‹ Descartes [microform]Chapitre 69 sur 94 · De la contingence des lois, p · texte numérisé non relu

De la contingence des lois, p

DE LA CONTINGENCE

rapport aux inondes inférieurs un certain degré d'indépendance ^ » Citons encore cette formule qui résume sa pensée : « Continuité, hétérogénéité, organisation hiérarchique : telles sont les formes de l'être, concrètes et sensibles, qui se superposent aux formes abstraites^. » L'analogie se maintient entre cette conception et celle de Leibnitz.

Alors commence un voyage philosophique, entrepris entre le domaine de la nécessité et celui de la spontanéité etde laliberté, avec l'espoirde relier TunàFautre, en suivant à travers les divers phénomènes les progrès de la contingence. M. Boutroux voit s'ouvrir devant lui une route bordée d'objets un peu moins déterminés, un peu plus spontanés, à mesure qu'avance le voyageur. Route singulière, dont le point de départ est dans ma raison, et le point d'arrivée dans ma conscience. A est A, dit ma raison au départ; c'est la formule de la nécessité logique. Et au retour ma conscience affirme la

liberté.

Entre ces deux termes extrêmes la route traverse divers domaines. D'abord ceux de la géométrie et de la mécanique. Ces sciences ne se contentent plus des nombres; elles ont besoin de l'espace et du temps. Dans la matière, les formes concrètes et sensibles de l'être se superposent aux formes abstraites. En physique et en chimie il est de plus en plus impossible de confondre la loi avec la cause. A cette question : « Est-il pour

i. De la contingence des lois, p. 134. 2. irf., p. 142.

tout phénomène une explication mathématique ? » on répond non; M. Boutroux n'admet pas « qu'une intelligence parfaite puisse tirer toute la science d'elle-même, ou du moins de la connaissance d'un fait considéré dans la totalité de ses éléments » . Ce qui était la pensée de

Le voyage se poursuit dans les mondes extérieurs à moi, et pour moi silencieux, de la demi-nécessité, de la détermination approchée et de la spontanéité naissante. La physique et la chimie fournissent des objets approximativement connus, des visions hasardées, des lois de moins en moins rigoureuses. C'est là que Leibnitz chercherait ce peuple de monades qui flottent dans la pénombre, et pour lesquelles Dieu n'est point encore un souverain sage et libéral; mais déjà n'est plus un mécanicien. Elles obéissent à un gouvernement intermédiaire dont les lois ne sont pas encore des conseils de morale, mais ne sont déjà plus des règles mathématiques.

Comme M. Lachelier, M. Boutroux pense que « ce n'est pas la nécessité, mais la contingence universelle qui est la véritable définition de l'existence, l'àme de la nature et le dernier mot de la pensée ». Il suit dans tout lunivers l'iùsensible progrès du contingent et de

l'indéterminé.

La contingence va croissant. Déjà la géométrie suppose l'espace, la mécanique suppose le temps, et suivant la très belle expression de l'auteur : « l'espace et le temps sont des victoires des choses sur la nécessité ».

te

Si la mécanique abstraite n'est qu'un chapitre de la géométrie, la mécanique céleste implique l'idée de loi naturelle en tant que distincte de la relation simplement mathématique, car la formule de l'abstraction n'est pas nécessaire.

Les lois ne sont pas rigoureuses et tendent à le devenir de moins en moins à mesure que les phénomènes sont plus complexes. Nous comprenons d'autant moins que l'intérêt de nos études s'élève. M. Boutroux nous conduit de la logique et des mathématiques jusqu'à la biologie et la sociologie : contrairement aux philosophes positivistes, il pense que chacune de ces sciences possède sa formule spéciflque et n'est point exactement reliée aux autres.

Comme Leibnitz, M. Boutroux a montré une gradation entre les diverses formes de l'être ; il part de l'identité logique, étudie la matière, les vivants, et enfin l'homme. En chacune de ces formes apparaît un souvenir de la précédente et une préparation de la suivante; et toujours le progrès s'opère au prix d'un relâchement de la logique, vers une augmentation de la liberté.

Le problème que AL Boutroux a voulu résoudre, consistait, dans un monde qui semble d'abord mathématiquement réglé, à faire une place à la spontanéité, à la liberté humaines : il pense y arriver par une gradation, un progrès dans la contingence.

Contingent! Cette qualité est-elle susceptible déplus ou de moins? Autant vaudrait dire inversement que

DE LA CONTINGENCE

nous connaissons des vérités un peu plus ou un peu moins nécessaires. D'ailleurs ce mot est-il employé ici dans son sens propre? M. Boutroux n'a-t-il pas confondu souvent avec la contingence d'une loi, le manque de rigueur, ce qui est fort différent?

Les lois physiques sont en général des lois limites, comme la loi de Mariotte : loi d'autant mieux confirmée que la matière est plus diluée et plus rare. Quand, sous de fortes pressions, la formule n'est plus vérifiée, est-ce à dire que la loi même cesse d'être rigoureuse? Non : seulement le problème se complique, et d'autres lois, peut-être celle de l'attraction universelle, entrent enjeu et produisent des effets contraires.

