Revue scientifique, février
DU MÉCANISME-
sens, dit-il, et des instruments qui les complètent, ne nous permet de percevoir que ce qui se manifeste sous forme de mouvement. » La structure de nos sens, tout au conlraire, ne nous fait pas percevoir un mouvement dans le son ou dans la lumière; et c'est la raison qui nous conduit à imaginer des mouvements U où les sens n'en percevaient pas. Mais gardons, de M. Le Bon, cette formule excellente : « C'est le quantitatif qui régit l'univers et en contient l'explication. »
Sévère, mais claire et suffisante explication ! Quand vous ouvrez un traité d'optique, oubliez l'éblouissement de vos yeux, les couleurs resplendissantes, les bleus, les verts, les violets des paysages et aussi les formes des choses. Ne voyez plus d'arbres, ni de rivages, ni de palais. La lumière répand des ondulations dans l'éther comme une pierre jetée dans un étang. Calculez la longueur des ondes par l'interférence, ou bien les angles des rayons réfléchis ou réfractés. Vous êtes plongé dans un océan mobile dont les innombrables vagues se propagent, se renvoient en tous sens, quelquefois se rencontrent et se compensent. Ainsi l'éclat du ciel, les couleurs des champs et des collines, les feux de la mer ou des glaciers au soleil couchant, n'évoquent plus dans l'esprit du physicien que l'émission de corpuscules ou le tremblement de petites vagues rapides. La raison nous entraîne loin des brillantes apparences.
Cela est ainsi. « Intelligere » , c'est voir à travers le feu, la douceur, l'éclat éblouissant, la musique de nos sensations. C'est faire abstraction de la vie et de tous ses
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ornements. Il est probable que toutes ces beautés s'évanouiraient si nos sens devenaient beaucoup plus pénétrants et nos sensations plus rapides. Il arriverait ce qui arrive quand on approche de la montagne : elle n'est plus bleue et rose, et dans l'entassement des rochers et des graviers on ne retrouve plus les nobles lignes, les masses imposantes admirées de loin.
Descartes sur ce point capilal n'est donc point contredit par ses successeurs immédiats : il peut, nous le croyons, tenir tête à ceux qui sont venus plus tard. Expliquer par le mouvement tous les phénomènes de l'univers, ou bien déclarer que l'espace et le temps sont les formes générales de notre faculté de percevoir, antérieures à toute perception, c'est donner, en d'autres termes, le même enseignement.
De sa chambre solitaire d'Egmont il considérait en esprit les champs, les forêts, les rivières, que, gentilhomme campagnard et militaire, il a si souvent pratiqués et si binn connus. Il n'est point préparé à célébrer la nature, ayant commencé, au lieu de répandre son âme en effusions poétiques, par la resserrer en ellemême, et n'accorder qu'à sa propre pensée une existence réelle. Chênes, orages, brins d'herbes, fleuves, animaux mêmes, il vous voit comme en songe et n'est pas disposé à reconnaître vos propriétés, vos privilèges individuels, la forme substantielle qui fait de chacun de vous une personne. Il est bien loin de vous considérer comme des êtres particuliers, plus ou moins richement doués, des vivants comme lui. Existez-vous
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en tant que substances! et dans la durée? Ce n'est pas certain : il se peut qu'il ait pris en lui-même, pour vous les attribuer et les croire réalisées en vous, les idées de substance, de durée, de nombre ^
Seule donc sa pensée existe, en toute certitude; et il ne vous voit qu'en elle. Or que lui montre sa pensée quand elle vous a débarrassés de tout le vêtement qui n'est qu'une illusion des sens? L'étendue et le mouvement. Et pourquoi estime-t-il certain que son entendement va reconnaître ses propres lois logiques et mathématiques dans l'univers et même les lui imposer? Parce qu'il est bien plus sûr de sa pensée que de l'univers et ne considère pas l'univers comme étranger par nature à sa pensée : rappelons-nous la phrase déjà citée de la troisième Méditation : « Je n'y vois de si grand, ni de si excellent qui ne me semble venir de moi-même 2. »
Il est persuadé qu'en créant un système du monde, il ne fait que poursuivre un travail de géométrie.
« M. des Argues, écrit-il, témoigne être marri de ce que je ne veux plus étudier la géométrie ; mais je n ai résolu de quitter que la géométrie abstraite, c'est-à-dire la recherche des questions qui ne servent qu'à exercer l'esprit, et ce afin d'avoir d'autant plus de loisir de cultiver une autre sorte de géométrie qui se propose pour
1. Ex lis vero quœ in ideis rerui.i corporatium clara et dlstincla siint qucedam ab idea mei ipsius videor inuluari poluisse nempe substanliam. duraliunem, numerum.