pages prises de loin en loin ne pourront donner qu'un aperçu du système et une assez vague esquisse de ce grand tableau. Le défaut de l'auteur est d'avoir voulu le pousser jusque dans les moindres détails, où il semble qu'infidèle à sa méthode,

fi

il ne pouvait plus voir clairement et distinctement.

Cependant il était si convaincu de la nécessité de ses

raisonnements qu'il tranchait sans la discuter cette

question souvent posée : « Notre univers est-il le seul

possible? »

Que Dieu, s'écrie-t-il, me donne la matière agitée et confondue comme dans le chaos inventé par les poètes, en sorte que nous ne puissions rien retrouver de notre univers. Je ne parle pas des formes et des qualités dont on dispute dans les écoles, et dont la matière serait dépouillée. Supposons seulement l'informe mélange de toutes choses, et supposons que Dieu laisse simplement régner les lois auxquelles notre univers obéit encore aujourd'hui : les cieux renaîtront, les étoiles, les planètes, la terre se disposeront encore comme dans le vieil univers. La lumière parcourra en un instant les espaces. Enfin sur la terre, et dans la terre, l'air et les eaux avec leurs courants et leurs reflux, les métaux cachés dans les mines, les plantes couvrant les champs, toutes choses reprendraient leurs places, et recommenceraient à souffler, à couler, à végéter comme nous le voyons. « Encore, dit Descartes, que j'eusse expressément supposé que Dieu n'avait mis aucune pesanteur dans la matière dont la terre était

composée. »

Il croit parvenir à cette connaissance de l'univers sans la tirer d'ailleurs que de « certaines semences de vérité qui sont dans nos âmes... Il me semble que par là j'ai trouvé des cieux, des astres, une terre et même sur la

DU MECANISME

terre de l'air, de l'eau, du feu, des minéraux, et quelques autres telles choses qui sont les plus communes de toutes et les plus simples et par conséquent les plus aisées à reconnaître. »

Au moyen des éléments espace ou matière, temps ou mouvement, à l'aide de quelques semences de vérité déposées en son âme et avant toute expérience, il construit l'univers. Il ne rejette pas cependant l'expérience. La raison devrait en principe s'en passer; seulement la raison humaine est faible et se perd dans les détails de la création; alors au lieu de les déduire des principes, nous les observons dans la nature et remontons aux principes suivant une marche inverse, mais bien sûrs de ne pas manquer le rendez-vous. « Lorsque j'ai voulu, dit-il encore, descendre aux choses qui étaient plus particulières, il s'en est tant présenté à moi de diverses que je n'ai pas cru qu'il fût possible à l'esprit humain de distinguer les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre, d'une infinité d'autres qui pourraient y être si c'est le vouloir de Dieu de les y mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n'est qu'on vienne au-devant des causes par les effets et qu'on se serve de plusieurs expériences particulières. »

Dans l'expérience on observe donc les efiPets; on remonte ensuite aux causes. Et Descartes nous apprend « qu'il n'a jamais remarqué aucune chose qui ne pût être assez commodément expliquée par les principes qu'il a trouvés. »

-fi

''il y

•ni

Ainsi donc, en droit, les principes qu'il a trouvés suffisent. Un exemple fameux va nous montrer que l'expérience ne présente à ses yeux qu'un intérêt secondaire. Il écrit, d'Egmont, le 13 décembre 1647, au

Père Mersenne :

« J'avais averti M. Pascal d'expérimenter si le vif argent montait aussi haut, lorsqu'on est au-dessus d'une montagne que lorsqu'on est tout au bas. Je ne

sais s'il l'aura fait^. «

La confiance en « les principes », le dédain de l'expérience ne sauraient aller plus loin. Descartes en jugera toujours ainsi, tant qu'il s'agira des phénomènes physiques, déterminés par d'invariables lois.

Tout au contraire, la psychologie ou la politique, ayant affaire à la spontanéité humaine, ne peuvent être que des sciences d'observation. « En cela, écrit Descartes à la princesse Elisabeth, il vaut mieux se régler sur l'expérience que sur la raison... on ne peut juger ce que feront les hommes par la seule considération de ce qu'ils devraient faire. «

Ils sont libres, en effet, et leur liberté oppose des

1 La date de cette lettre (13 déc. 1647) est fort intéressante. En 1647, Descartes quitte Egmont en juin et se rend à la Haye, puis à Paris où .1 demeure jusqu'à la fin de septembre. Une lettre de Jacqueline Pascal à sa sœur, Madame Périer (25 sept.), raconte que Descartes vint chez leur frère avec Roberval. « On se mis sur le vuyde, et M. Descartes, avec un «rand sérieux, comme on lui demandait ce qu'il croyait qui fût entre Sans la seringue, dit que c'était de la matière subtile. Mon frère répondit ce qu'il put... » 11 est bien probable que l'expérience du Puy-de- Dôme fut alors suggérée par Descaries. Pascal la proposa à Périer par une lettre du 15 nov. 1647; et Périer l'exécuta le 19 sept. 1648.

DU MÉCANISME

limites précises au domaine du Déterminisme et du Mécanisme.

Pascal, dit M. Joseph Bertrand, ne pouvait prendre au sérieux la matière subtile. « Les Principes produisaient sur lui l'efiet qu'ils produiraient de nos jours sur un physicien moderne : il croirait son interlocuteur

aliéné. »

Donnons d'abord loyalement des exemples qui puissent

excuser ce jugement péremptoire.

Certes un physicien moderne n'apprendrait pas sans surprise que les éléments de l'eau sont glissants et fuyants comme de petites anguilles, ou bien encore que « les parties du sel, d'abord rondes et raides ainsi que de petits bâtons, engagées dans les pores du corps, y sont tellement pressées et agitées qu'elles y deviennent plates et pliantes en même façon qu'une verge de fer se change en une lame à force d^être battue à coups de marteau ». Et enfin « qu elles s'aiguisent et polissent en telle sorte que devenant tranchantes et pointues eUes prennent la forme de certains sucs aigres et corrosifs, le vitriol et l'alun ^ ». De la même manière sont expliqués trois sortes de corps « qui semblent avoir beaucoup de rapports avec ceux que les chimistes ont cou-

Page 1