Le disciple de Descartes aurait ici encore, nous le pensons, beaucoup d'objections à présenter. Si M. Boutroux lui disait : Quelle place laissez-vous en ce monde à la contingence? il répondrait : L'existence même de ce monde et de ses lois est contingente. Tout ceci pouvait ne pas être. Ou bien il pouvait n'y avoir qu'un monde des esprits. Quel besoin que je sois assis pour penser dans la boîte cubique de cette chambre? Et alors pourquoi prétendre établir, suivant une conception monistique, une échelle des êtres reliant les pierres aux hommes? A quoi bon chercher notre parenté avec tout ce matériel, dont l'existence ne parait pas obligée?

Car vous dites à l'homme : Je vais vous faire une place ; il n'y en a pas pour votre liberté dans un monde mécanique et nécessaire. Je vais, depuis l'origine, chercher la fissure où passe le contingent ; chercher le

If f I

DE LA CONTINGENCE

ïi\

point où, lorsqu'on y verse les choses, Tengrenage luathématique se détraque ; le détraquement augmentera à mesure que les choses qu'on donne à moudre à cette machine logique sont plus complexes et plus nobles ; et à la fin, ô homme, l'engrenage n'a plus prise sur vous, et vous sortez de cette usine intact et libre, comme l'ingénieur qui sort de ses ateliers.

— C'est fort bien, répondrait le disciple de Descartes; mais je n'ai pas besoin qu'avec tant d'efforts, vous me fassiez une place dans un monde dont je sais que je ne suis pas. Je n'en suis pas, puisque je puis le supprimer en pensée, et être encore. Je suis parce que je pense et non parce qu'une série grandissante de contestables et inexplicables contingences ont fini par faire place à ma liberté. M. Boutroux est un introducteur très habile qui cric à la foule des êtres obscurs et mal déterminés : Rangez-vous, et laissez passer l'homme conscient et libre. Je n'ai pas besoin de tant d'égards, et je plane audessus de cette foule : car je suis puisque je pense, et je puis supposer qu'elle n'existe pas, hors de ma pensée. Si l'homme qui a écrit « je suis une chose qui pense et je puis feindre que tout le reste n'existe pas », revenait à la vie, il semble probable qu'il ne goûterait pas ces inventions du génie de ses successeurs. Ce monde pourrait ne pas exister du tout, et voilà la contingence; mais étant donnés l'étendue et le mouvement, il ne pourrait exister autrement qu'il n'est. Et voilà le déterminisme logique. On peut feindre le monde anéanti; ou ne peut pas feindre un monde irrationnel.

Descartes, continuerait le disciple, ne reconnaît l'être qu'à lui-même et à Dieu. Pour tout le reste il dit : Il me semble que ces choses sont autour de moi. Et nulle part il ne nous a annoncé qu'il eût changé de sentiment au sujet de la réalité extérieure. Le monde, quant à ses couleurs, à ses parfums, à ses harmonies, n'existe que dans nos perceptions. Et dépouillé de ce vêtement apparent, examiné dans son mécanisme, il se trouve que toutes ses lois sont dictées par ma raison, conformes à mon esprit. Celui-ci, moins faible, les eût trouvées toutes en lui-même; tel qu'il est, il n'en peut concevoir le

contraire.

Le disciple de Descartes ne manquerait pas enfin d'être inquiet d'une science nouvelle que M. Boutroux propose d'appeler Physique descriptive. Si cette science se formait, c'en serait fait du mécanisme et de l'explication uniforme et logique des phénomènes sensibles.

M. Boutroux appelle phénomène physique proprement dit Teffet de lumière ou de chaleur qui se superpose à un mouvement vibratoire. « Il faudrait, dit-il, pour que la loi mécanique puisse être considérée comme la traduction de la loi physique proprement dite, que l'équivalence existât non seulement entre les deux ordres de faits, mais entre les deux ordres de rapports, entre l'enchaînement des faits physiques et celui de

Iv' il

ri

fi

DE LA CONTINGENCE

lui

lit

Pi

leurs conditions mécaniques. Or cette seconde équivalence semble inintelligible, parce que tandis que la variable est homogène, l'élément qui doit en être fonction, est hétérogène ^ » En effet chaleur ou lumière ne sont pas homogènes.

M. Boutroux blâme avec raison l'expression couramment employée : le mouvement se change en chaleur. Il faut dire qu'un mouvement de translation s'est changé en un mouvement moléculaire. Ce changement opéré, on voit se superposer au phénomène de mouvement un phénomène tout à fait hétérogène, la chaleur, laquelle appartient à la physique descriptive ; et de ce phénomène, on devrait chercher aussi l'équivalent.

Admettons, dit M. Boutroux, que la chaleur soit due à un mouvement moléculaire : elle est cependant autre chose, et au mouvement moléculaire s'ajoute un autre phénomène sans aucune analogie avec le premier.

« En dépit des apparences, il n'est pas vraisem- • blable que la chaleur qui survient et disparait, lorsqu'un mouvement de translation se change en mouvement moléculaire et réciproquement, naisse de rien et soit anéantie. On peut admettre qu'il existe un état latent sinon de la chaleur mécanique (laquelle n'est que le mouvement moléculaire), du moins de la chaleur physique superposée à ce mouvement et que la chaleur physique demeure dans cet état quand elle n'est pas sensible. »

M. Boutroux remarque encore que ces effets purement

Page 1