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« Descartes, a dit Leibnitz, a eu une fausse idée de la nature du corps, qu'il a mise dans l'étendue toute simple, et il n'a pas vu le moyen d'expliquer l'union de l'âme avec le corps. C'est faute de n'avoir pas connu la nature de la substance en général. »
Comment donc Leibnitz a-t-il conçu la substance en général? Les lettres à Arnaud fournissent sur ce sujet quelque lumière. Le nom de monades n'est pas encore prononcé dans ces lettres, mais il y est parlé d'âmes corporelles et d'àmes pensantes qui sont des monades. Les premières, comme les atomes d'Épicure et de Gassendi, s'agitent dans la nuit, tandis que les dernières sont inondées et éblouies par la lumière divine, comme ces petites têtes d'anges qui tapissent le fond du ciel de la Madone de Saint-Sixte. Par quel signe reconnaitra-t-on les âmes corporelles des âmes pensantes? Par ce qu'elles expriment, dit Leibnitz. Et qu'entendez-vous par ce mot « exprimer »? demande Arnaud. Le voici : « Une chose en exprime une autre (dans mon langage) quand il y a un rapport constant et réglé entre ce qui se peut dire de Tune et de l'autre. C'est ainsi qu'une projection en perspective exprime son géométral. »
Et ayant donné cette précise et mathématique explication de « son langage », Leibnitz nous apprend que les esprits qui pensent, substances capables de connaître Dieu et de découvrir les vérités éternelles, expriment Dieu plutôt que le monde, tandis que les substances corporelles expriment le monde plutôt que Dieu. Aussi Dieu gouverne les unes et les autres d'une manière différente,
lui ■
« les unes suivant les lois matérieUes de la force et de la communication du mouvement, les autres suivant les lois spirituelles de la justice ... Pour les unes il est un ouvrier, un machiniste, ce sont les mots de Leibnitz, pour les autres un prince et un législateur, monarque souverain de la république des esprits, mais esprit lui-même « comme un d'entre nous, et jusqu'à entrer avec nous dans une liaison de société dont il est le
chef ». , • j
Dans cette conception de Leibnitz apparaît le souci de
maintenir la continuité dans l'univers. Point de différence absolue entre la monade brute et la monade pensante; l'une et l'autre sont vivantes, actives, douées de force.' L'une exprime plutôt le monde et l'autre exprime plutôt Dieu; mais elles ne sont absolument fermées m au monde, ni à Dieu. Elles arrivent par une insensible gradation à l'état supérieur. Et Dieu, auteur de toutes choses, mais ouvrier des premières et prince des secondes, passe insensiblement du rôle de machiniste au
rôle de législateur.
Cette continuité dans les fonctions n'empêche pas l'absolue discontinuité entre les individus. Les monades demeurent isolées, inaccessibles, sans action réciproque, mais agissant de concert, en vertu d'une loi qui leur est antérieure. Imaginez, dit le philosophe, des instruments et des chanteurs, séparés par des obstacles qui empêchent de se voir et de s'entendre; mais lisant leurs notes et exécutant leur partie, au signal donné, en observant la mesure. Les violons et les chanteurs ne connal-
DE LA CONTINGENCE
tront que leur partie séparée ; mais les sons d'un parfait concert monteront vers d'autres oreilles. Telles sont les monades, telle est entre elles Tharmonie préétablie.
Citons maintenant M. Boutroux : « On peut dire qu'une partie des êtres, ou qu'une face des choses sont régies par des lois, tandis que les autres êtres ou l'autre face des choses seraient soustraits à la nécessité. Dans les mondes inférieurs, la loi tient une si large place qu'elle se substitue presque à l'être. Dans les mondes supérieurs, l'être fait presque oublier la loi. »
Serait-il fort différent de dire qu'une partie des êtres ou qu'une face des choses expriment le monde matériel et que les autres êtres ou l'autre face des choses expriment Dieu?
Le mouvement en soi n'est, semble- t-il, qu'une abstraction, aussi bien que la pensée en soi, continue M. Boutroux. « Il n'y a pas de matière brute et ce qui fait l'être de la matière est en communication avec l'être de l'esprit. » Et voici la continuité assurée entre les êtres qui constituent ou qui peuplent l'Univers.
Entre les deux extrémités, plusieurs mondes existent : « D'abord celui de la pure nécessité, de la quantité sans qualité, qui est identique au néant K Puis le monde des causes, celui des notions, le monde mathématique, le monde physique, le monde vivant et enfin le monde pensant. »
« Chaque monde donné, dit M. Boutroux, possède par