Id., p. 4, t
DE LA CONTINGENCE
reléguer toute spontanéité particulière dans le monde des illusions...; de ramener le sentiment du libre arbitre à l'ignorance des causes de nos actions...; elle introduit le fatalisme plus ou moins déguisé non seulement dans l'étude de tous les phénomènes physiques sans distinction, mais encore dans la psychologie, rhistoire et les sciences sociales. »
M. Boutroux fait allusion ici au Déterminisme qui régnait dans sa jeunesse. Mais quel rapport aperçoit-il entre cette doctrine, et le fait de placer dans l'entendement le point de vue suprême de la connaissance?
Il y a deux sortes de déterminisme. Descartes soumet à un déterminisme mathématique, on pourrait dire métaphysique les événements du monde matériel. L'Être, c'est la pensée; à priori, elle étend sa loi sur le monde sensible qu'elle peut supposer non existant en dehors d'elle-même : mais les lois que ma pensée découvre sont sans empire sur elle-même, sur le moi, sur le libre arbitre. Ce déterminisme part de la pensée et s'étend sur le monde matériel.
Au contraire le déterminisme positiviste, ou expérimental, part du monde matériel ; et ayant établi que les mômes conditions physiques provoquent toujours le même phénomène, prétend appliquer cette unique formule : « Le même appelle le même » à la psychologie, à rhistoire, et aux sciences sociales. La méthode est exactement inverse de celle de Descartes. Avec lui, la pensée avait fait la conquête du monde; le monde des positivistes se retourne contre la pensée, en fait le siège, et s'en
li 4
II'
fit*'-
empare. Le Positivisme est, entre toutes les doctrines philosophiques, la plus contraire à celle qui a placé dans l'entendement le point de vue suprême de la connaissance. Quand M. Boutroux est venu donner l'assaut au déterminisme positiviste, ce ne sont nullement des arrièredescendants de Descartes qu'il trouvait devant lui. Ce système, qui s'était appesanti comme une armature rigide sur la pensée humaine, s'était constitué pendant la période de découragement philosophique qui suivit Kant. Le relativisme avait aboli la confiance en notre raison. Les doctrinaires et les éclectiques venus plus tard, furent des historiens ; les positivistes, des physiciens ou des astronomes. Avec M. Boutroux, M. Lachelier, M. Ravaisson, M. Bergson, se produisit une renaissance de la métaphysique. Pleins d'admiration et de reconnaissance, nous saluons le dessein de ces maîtres et leur œuvre : nous oserons cependant, voyant qu'une nouvelle direction est ouverte, poser quelques questions et laisser percer quelques inquiétudes.
A nos yeux la crise déchaînée par Kant ne sera vaincue et la renaissance ne sera triomphante qu'après la venue d'un disciple de Descartes, plus confiant en la raison qu'amoureux de Faction, de la volonté et de la vie, et ne partant pas eu guerre contre Fintellectualisme. Ce disciple contestera les idées de M. Boutroux sur la contingence des lois, qui serait la ruine de tout le mécanisme de Descartes. Il fera observer que le progrès dans la contingence et l'indétermination par lequel on s'efforce de faire place en ce monde au libre arbitre de
DE LA CONTINGENCE
l'homme, est encore contraire à l'homme : car le progrès de l'indéterminé, c'est le progrès de l'inintelligible. Une physique indéterminée n'est plus une science.
Il nous a semblé que le point de vue de M. Henri Pomcaré, surtout dans le beau livre La valeur de la Science, se rapprochait singulièrement de celui de Descartes.
Pour M. Le Roy, dit M. Poincaré, la science n'est qu'une règle d'action. Sans doute, mais c'est une règle qui réussit. « Savoir cela, c'est bien savoir quelque chose ; et alors pourquoi venez-vous nous dire que nous ne pouvons rien connaître?... A mes yeux, c'est la connaissance qui est le but et l'action qui est le moyen. On ne peut pas dire que l'action soit le but de la science : quelle action exerçons-nous sur Sirius?... »
Avec la même décisive clarté il a traité la question de la contingence, remarquant d'abord qu'à ce même mot ont été attribués bien des sens divers. « Si toutes les conditions sont remplies, dit la science, tel phénomène s'accomplira. Mais la connaissance de toutes les conditions supposerait une description de tout l'univers au moment où le phénomène doit s'accomplir. Pour ces raisons aucune loi particulière ne sera jamais qu'approchée et probable. Les savants n'ont jamais méconnu cette vérité..., mais ils croient que toute loi peut être remplacée par une autre loi plus rapprochée et plus probable... S'ils ont raison, devra-t-on dire encore que les lois de la nature soient contingentes, bien que
HESCARTES.
DE LA CONTINGENCE
mih
Il ^ ! i i
mi:
''.il
tth
chaque loi prise en particulier puisse être qualifiée de
contingente*? »
Assurément non; les conditions peuvent être imparfaitement et incomplètement aperçues : mais la loi n'est pas contingente. Il ne faut pas chercher une place, pour le libre arbitre, en montrant un ébranlement croissant des lois naturelles. « Il ne reste pas de place, dit encore M. Poincaré, pour l'intervention d'une volonté libre '^. » Quittons un instant Descartes et M. Poincaré. Le livre de M. Boutroux sur la contingence des lois naturelles nous a semblé se rapprocher des idées de Leibnilz; idées fort éloignées de celles de l'auteur du Discours sur la Méthode, bien que Cousin ait appelé Leibnitz le plus grand des disciples de Descartes.
Leibnitz croit à la continuité dans l'Univers; la nature ne fait pas de sauts brusques; les êtres se succèdent, comme les ordonnées d'une même courbe. Nous avons comparé T Univers de Descartes à un ruisseau tourbillonnant. Celui de Leibnitz ressemble plutôt à une traînée de poudre. Nous ne sommes pas en présence de la substance unique, éternelle, nécessaire de Spinosa, qui est à elle-même sa cause et sa fin. Les monades sont des centres d'activité. On a pu les appeler atomes incorporels, en lesquels les perceptions deviennent de plus en plus claires et la pensée distincte quand ils arrivent en haut de la courbe. Tout être supérieur devient une foule groupée et hiérarchisée.